interview

"La duplicité règne à tous les étages au cdH"

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La situation politique se débloquera-t-elle en Fédération Wallonie-Bruxelles et dans la capitale? Rudy Demotte est perplexe. Le plus simple, évidemment, ce serait que le cdH "revienne à la raison", "par l’opération du Saint-Esprit". Mais... "Je n’y crois pas trop, en bon agnostique."

Il était de passage éclair en Belgique ce jeudi, le ministre-président mais pour combien de temps encore? de la Fédération Wallonie-Bruxelles. En partance pour la Bulgarie, et de retour du sud de la France. Au téléphone, la voix est vive; on le sent d’attaque. Pas étonnant, lui qui vient de rentrer de la région Paca, où il a dompté le Mont Ventoux.

À trois reprises, dans la foulée: une pour chaque flanc, dont il connaît évidemment le nom. "Un très bel exercice." Environ 136 kilomètres, dont une septantaine en montée. Le tout, avec le pouce gauche cassé. "J’ai fait du VTT de montagne en Bulgarie, et je me suis caviardé." Pas de quoi compromettre les trois tours de grimpette, juste les compliquer. "C’était un rien pénible: il fallait trouver une position sur le guidon qui ne sollicite pas le pouce."

"Les mesures MR-cdH? J’y vois immensément d’images, d’illusions et de façadisme."
Rudy Demotte

Pourquoi tant d’acharnement?, lui demande-t-on. Parce que, pouce hors service ou pas, cela lui fait du bien, voilà. "Il y a des gens qui boivent pour évacuer le stress. Moi, je fais du vélo. Cela m’aide beaucoup, chaque fois que j’ai besoin de penser à autre chose. Je ne fais pas de tricot ou de macramé. C’est le vélo, et parfois un peu de jardinage, qui m’aident à me vider la tête. Et à penser à autre chose. Aux petits détails du quotidien, qui sont d’habitude emportés par le rouleau de la vie professionnelle et politique. Et aux lectures que je fais. Surtout en montée. C’est un peu comme les rêves: un processus de mise en ordre."

On lui avoue. Si on l’a contacté, c’est aussi pour lui parler un brin de politique, celle qu’il a justement chassée de sa tête. Il s’en doute.

"J’ai l’intention d’adopter une attitude pragmatique. De continuer à avancer, partout où c’est possible, au-delà des rancœurs et de l’amertume."
Rudy Demotte

Le cdH, ce Judas

Puisqu’il parlait de mise en ordre, que pense-t-il de l’équipage qui a pris la tête de la Wallonie? De Willy Borsus et sa majorité MR-cdH, qui vient de présenter une première salve de mesures dans le registre de la gouvernance? "J’y vois immensément d’images, d’illusions et de façadisme. Un discours rebondissant sur les opportunités et tenant du maquillage. Un ressassement de phrases creuses, une soupe un peu hétéroclite tentant de faire illusion. On y retrouve plus de volonté d’être assertif que de sincérité. On le sait: réformer la gouvernance exige du temps. Prétendre tout régler d’ici les élections, c’est prendre les gens pour des naïfs." Et encore, "naïfs", c’est le second essai, la version plus polie.

©Dieter Telemans

Vous ne vous en étonnerez guère. C’est surtout l’attitude du cdH, l’ancien partenaire ce Judas , qui hérisse Rudy Demotte. "Je suis très en colère sur cette façon médiocre de faire de la politique. Qui me rappelle le pire de la politique de village que j’ai connu dans mes jeunes années." Le problème des humanistes est que, chez eux, la duplicité règne à tous les étages, tranche le Tournaisien. "En 2014, lors de la mise en place des gouvernements, le cdH vomissait le MR, le vouait aux gémonies. Le grand sachem Benoît Lutgen avait annoncé urbi et orbi que le MR était un traître à la cause francophone, parce qu’il s’était allié avec le démon N-VA." Et maintenant? MR et cdH semblent copains comme cochons. Et leur feuille de route est contradictoire. "On dit qu’il faut poursuivre le travail tel qu’il a été lancé, mais en même temps, que tout doit changer."

Ce qui ne passe vraiment pas, ce sont les leçons de gouvernance distillées depuis la rue des Deux Églises, siège bruxellois des humanistes. Alors que ces derniers seraient les champions de la politique à l’ancienne, façon Belgique des piliers. "J’ai vécu cela en gouvernement. Quand on discutait par exemple de la ligne de démarcation entre l’enseignement public et le privé catholique. On aurait pu s’attendre que chacun ait l’élégance de transcender ses positions, mais non. J’ai été très déçu. Les positions du Segec (le Secrétariat général de l’enseignement catholique, NDLR) étaient systématiquement relayées par l’un ou l’autre ministre cdH. En se posant comme champion de la gouvernance, le cdH tente d’inventer, au XXIe siècle, l’Immaculée Conception politique." 

"Le cdH ne va pas couler le Pacte d’excellence, qu’il porte depuis la naissance."
Rudy Demotte

Pas touche au Pacte d’excellence

En attendant, l’immaculé cdH ne veut plus du PS. Ni en Wallonie, ni à la Fédération, ni à Bruxelles, où tout est cependant moins clair et tranché. Et comme la Fédération Wallonie-Bruxelles est en quelque sorte l’émanation des majorités wallonnes et bruxelloises, le gouvernement Demotte navigue dans la purée de pois. Est-il seulement encore capable de gouverner? "Je l’espère. Tant qu’il n’y a pas de solution alternative. Je peux ne pas apprécier ce qu’a fait et dit le cdH; je peux même être en colère. Mais ce qui dépasse la colère, c’est l’intérêt que je porte aux services que rend cette institution, et qui touchent directement aux personnes. L’enseignement est fondamental pour le redressement de nos régions. J’ai donc l’intention d’adopter une attitude pragmatique. De continuer à avancer, partout où c’est possible, au-delà des rancœurs et de l’amertume." Le cdH l’entend-il de cette oreille? "C’était le sens d’une conversation que j’ai eue avec Alda Greoli, et elle était sur la même longueur d’onde."

Il n’est donc pas question de déboulonner le Pacte d’excellence, en guise de rétorsion? Ou quelque chose du genre? Du tout, assure le ministre-président. Au contraire. Mais est-ce seulement réaliste? Surtout quand on a vu PS et cdH se déchirer en Wallonie sur un dossier autrement moins délicat que l’école, à savoir la redevance télévision? "La configuration était différente. La redevance pouvait être considérée comme un cadeau offert par celui qui annoncerait sa suppression. Le Pacte, lui, a été lancé par Joëlle Milquet, repris par Marie-Martine Schyns et défendu, entre autres, par Alda Greoli et moi-même. Il n’est pas possible de renier ce que l’on a fait depuis le début de la législature. Le cdH ne va pas couler un dossier qu’il porte depuis la naissance. Et le PS se montrera fidèle à ses engagements. Lui."

D’ailleurs, il ne serait pas impossible que, même branlant, l’attelage PS-cdH pousse d’autres réformes. "Discutons dossier par dossier, sans s’envoyer des casseroles à la tête. Je pense qu’il est possible de construire une méthode, de se mettre d’accord sur ce que nous devons, au minimum, faire aboutir. C’est la voie de la raison. Et on verra bien au Parlement qui restera fidèle aux lignes ainsi définies."

"Et puis quoi? On aurait un programme scolaire différent en Wallonie et à Bruxelles? Avec des équivalences de diplômes?"
Rudy Demotte

Majorités à la carte

Au-delà, par contre, les choses sont plus floues. La situation politique se débloquera-t-elle dans les autres entités? L’homme est perplexe. Le plus simple, évidemment, ce serait que le cdH "revienne à la raison". "Par l’opération du Saint-Esprit. Je n’y crois pas trop, en bon agnostique." Seulement, il ne voit pas trop comment, à l’heure actuelle, DéFI ou Ecolo pourraient s’engager dans une nouvelle majorité bruxelloise aux côtés de l’orange bleue mariant MR et cdH. "Ils ne peuvent ‘vendre leur âme au diable’. Au vu des exigences posées en termes de gouvernance, ils ne disposent pas d’avancées programmatiques suffisamment convaincantes."

Bref, cela risque de bloquer un certain temps, voire un temps certain. Pas question pour autant de se tourner les pouces. Le parlement pourrait très bien prendre le relais, où se formeraient des majorités à la carte. Le Fédéral y a déjà goûté dans un passé récent, et s’en est très bien remis. "Le Parlement deviendrait le lieu d’arbitrage. Mais bon, c’est une solution théorique. Parce que la raison n’est pas toujours le chemin emprunté." Au final, pour Rudy Demotte, la seule certitude est la suivante: en 2019, il n’y aura plus de majorité PS-cdH.

©BELGA

Et de Fédération Wallonie-Bruxelles, y en aura-t-il encore? La crise actuelle ne joue-t-elle pas en sa défaveur, soulignant qu’elle est complexe et difficile à gérer, et qu’au final, il pourrait s’agir d’un bidule dont on pourrait se passer. Soupir. "J’entends ça depuis longtemps. Mais si vous anéantissez l’institution qui fait le pont entre Bruxelles et la Wallonie, vous travaillez à l’affaiblissement de tous les francophones! Et puis quoi? On aurait un programme scolaire différent en Wallonie et à Bruxelles? Il faudrait fonctionner avec des équivalences de diplômes?"

Notez que la Fédération n’est pas la seule institution francophone au destin incertain. Prenez le PS, qui vacille. A-t-il bien saisi l’ampleur de la crise? Pourra-t-il y apporter des réponses satisfaisantes? Sa direction ne devrait-elle pas être renouvelée? Survivra-t-il, tout simplement? "Pendant longtemps; toutes ces questions ont été traitées dans la forme. Nouvelles têtes, nouvelles structures. Je pense qu’à présent, le fond va l’emporter, dans ce siècle où l’on voit ressurgir les extrêmes, qu’il s’agisse de religiosité ou de mépris entre classes. La question est: subsiste-t-il une place pour le socialisme, à l’heure où l’on voit, de toutes parts, des partis socialistes qui se sont frottés à l’exercice du pouvoir être en sérieuses difficultés? C’est exact, nous passons un sale moment. Plusieurs décennies durant, on a vu à l’œuvre une sorte de ‘soft-socialisme’, très ouvert mais le nez sur le guidon, s’accommodant d’un certain nombre de choses. Bref, gestionnaire. Sans plus de part de rêve, d’enchantement et de volonté de réformes. Cette forme-là de socialisme est condamnée à l’évanescence."

Le berger Elio

Pas le socialisme en tant que tel, Rudy Demotte en est persuadé forcément. "Notre société ne peut se distancier de l’idée socialiste parce que, génératrice d’inégalités, elle crée ce besoin. Mais alors un socialisme réformiste, qui va trouver sa place dans les années qui viennent. Pas une social-démocratie un peu molle, ni un cryptocommunisme." Vous avez dit réformiste? "Oui. En matière de fiscalité, par exemple. Il faut avoir le courage de s’attaquer aux réels détenteurs de la richesse, immobilière et mobilière, afin d’œuvrer à une meilleure redistribution des richesses. J’en suis convaincu: cette question sera au cœur du programme socialiste du futur." Un débat qui risque de déborder des frontières resserrées de la Belgique. "La question de l’iniquité ne se réglera plus à l’échelle des Etats-nations."

Voilà pour le fond. Reste les têtes, quand même. Peut-on incarner cette voie, alors qu’on a participé activement à cette social-démocratie gestionnaire? Avec une image abîmée par les scandales à répétition, au fil des décennies? En d’autres termes: Elio Di Rupo est-il toujours à même de porter le Parti socialiste vers autre chose que la déroute? Vous ne prendrez pas Rudy Demotte en défaut de loyauté. "Elio Di Rupo a été choisi par les membres du Parti socialiste, auquel il s’est donné tout entier. Il est doté d’une force de conviction et de caractère comme je n’en ai jamais vu. Elio Di Rupo est à même de relever ce défi. Ce n’est que le jour où il ne souhaite plus lui-même mener cette mission que la question de la succession se posera. Ce n’est pas le cas actuellement."

Sur ce, le ministre-président en sursis s’en retourne en Bulgarie, où sa petite famille l’attend. Au menu, cette fois, plus de VTT, mais de la randonnée en montagne. Son pouce gauche lui en sera reconnaissant.

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