"Le réchauffement entre les deux Corées restera sans lendemain"

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Comment faut-il interpréter le soudain réchauffement du climat politique dans la péninsule coréenne? Nous avosn interrogé Pascal Dayez-Burgeon, du CNRS.

Comment faut-il interpréter le soudain réchauffement du climat politique dans la péninsule coréenne? Pascal Dayez-Burgeon, chargé de mission au CNRS et diplomate français en poste à Séoul entre 1997 et 2007, connaît très bien la Corée, pays auquel il a consacré plusieurs livres. Il décrypte pour L’Echo les assauts de politesses auxquelles nous assistons pendant ces Jeux olympiques de Pyeongchang. Et, à l’entendre, il ne faudrait pas trop se fier aux apparences…

Le réchauffement des relations entre Corée du Nord et Corée du Sud augure-t-il d’une détente durable?
Je ne le pense pas. Il y a déjà eu des mains tendues par le passé, mais elles n’ont jamais abouti à des résultats durables. Les Sud-Coréens n’y croient pas trop, car ils suspectent le Nord de vouloir gagner du temps au plan militaire. Pyongyang a encore des progrès à faire sur ses missiles. Les Jeux olympiques étaient le prétexte tout trouvé pour cela.

De son côté, le président sud-coréen Moon Jae-in est très satisfait de pouvoir relancer la politique du rayon de soleil ("sunshine policy") de 2007-2008. Peut-être aurez-vous remarqué lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux que tout le monde avait l’air content, sauf Shinzo Abe et Mike Pence qui d’ailleurs ne se sont même pas levés pour l’hymne nord-coréen.

Comment interpréter la présence de la sœur de Kim Jong-un lors de la cérémonie d’ouverture?
Elle avait pour mission d’inviter le président sud-coréen pour un sommet en automne, avec comme arrière-pensée la réouverture de la zone industrielle de Kaesong, située à la frontière entre les deux Corées et fermée depuis février 2016.

Le président Moon Jae-in serait-il un peu naïf?
Non, il est fidèle à ses engagements de campagne électorale. Et ses électeurs sont contents car voilà enfin quelqu’un qui tient ses promesses. Mais je le répète, cet épisode restera sans lendemain, car ni les Américains, ni les Japonais, ni les Chinois, ni Russes n’y ont intérêt.

Pourquoi?
Les Américains ont tout intérêt à maintenir un climat de tension car cela justifie leur présence militaire dans la péninsule. D’autant que ce ne sont pas eux qui paient. Le système antimissile Thaad a été facturé au gouvernement sud-coréen de même que les frais logistiques et d’entretien des 27.000 GI présents sur place. Le Pentagone n’assume que les salaires des GI. Le véritable ennemi des Etats-Unis dans la région, ce n’est pas la Corée du Nord, c’est la Chine. En ce qui concerne le gouvernement conservateur japonais, il a besoin de cette menace extérieure pour entretenir sa popularité. Les Chinois, eux, n’entendent pas renoncer à un régime qu’ils contrôlent en lui fournissant de l’argent et du pétrole. La Corée du Nord leur sert de zone tampon contre les Etats-Unis. Les Russes, enfin, ont des bases navales en Extrême-Orient auxquelles ils tiennent beaucoup et le statu quo coréen les arrange fort bien.

Quelle est l’utilité pour Séoul de ce réchauffement des relations avec Pyongyang?
Cette période de détente leur permettra de réussir les JO. Car les Jeux ne sont pas très populaires: ils coûtent fort cher et ils sont entachés par des affaires de corruption. Il suffit de voir les tribunes clairsemées pour se rendre compte du peu de popularité. D’où l’utilité pour le gouvernement sud-coréen de se profiler avec les "Jeux de la paix".

Quelles sont les ambitions de Kim Jong-un après les Jeux?
Il devra d’abord s’assurer que le rapprochement avec Séoul n’engendre pas un développement économique trop rapide car cela risque de pousser la population à s’émanciper. Le niveau de vie à Pyongyang aujourd’hui est comparable à celui qui prévalait à Séoul dans les années soixante. La croissance économique nord-coréenne est très maîtrisée et toujours en corrélation étroite avec l’expansion militaire.

Kim Jong-un a-t-il les moyens de frapper les Etats-Unis?
Il n’a pas la capacité de placer une bombe atomique dans un missile et de le faire marcher. Son programme nucléaire est avant tout défensif et élaboré à des fins de propagande. La bombe sert à fasciner la population, à asseoir la légitimité du régime, pas pour l’utiliser. C’est aussi un outil de marketing pour vendre du matériel militaire à l’étranger. Par contre, ce n’est pas dans son intérêt de frapper en premier. L’armée nord-coréenne est forte mais pas aussi forte que l’armée sud-coréenne, l’armée japonaise ou l’armée chinoise. Mais si la Corée du Nord se fait attaquer, elle ne va pas hésiter à se défendre, y compris avec son arsenal nucléaire.

Les sanctions internationales contre Pyongyang ont-elles eu un réel effet jusqu’ici?
Il faut considérer les choses à deux niveaux. Les sanctions ont un effet sur la population qui doit se nourrir. En ce sens, elles encouragent les trafics et mafias en tout genre. En revanche, les sanctions sont sans effet sur la caste dominante, qui ne manque de rien. Il suffit de savoir que le budget de l’Etat et la fortune de la famille Kim, c’est plus ou moins la même chose.

Donald Trump ne risque-t-il pas de perturber les fragiles équilibres dans la région?
Provoquer Kim Jong-un comme il le fait n’est pas très intelligent. La réalité, c’est que Trump se moque éperdument de la Corée du Sud. Ce qui compte pour lui, c’est le bras de fer économique et militaire qu’il a entamé avec la Chine. La seule chance qui s’offre à la Corée du Sud, c’est la dégradation de la situation au Moyen-Orient, ce qui détournera l’attention de Trump pour qui l’Extrême-Orient est un théâtre d’opérations parmi d’autres. Mais se pose alors un autre problème: le régime nord-coréen n’apprécie pas lorsqu’on ne parle plus de lui. Il risque alors de se rappeler au bon souvenir du reste du monde avec de nouvelles provocations militaires.

À vous entendre, la réunification de la péninsule coréenne n’est pas pour demain.
Comme personne ne veut de la réunification, je ne vois pas pourquoi elle devrait avoir lieu. On ne peut en tout cas pas poser la question en ayant à l’esprit le cas allemand. L’Allemagne de l’Ouest a pu absorber l’Allemagne de l’Est parce qu’elle était trois à quatre fois plus petite. La Corée du Sud ne pourra jamais digérer un pays comme la Corée du Nord, surtout dans l’état où il se trouve.

à cela s’ajoute que les deux Corées sont fort éloignées culturellement également. Cela étant, on pourrait imaginer l’établissement de zones économiques spécifiques, comme Hong Kong et Macao par rapport à la Chine. On aurait alors une Corée avec deux systèmes. Ce serait une réunification culturelle molle, qui ne serait pas à exclure complètement quand on sait à quel point les Nord-Coréens sont fascinés par le modèle de réussite de la Corée du Sud.

J’ai été très frappé de voir, lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux, la délégation nord-coréenne se lever pour l’hymne national sud-coréen.

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