interview

"Kim Jong-un n'est pas fou, ni Trump d'ailleurs"

©Dieter Telemans

"Ces tirs, c’est une démonstration de souveraineté et une vitrine commerciale", affirme Pascal Dayez-Burgeon, historien, expert de la Corée du Nord, ancien diplomate et auteur de "La dynastie rouge", un des essais les mieux cotés sur le régime de Pyongyang.

La Corée du Nord a fait trembler la planète dimanche dernier en procédant à un essai atomique sous-terrain d’une puissance sans précédent. Le président des Etats-Unis Donald Trump a haussé le ton. Le dictateur mégalomane Kim Jong-un fera-t-il monter les enchères vers l’apocalypse?

D’où vient ce regain d’hostilités?
La Corée du Nord poursuit sa course en avant pour se faire accepter comme puissance atomique. Les Etats-Unis ont changé de braquet, le président Trump ayant décidé de répliquer. Cela crée des tensions auxquelles nous n’étions pas accoutumés. Jusqu’ici, les Etats-Unis avaient essayé de calmer le jeu après chaque essai balistique. Désormais, la Corée du Nord se sent menacée par les Etats-Unis, le bouclier antimissile Thaad, la rhétorique de Trump.

La Corée du Nord est-elle une menace réelle pour les Etats-Unis?
Les experts en doutent. La Corée du Nord est tout à fait capable de faire croire à une capacité supérieure à la réalité. Son armée est inférieure à d’autres. Néanmoins, les essais balistiques fonctionnent de mieux en mieux, de même que le niveau qualitatif de ses armes nucléaires s’est accru. L’arme atomique donne une incertitude quant à l’intérêt de frapper cette petite république. Le résultat serait inférieur à la catastrophe causée par la réplique. Ils pourraient tirer un missile sur la Corée du Sud, le Japon, la Chine, voir une île américaine.

Quel rôle joue la Chine dans ce bras de fer?
Je le trouve ambigu. La Chine a un double langage, elle rejoint le chœur de ceux qui dénoncent les essais nucléaires. En même temps, elle maintient en vie la Corée du Nord. Elle est sa seule source d’énergie pétrolière et commerce avec elle, sans lui appliquer les sanctions de manière stricte. Pour la Chine, la Corée du Nord n’est pas un État souverain mais une sorte de marche, à l’instar du Vietnam. Une portion de son territoire dont elle a besoin pour se protéger, et il ne s’agit pas d’y toucher. Pour les historiens chinois, le plus ancien royaume coréen, qui était situé en Corée du Nord, était une excroissance de l’empire de Chine.

"Les tirs balistiques sont une démonstration de souveraineté et une vitrine commerciale."

Quelles sont les ambitions de Pékin?
La Chine voudrait repousser la présence américaine dans l’océan Pacifique. Elle est en train de construire une grande barrière pour protéger son empire. Sa seule faille se trouve dans la péninsule coréenne.

Les provocations nord-coréennes ne sont-elles pas, avant tout, à usage interne?
Kim Jong-un a beau être un dictateur absolu, il a besoin d’une légitimité et celle-ci est avant tout guerrière. Il représente la résistance contre l’envahisseur japonais, métaphorisée aujourd’hui par une lutte contre les Etats-Unis. L’arme atomique et les tirs balistiques sont un moyen d’imposer définitivement sa puissance.

Il y a derrière ça une symbolique presque cosmique, dans un pays qui n’est pas religieux. D’ailleurs, les noms choisis par les dirigeants sont tous stellaires. Kim Il-sung veut dire "le soleil", Kim Jong-Il était "l’étoile étincelante". Kim Jong-sun, c’est "l’étoile du matin". Ce sont des dictateurs cosmiques, être capable d’envoyer des missiles, c’est montrer qu’on est le digne héritier du ciel. D’ailleurs, ces missiles ont été longtemps justifiés par l’envoi de satellites qui n’avaient d’autre but que de diffuser des messages à la gloire de Kim Il-sung.

Pourquoi procéder à ces tirs maintenant?
Kim Jong-un n’est au pouvoir que depuis quelques années. Sa position est encore instable, d’autant qu’il n’est jamais allé en Chine, contrairement à ses prédécesseurs, ce qui est source de tensions avec Pékin. Il est possible aussi que la Chine ait fait un chantage en lui disant qu’elle était prête à le remplacer par son frère. D’où l’assassinat de ce dernier, qui était pourtant décavé et ruiné. La Corée du Nord est devenue une telle monarchie mystique et sacrée qu’on n’imagine pas que le pouvoir soit ailleurs que dans la famille. En éliminant son frère, il a renforcé son pouvoir.

Quelle est l’utilité de la Corée du Nord pour Pékin?
La Chine aussi est une dictature, avec de la censure et des morts. Mais le monde la tolère car il a besoin d’elle. Pékin utilise Kim Jong-un comme épouvantail, qui prend le mal comme le portrait de Dorian Gray. Il est le méchant, l’empereur jaune, le Basam Damdu de Blake et Mortimer. On n’ose pas dire cela de Xi Jinping, donc on le dit de Kim Jong-un. Et Pékin est ravi.

D’autres pays profitent de la situation?
En Corée du Sud, on dit que "le vent du nord se lève lorsqu’il y a un problème de politique interne", ce qui veut dire qu’on désigne le nord comme coupable quand le sud a un problème. On a l’impression que ce système est aussi repris par la Maison-Blanche. Le départ de Steve Bannon et les problèmes avec les suprémacistes ont provoqué une crise que l’on a oubliée depuis que tout se concentre sur la Corée du Nord. Sur les réseaux sociaux en Corée du Sud, les gens se sont même demandés, de manière paranoïaque et exagérée, si Trump n’avait pas payé Kim Jong-un pour détourner l’attention (rires).

"Les États-Unis sont coincés. Ils ne peuvent pas envoyer des troupes en Corée du Nord et encore moins des missiles. Les alliés ne les laisseront jamais faire."

Trump a menacé dans le vide. Il a promis qu’il enverrait une flotte, mais il n’a rien fait. Les Etats-Unis sont coincés. Ils ne peuvent pas envoyer de troupes en Corée du Nord et encore moins des missiles. Les alliés ne les laisseront jamais faire. On ne peut pas refaire la guerre de Corée numéro deux.

La Corée du Nord attend quelque chose de Trump?
Kim Jong-un rêve d’être invité par Trump. Il rêvait déjà de parler à Obama, ce qui n’est pas arrivé. Trump a affirmé durant la campagne qu’il irait manger un hamburger avec lui, ce qu’il n’a pas fait. Il est déçu. Alors il cherche à attirer l’attention.

Les tirs et les essais vont-ils se poursuivre?
Les Coréens accordent une grande importance aux dates. Pour eux, tout est cyclique. Le dernier tir balistique visait l’anniversaire d’indépendance par rapport au Japon. Le test nucléaire de dimanche était une manière de fêter en avance l’anniversaire de la Corée du Nord, le 9 septembre. On pourrait même s’attendre à un tir de missile ce samedi ou dimanche. Après, comme toujours, ils chercheront quelque chose pour faire retomber la tension. Jusqu’au prochain anniversaire.

Le Japon est-il réellement menacé?
Il existe un lourd passif entre eux. Les Japonais sont d’anciens envahisseurs, et les Coréens ont peur de les voir revenir. Il existe un mythe en Corée. Celui du tsunami qui coulerait le Japon. Dans l’esprit des Coréens, les Japonais envahiraient alors la Corée.

En cas de conflit, la Corée du Sud prendrait-elle à coup sûr le parti Etats-Unis et du Japon?
Oui, mais sans enthousiasme. Les Coréens du Sud sont de plus en plus distants des Américains. L’opinion freinerait des quatre fers, en raison de la sympathie pour la Corée du Nord et du souvenir de la guerre de Corée. Quant au Japon, il les indiffère.

La réunification est-elle envisageable?
Tout Coréen dira la main sur le cœur qu’il en rêve. Mais plus personne n’y croit. Si le nord s’effondre, le sud installera une frontière pour éviter que les gens n’arrivent, en raison de leur pauvreté et de leurs mœurs. À la limite, on peut imaginer une confédération très large, avec une monarchie au nord et une démocratie au sud. Et puis, il n’est pas sûr que les Etats-Unis en veuillent. Une réunification entraînerait leur départ. Or ils veulent garder un pied en Asie.

Moscou a aussi son mot à dire?
La Russie et la Corée du Nord ont une frontière commune, des activités portuaires. La côte est intéresse les Russes, Vladivostok étant sous glace la moitié de l’année. Et puis, la Russie apprécie tout ce qui lui permet de damer le pion à la Chine. La Corée du Nord a souvent joué Moscou contre Pékin et Pékin contre Moscou. Mais dans l’arrière cervelet de Kim Jong-un, je ne suis pas sûr qu’il ait l’envie de poursuivre le jeu de son père.

Comment calmer la Corée du Nord?
Les sanctions sont utiles, elles frappent l’élite en plein cœur, en interdisant des produits qu’elle affectionne, comme le whisky, les jet- skis ou les DVD, tout en laissant passer les aliments pour la population. Il faudrait aussi que Kim Jong-un soit invité à Pékin, voir à Moscou. Un sommet avec la Corée du Sud aiderait. Pour Kim Jong-un, le fait de recevoir un dirigeant dans sa capitale serait aussi important. Cela n’est jamais arrivé. Alors, pour exister, il fait monter les enchères. Et il se vend très cher.

"Kim Jong-un cherche avant tout de l'intérêt médiatique."

Que veut Kim Jong-un?
Qu’on parle de lui. Kim Jung-un cherche avant tout de l’intérêt médiatique. On ne parlait pas de lui avant ces essais et ces tirs. Maintenant, c’est fait. Il est connu partout. L’arme atomique permet à la Corée du Nord d’exister. Et de vendre aussi ses produits balistiques, ses armes, ses immeubles… Les Africains sont très preneurs. Les tirs balistiques sont une démonstration de souveraineté et une vitrine commerciale.

Vous ne voyez pas d’escalade militaire?
Kim Jong-un n’est pas fou, ni Trump d’ailleurs, même si on a le droit d’être horrifiés qu’ils soient là. Ni l’un ni l’autre ne veulent un conflit. La Corée du Nord serait balayée, et les Etats-Unis se retrouveraient en guerre avec la Chine. Personne n’a envie de faire la guerre à la Chine. La seule crainte qu’on peut avoir, c’est une erreur locale. Un missile partant après une fausse manœuvre.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content