Jean-Pierre Lutgen: "Qu'ils décumulent!"

©ANTHONY DEHEZ/BELGA

CEO et fondateur de la marque Ice-Watch, "libéral et homme de centre-droit", Jean-Pierre Lutgen met quelques montres à l’heure alors que son frère, Benoît, tente d’éjecter le Parti socialiste des gouvernements régionaux.

On avait une ribambelle d’expressions en tête, ce vendredi, après l’avoir rencontré. On a pensé à "si ce n’est toi, c’est donc ton frère". Un peu classique. À "frères ennemis". Pas mal, mais assez éculé. Ou "un Lutgen peut en cacher un autre". Assez cliché, d’autant que l’horloger ardennais n’était pas (vraiment) caché, juste en convalescence. Jean-Pierre Lutgen se retape et il va mieux, merci pour lui.

Et depuis ce fameux lundi ensoleillé où Benoît, son frère, accessoirement président du cdH, a dynamité les gouvernements régionaux, Jean-Pierre cogite, pèse et soupèse, il évalue les conséquences d’un geste qui pourrait faire basculer la Wallonie dans une nouvelle dimension politique.

Le serial entrepreneur, fondateur et CEO de la marque Ice-Watch, est assis ce vendredi midi, montre taille XXL vissée au poignet par-dessus la manchette de sa chemise blanche. Cela vous pose un style.

"C’est comme si un type mettait sa femme hors de la maison conjugale, après avoir dormi dans le même lit tous les jours avec elle pendant douze ans."

Il boit de l’eau pétillante et attaque son entrée. "Vous savez, cette histoire de mettre le Parti socialiste hors des gouvernements, je m’interroge. C’est comme si un type mettait sa femme hors de la maison conjugale, après avoir dormi dans le même lit tous les jours avec elle pendant douze ans. Il se réveille un matin et dit: maintenant, tu prends tes affaires et tu pars. Sauf qu’il oublie une chose: c’est que c’est sa femme qui a payé la maison et qui lui a permis de vivre de cette manière, aussi largement, durant tant d’années. C’est un peu l’histoire du cdH et du Parti socialiste."

Le ton est donné, le coup (dans la sole meunière) est tranchant.

Allez, bas les masques, Mister Lutgen, vous êtes un homme de droite. "Moi, je suis un libéral, je suis libre. C’est ma philosophie. Je suis de centre-droit."

Donc, on l’imaginerait sauter d’enthousiasme et d’aisance à l’idée d’un gouvernement à son image, axé autour du MR. Sauter comme un cabri bastognard.

Mais que nenni!

"Avoir un gouvernement PS/MR, un gouvernement stable pendant dix ans, serait la meilleure chose qui puisse arriver à la Wallonie."

"Je suis convaincu d’une chose aujourd’hui: quand on veut réformer, on doit le faire avec les gens et pas contre eux. Sinon, ça ne fonctionne pas. C’est simple. Si on veut réformer la Wallonie, il faut le faire avec son administration, lui faire comprendre où est le bon chemin. Alors, ici, si on a un gouvernement MR/cdH en Wallonie, que va-t-il se passer? Il va y avoir un nombre incalculable de gens qui vont vouloir prendre des revanches, de gens qui veulent en liquider d’autres, il va y avoir une administration qui sera tout sauf participative. Si on veut faire bouger les choses, on le fait à la Macron, on prend les gens de bonnes volontés, les réformateurs du côté du PS, les réformateurs du côté du MR. Avoir un pouvoir équilibré entre deux forces équilibrées, c’est essentiel. Avoir un gouvernement PS/MR, un gouvernement stable pendant dix ans, serait la meilleure chose qui puisse arriver à la Wallonie."

On agite le chiffon rouge de la mauvaise gouvernance sous les yeux du taureau Jean-Pierre Lutgen. Mais c’est très grave, ce qui se passe, ce que vous dites!, dirait un célèbre interviewer du dimanche midi sur une chaîne télévisée privée.

Et vous, entrepreneur de centre-droit, vous défendez le Parti socialiste? "Je ne défends pas le Parti socialiste, mais je crois en une chose: sans majorité forte et sans administration pour soutenir l’effort, ça va dans le mur. Regardez: on a deux échéances électorales dans les deux ans, on ne sait avancer qu’en convainquant, en démontrant le bien-fondé du chemin qu’on veut prendre. Il faut changer les choses mais dans un rapport de force équilibré entre deux puissances politiques."

"Joëlle Milquet a tué la droite du parti"

"Ce n’est pas parce qu’on tire la prise le premier qu’on est plus propre que l’autre."

Sur sa montre, la grande aiguille a avancé d’une quinzaine de minutes depuis le début de l’entretien. "Vous savez, dit-il en évoquant le cdH, ce n’est pas parce qu’on tire la prise le premier qu’on est plus propre que l’autre." "Le cdH est complice de ce qu’a fait le PS: ils ont été mariés au PS pendant douze ans et ont profité du système. Allez, ils ont placé des gens partout, un employé de parti à la Sofico, la tête de la société wallonne des routes, des échevins qui n’y connaissent rien et qui ont reçu des mandats super bien rémunérés. Ils sont dedans à fond. C’est juste une histoire de proportion: le cdH est plus petit donc il a moins en quantité. Mais toute proportion égale, c’est la même chose que le PS. Les socialistes les protégeaient."

Voilà, on a mis un euro dans le juke-box de la gouvernance, et Jean-Pierre Lutgen a quelques disques à jouer sur le sujet.

"La mauvaise gouvernance en Wallonie? Je l’expérimente tous les jours!"

"La mauvaise gouvernance en Wallonie?" Il ricane. "Vous plaisantez, j’espère? J’expérimente ça tous les jours. J’ai encore une plainte en cours pour abus de pouvoir contre un échevin de la Ville de Bastogne, des décisions de copinage qui sont prises, au détriment des entreprises, parce que tel échevin est relayé par un tel ou un tel qui a du pouvoir, parce que le ministre Paul Furlan veut faire plaisir à mon frère Benoît pour me nuire. ça marche comme ça en Wallonie. On a des plaintes au pénal et on introduit aussi des plaintes au civil dans plusieurs dossiers. Je vous le dis: la mauvaise gouvernance, la volonté de nuire, le conflit d’intérêts, ce n’est pas l’apanage du Parti socialiste, loin de là."

Là, on lui demande s’il en veut à son frère ou au cdH. Ou aux deux. Cette envie d’en découdre avec les centristes, ça doit cacher quelque chose, docteur Freud…

"Mais je ne suis pas anti-cdH! Certainement pas. Je suis issu du PSC. Le cdH avec Joëlle Milquet a tué la droite du parti. Avec plusieurs vagues de départ, du MCC au CDF en passant par Sabine Laruelle, ce parti s’est vidé de tout ce qui ne pensait pas dans la même ligne que Joëlle Milquet. Il reste à présent un petit club de quelques personnes." De centre-gauche? "Non, même pas. Des opportunistes. C’est ce qu’on a appelé les Milquet boys, entre autres Benoît Lutgen et Alain Raviart, ils ont hérité d’un parti qui bénéfice de subventions publiques. Et leur unique préoccupation, c’est de gérer ça comme un fonds de commerce. Il n’y a pas de projet."

On objecte: Lutgen (frère) tente d’ouvrir le parti à l’écologie, il veut s’inspirer de ce que fait Macron en France, aussi.

On ne récolte que sarcasme. Il met d’ailleurs sa sole meunière un temps de côté pour mieux préparer sa charge.

"André Antoine est à la Région wallonne depuis plus longtemps que Kabila est au pouvoir au Congo. J’ai calculé."

"Regardez les choses en face, le cdH, ils picorent à gauche et à droite mais il n’y a aucune colonne vertébrale dans le projet. Allez, reprenez cette histoire des mandats. Franchement, André Antoine est à la Région wallonne depuis plus longtemps que Kabila est au pouvoir au Congo. J’ai calculé. Est-ce qu’on peut vraiment croire que c’est avec André Antoine ou avec son parti que va souffler le vent de renouveau en Wallonie?" Et il dit avoir pensé à la comparaison entre le président congolais et le président du Parlement wallon quelques minutes auparavant. Alors qu’il traversait le quartier de Matongé à Ixelles.

Sur les mandats publics, justement, Jean-Pierre Lutgen a une idée assez claire. "Il faut une limitation des mandats politiques, c’est évident."

Un homme, un mandat, un salaire. "Je suis tout à fait d’accord avec ce que propose Ecolo à ce niveau-là. Les bourgmestres de Virton et d’Arlon ne sont que bourgmestres et ils font très bien leur travail. Des gens qui ont abandonné même leur job privé, c’est magnifique. Pourquoi devrait-on cumuler? Il faut arrêter de faire croire qu’on va perdre une dimension locale si on n’est que député et plus bourgmestre ou échevin. Il suffit de collaborer avec le député local. Cette histoire de cumul, c’est simplement un truc de gens qui veulent toujours plus de pouvoir et d’argent, c’est tout." Un seul mandat à la fois donc. "À côté de cela, il faut limiter à deux périodes le nombre de mandats dans le temps. Si on veut du renouveau, il faut éviter que les gens s’installent dans leur fonction. Lors du deuxième mandat, on fait passer des points qui sont électoralement compliqués mais qui sont réellement nécessaires."

" JP" n’en a pas fini. "Les rémunérations privées doivent être soustraites du salaire public. Le politique n’aura qu’un mandat, donc il aura le temps d’aller au Parlement expliquer ce qu’il vit au quotidien. Est-ce que vous trouvez ça normal qu’il n’y ait plus un seul agriculteur au Parlement? Moi, pas. On fait un ou deux mandats et puis on retourne dans son boulot."

Le renouveau politique, mais gare au jeunisme, lui dit-on. L’expérience a (également) du bon. "Comment voulez-vous penser le renouveau quand vous faites le même boulot depuis 20 ans? Même à mon échelle dans mon entreprise: je la dirige depuis dix ans et je suis persuadé qu’une nouvelle direction insufflerait quelque chose de vraiment nouveau et de rafraîchissant. C’est humain, on ne sait pas être génial pendant une éternité. Quand on reste dans la politique depuis 20 ans, on tourne en boucle et on se coupe des réalités."

Et il place – entre deux coups de fourchette – une nouvelle pique au cdH.

"Comment un gars comme Maxime Prévot n’a-t-il pas encore compris qu’il devait quitter un de ses mandats?

- Mais il a dit qu’il le ferait…!

- Oui, moi aussi mon père a dit qu’il arrêterait de fumer, en attendant, il fume toujours."

"On paye Ores des prix de dingue"

Alors lui qui est derrière un empire horloger juge-t-il que l’écosystème wallon s’est amélioré au cours des dernières années pour les entreprises? "Franchement, il n’y a pas eu beaucoup d’évolution, pas de rupture." Il a fait ses petits devoirs. Il sort de son cartable noir un bloc-notes et il balance. "Les primes à l’investissement, c’est quelque chose qui doit être supprimé. Il faut réinjecter ces fonds dans l’infrastructure productive, dans des zonings super bien équipés, comme au Grand-Duché de Luxembourg ou en Flandre, ils ont de la fibre partout. Ce sont des non-dépenses en équipement pour les entreprises, et ça évitera toutes les paralysies et lenteurs administratives liées aux primes. Nous, les entrepreneurs, on veut juste arriver dans des zonings super-bien équipés. Il faut transférer les flux financiers dans cette direction, il faut moins d’administration."

Et il laisse tomber les notes, car il oblique (déjà) vers le registre classique des libéraux.

Vous avez dit moins de taxe?

"C’est toujours facile d’être généreux avec l’argent des autres, de distribuer les primes mais en ayant auparavant été ponctionné des taxes dans la poche des entreprises. Il vaut mieux que notre argent serve à de l’équipement à long terme. Les politiques pensent toujours que quand ils subsidient ou taxent, ils influencent les comportements individuels. C’est faux. Ça fonctionne parfois, mais le lien de causalité n’est pas évident. Et il n’est jamais analysé par la suite."

Et il interroge.

"Vous avez déjà entendu un politicien dire qu’il s’était trompé?"

On avoue: c’est rare. On ne s’en souvient pas, d’ailleurs.

"On ferait parfois bien d’analyser l’impact des décisions qu’on prend. Le Plan Marshall? Franchement, ça ne m’a pas aidé. J’ai eu quelques primes à l’exportation et à l’investissement. Mais je n’ai pas investi parce que j’avais des primes. À partir du moment où on paye un impôt élevé, on est dans le jeu de ‘on me prend beaucoup alors je récupère une partie’. Qu’on prenne moins aux gens et aux entrepreneurs mais qu’on n’ait pas à aller le récupérer. Ou alors qu’on nous prenne mais qu’on nous donne des infrastructures dignes de ce nom en termes par exemple d’énergie et d’équipements. On est sous-équipé. On paye des intercommunales comme Ores des prix de dingue juste parce qu’ils ont des monopoles. C’est tout ce système qu’il faut modifier. Et c’est pareil pour les particuliers, les achats immobiliers, par exemple. Sur la première habitation, je trouve cela scandaleux de payer autant de droits d’enregistrement et de notaire. Or, la première initiative d’entrepreneur, c’est d’acheter une maison, de posséder un bien, de ne plus dépendre d’un propriétaire ou d’une habitation sociale. Ça me désole."

Vous avez tant d’idées, Monsieur Lutgen, vous allez forcément rejoindre votre frère dans l’arène politique.

Il marque une courte pause.

"Lancer un nouveau parti en Belgique, ce n’est pas possible, j’ai essayé et je me suis fourvoyé à l’époque avec le CDF (Chrétiens démocrates francophones, NDLR). Mais lancer un parti, c’est impossible, le système protège le système, vous devez récolter les signatures de députés qui vous ne les donneront jamais. En outre, pour financer un nouveau parti, contrairement à ce qu’a fait Macron en France, on ne peut pas lever beaucoup de fonds privés. On dit le PTB, le PTB, mais le PTB, c’est 20 ans d’activisme, c’est un PS qui s’effondre, c’est Raoul Hedebouw qui est médiatique et c’est les syndicats qui soutiennent à fond. Ça ne vient pas de nulle part. Donc, créer un parti, ce n’est pas possible."

Il boit une gorgée d’eau.

"Mais j’ai des idées, ça, c’est clair."

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content