interview

"J'ai un mea culpa à faire, de façon collective"

©Frédéric Pauwels / HUMA

Direction Charleroi. Dans son bureau, on retrouve un bourgmestre plutôt décontracté, tout de noir vêtu dans son combo bottine-jeans-veste. Paul Magnette, chassé de son poste de ministre-président wallon, revient sur les deux coups durs de sa fin de mandat: Publifin et l'appel du 19 juin de Benoît Lutgen. "Ne vous inquiétez pas pour moi..."

Tel est le charme ironique de l’agencement des agendas médiatique et politique. La semaine passée, à la même heure, on partait vers Namur interroger Willy Borsus, nouvel occupant, libéral (!), de l’Elysette. Et ce vendredi matin, c’est vers Charleroi que le train nous emmène.

La retraite politique de l’ancien ministre-président wallon Paul Magnette, chassé par le coup de Jarnac joué par le cdH au PS le 19 juin dernier. Alors que l’on file de la gare vers l’hôtel de ville, le contraste est saisissant entre le flambant neuf du centre commercial Rive Gauche, inauguré dans la joie et l’allégresse en mars dernier, et les vitrines désertées du centre-ville.

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Dans son bureau, on retrouve un bourgmestre plutôt décontracté, tout de noir vêtu dans son combo bottine-jeans-veste. Souriant et posé. Assez détendu, en fait, pour un homme "trahi" il y a deux mois à peine, et chassé de la tête de la Wallonie.

Comment a-t-il vécu les événements? Paul Magnette distingue "deux séquences".

La première, c’est l’éclatement de l’affaire Publifin et de ses comités de secteur bidons. "Cela, je l’ai assez mal vécu. Quand je suis arrivé comme ministre-président en 2014, j’avais dans l’idée de tout changer. De ma consultation avec les partenaires sociaux, il est alors ressorti ceci: patrons et syndicats me demandaient de ne pas tout remettre en cause, parce que les outils mis en place, notamment le Plan Marshall, fonctionnaient bien. On me demandait plutôt de réussir la transition liée à la 6e réforme de l’Etat et d’équilibrer les comptes, sans mener une politique d’austérité. J’ai donc remballé mes grands élans pour incarner une sorte de continuité, tout en œuvrant à replacer la Wallonie sur la scène internationale. Cela a très bien fonctionné durant trois ans."

Sauf que, bardaf, c’est l’embardée Publifin. "Comme si la Wallonie avait été rattrapée par sa malédiction, une image de mauvaise gouvernance, venant gâcher le travail accompli."

Et puis, il y a "l’appel" lancé le 19 juin dernier par Benoît Lutgen, le grand patron des humanistes, à bouter le PS dehors à tous les étages. Pari réussi en Wallonie, mais plutôt embourbé à Bruxelles et à la Communauté française. N’a-t-il rien vu venir, l’homme fort de Namur? Pas senti le vent tourner?

"Il y avait bien des bruits de couloir, des rumeurs indiquant que le cdH songeait à un revirement. Mais je me suis dit: il ne va pas le faire sans majorité à la Communauté française." Raté. "J’ai été surpris. Et j'ai sous-estimé le sens de l’irresponsabilité politique de Benoît Lutgen. Qui a raisonné comme si la Wallonie était une grosse commune dont il voulait changer le collège, en oubliant Bruxelles et la Communauté française."

©Frédéric Pauwels / HUMA

En attendant, le cdH ne s’est pas loupé en Wallonie et Borsus Ier est assez vite rentré en scène. Ejectant aussi vite fait Magnette. "Le choc n’était pas si violent qu’on se l’imagine. Ce qui m’a le plus blessé, c’est que cela retombe sur mes 80 collaborateurs, dont 25 se sont trouvés sans emploi. J’avais été chercher plein de jeunes, qui ont accepté de quitter un job, souvent bien rémunéré, pour intégrer mon cabinet. Et ce jour-là, je vois la moitié des troupes en larmes. Cela, oui, m’a profondément blessé. Et ne s’oublie pas."

Et lui, passé en peu de temps de Magnetix le petit Wallon résistant à l’envahisseur Ceta à celui d’écarté politique? "Je suis bourgmestre de Charleroi, donne quelques cours à l’ULB et suis invité à des colloques dans le monde entier. Ne vous inquiétez pas pour moi. Cela ne fait que 10 ans que je fais de la politique, j’ai fait autre chose avant pendant 15 ans. Je suis toujours en congé de l’ULB, pour convenance personnelle."

Quitter la chose publique. La pensée l’a effleuré, au lendemain du revirement humaniste. "La politique est un monde dur, comme les affaires ou le sport, au final. Mais là, on est passés de la boxe anglaise à ‘fight club’. Il existe des règles à la boxe et les adversaires se respectent. Là, par contre, ce mode ‘fight club’de trahison de la parole donnée, je ne suis pas sûr d’être taillé pour cela. Espérons que cela ne soit qu’un coup isolé."

Qui laisse la politique francophone en chantier. "Pour l’heure, rien n’est réglé et les francophones sont désunis. La Fédération Wallonie-Bruxelles, qui fonctionne déjà à moitié en temps normal, est à l’arrêt, alors que l’enseignement est la priorité numéro 1. Et Bruxelles, qui est déjà une Région complexe à gérer, est paralysée. C’est très bien de vouloir gouverner sans le PS, mais il faut fournir une solution. Tout cela est navrant. J’ai déjà vécu trois chutes de gouvernement. Dans les deux premières, celui qui provoquait la chute partait. Ici, le cdH agit comme un homme quittant sa femme mais qui entend conserver la maison et exige la garde des enfants. Quel manque de panache!"

"Mea culpa collectif"

Une trahison, c’en est une. D’accord. Mais d’une certaine façon, le PS ne mérite-t-il pas ce qui lui arrive? D’être remisé un petit temps au placard, après tant d’errements et de scandales, dont il n’a pas toujours pris la mesure?

"Je dirais cela autrement. Ce qui arrive au personnel politique wallon est, d’une certaine manière, mérité. Et le PS paie plus cher que les autres, parce qu’il est le plus grand parti et qu’il est celui qui défend le public le plus vulnérable – on nous pardonne moins qu’aux autres."

Le PS paie plus cher que les autres, parce qu’il est le plus grand parti et qu’il est celui qui défend le public le plus vulnérable – on nous pardonne moins qu’aux autres.

Cela dit, pas question non plus d’ignorer que des erreurs ont été commises. "J’ai un mea culpa à faire, de façon collective. Les intercommunales ont bien fonctionné durant un siècle. Des services publics efficaces et contrôlés. Mais en 10 ans s’est jouée une triple mutation du secteur, que nous n’avons pas anticipée." Paul Magnette en sait quelque chose, lui qui a endossé le costume de ministre de l’Energie de 2007 à 2010. Alors illustrons avec le secteur énergétique.

Premier mouvement: une forte concentration. "Nous sommes passés d’une myriade de GRD (gestionnaires de réseau de distribution, NDLR) à deux grands acteurs, nettement plus difficiles à contrôler pour un conseil communal."

Deux: une modification du contexte régulatoire, puisque l’on passe d’un cadre monopolistique à une activité libéralisée. "D’une complexité inouïe, et donc encore plus difficile à contrôler, même pour l’autorité de tutelle." Trois: ces groupes ont commencé à diversifier leurs activités – Tecteo/Nethys en tête.

"Nous aurions dû anticiper et réaliser que la forme d’intercommunale ne convenait plus à ces structures."

"Nous aurions dû anticiper et réaliser que la forme d’intercommunale ne convenait plus à ces structures. Il aurait fallu aller vers un modèle comme celui adopté par Elia ou Fluxys, des structures publiques mais avec des contrôles internes, des administrateurs indépendants… Des sortes d’entreprises publiques autonomes. Nous l’aurions fait que tout cela ne serait pas arrivé. Il est cependant un peu facile de prétendre que c’est la faute du PS."

Un "nouveau" PS?

Quoi qu’il en soit, le PS est tenu de faire peau neuve. Pas le choix; question de survie. Faut-il dès lors attendre des étincelles du bureau exceptionnel que tient le parti ce lundi? "Il n’est pas vraiment exceptionnel, c’est un bureau de rentrée normal."

"Il faudrait commencer par faire l’inventaire de ce que l’on a bien fait ces 20-30 dernières années, et de ce dont on doit être moins fiers."

Qui a son importance, cela étant. Puisqu’il y sera question de l’atterrissage du "chantier des idées" lancé il y a plus de deux ans, et dont les propositions concrètes seront débattues en interne jusqu’à la fin novembre. N’était-il tout de même pas ambitieux, si pas culotté, de la part de Laurette Onkelinx, d’annoncer l’arrivée imminente d’un "nouveau PS"?

"Le processus interne durera encore quelques mois, mais il s’agit quand même d’une refondation très profonde." Un vaste chantier: voilà ce qui attend le Parti socialiste. Avec un "préalable", pose Paul Magnette. "Il faudrait commencer par faire l’inventaire de ce que l’on a bien fait ces 20-30 dernières années, et de ce dont on doit être moins fiers."

"C’est ce qui fait que je suis devenu socialiste, alors que cela ne coulait pas de source. Le PS est le parti qui se posait le mieux la question du pouvoir, alors que d’autres y ont un rapport problématique."

Pas un exercice de louanges ou d’auto-flagellation, mais une façon "de savoir pourquoi" et d’éviter de reproduire des erreurs. Se pose, en filigrane, la question du rapport au pouvoir. "C’est ce qui fait que je suis devenu socialiste, alors que cela ne coulait pas de source. Le PS est le parti qui se posait le mieux la question du pouvoir, alors que d’autres y ont un rapport problématique. Le Parti socialiste n’est pas un parti de pouvoir par essence; dans son histoire, il l’occupe afin de réaliser des projets. Cela a suscité des débats passionnants, en 1918 notamment. Le problème, c’est que ces 25 dernières années, on a fini par ne plus se la poser, cette question. Le pouvoir est devenu une habitude."

Se poser à nouveau la question du pouvoir est un préambule. Et pour la suite? Place au fond. "Une vraie économie politique de gauche, compatible. Vous voyez ces 220 et quelques milliards d’euros qui ont pris le chemin des paradis fiscaux? Si on n’en récupère que 20%, disons, il y aurait déjà moyen d’en mener, des politiques intelligentes." Comme relancer la mécanique des investissements publics, que la Belgique néglige de manière coupable depuis des décennies.

Vous avez dit "assistanat"?

"On n’a pas le choix, ‘there is no alternative’: tout cela est faux. Une autre politique est possible, menant à plus de croissance et à une promotion sociale plus juste. Prenez cette étude récemment publiée par De Standaard – que je lis même durant mes vacances. Que dit-elle? Que ces 25 dernières années, la classe moyenne a perçu ‘sa part’ de la croissance générée. Les riches, par contre, ont vu les retombées positives exploser tandis que les pauvres percevaient nettement moins que leur juste ‘part’. Et ça, c’est fondamental. Oui, durant les Trente Glorieuses, on a réduit drastiquement la pauvreté, mais l’on voit que les inégalités se reconstituent aux deux extrêmes de la société. Les riches sont de plus en plus riches. Or la richesse est un exil – ce n’est pas de moi, mais c’est joliment exprimé. Quand on est très riche, on finit par être déconnecté. On ne comprend plus la société et on finit par développer un discours sur l’assistanat. C’est vieux comme le monde." Ah! Cette petite phrase made in cdH. En finir avec la "Wallonie de l’assistanat". Cocasse, relève le bourgmestre de Charleroi.

"C’est une rhétorique signée Thatcher, et adoptée par la droite. Puis abandonnée par la droite." Jusqu’à ce que le cdH ressuscite ce "langage inutilement humiliant". "Mais venez passer une semaine à Charleroi; vous verrez que cela ne veut rien dire. La seule chose à laquelle aspirent les personnes en grande difficulté, c’est l’autonomie. De pouvoir vivre leur vie de famille dignement. Il y a une réelle aspiration à se former! Parler d’assistanat, c’est faire preuve d’incompréhension de la société."

Benoît Lutgen a raisonné comme si la Wallonie était une grosse commune dont il voulait changer le collège, en oubliant Bruxelles et la Communauté française.

Et cette "autre" politique, quelle est sa voie? Un exemple: Paul Magnette sort le "joker Caterpillar". "Le politique a parfois le sentiment qu’il ne peut rien faire face au monde économique. Mais s’il ne promet pas la lune, il existe des engagements qui peuvent être tenus. J’avais dit que nous récupérerions le terrain de Caterpillar, et nous avons réussi, face à une multinationale."

Pour lui, telle est la voie à suivre. En évitant les écueils, tant à gauche qu’à droite. "Dire que l’on va tout nationaliser, partout, c’est préparer les déceptions suivantes." Coucou, le PTB. "Mais se montrer résigné, dire que l’on ne peut rien faire si ce n’est accompagner, ça, c’est une politique de droite. Autant dire que l’on ne sert plus rien du tout."

Il faut naviguer entre les deux. Pas évident – demandez à François Hollande ce qu’il en pense. L’ancien Président français a commis une erreur majeure, estime Paul Magnette. Qui reconsidère. "Non, deux." Au final, ce sera trois. Voici les deux ajouts: la déchéance de la nationalité et "ne pas avoir réformé les traités européens".

Quant à l’erreur fondamentale: s’être déclaré l’ennemi de la finance. "Et n’en avoir rien fait. On ne peut pas placer le curseur trop loin et s’avérer incapable de tenir ses promesses." Quoi qu’il en soit, le PS ne fera pas l’économie du chapitre "gouvernance".

Qu’en sera-t-il du décumul? Faut-il imposer le décumul intégral – que défendait Paul Magnette – ou opter pour ce drôle de "décumul financier" en faveur duquel ont tranché une majorité – pas bien large – de militants?

Le socialiste rappelle tout de même les trois principes arrêtés par le parti: décumul intégral dans toutes les communes dépassant les 50.000 âmes; décumul financier pour les autres; enfin, le PS ramène le plafond légal de rémunération des élus (150% de l’indemnité parlementaire) à 100% pour ses ouailles. "De belles avancées, quand on voit d’où l’on vient. Je les salue et m’en réjouis."

Willy Borsus, une forme de continuité

Même si l’homme aurait souhaité aller plus loin: un homme, un mandat, point barre. "Ce n’est qu’une question de temps. La Belgique a besoin de s’appliquer une cure nordique. Parce que le cumul des mandats est une exception belge, il faut le savoir. Et plus vivace encore en Flandre qu’en Wallonie. Il faudra sans doute une période de transition, afin d’éviter toute rupture d’expertise. Je comprends qu’il faille du temps; même si le plus tôt sera le mieux." Et pour mener ce chantier, Elio Di Rupo est-il vraiment encore le mieux placé? "à chaque moment sa priorité."

J’ai donc remballé mes grands élans pour incarner une sorte de continuité, tout en oeuvrant à replacer la Wallonie sur la scène internationale. Cela a très bien fonctionné durant trois ans.

Pour l’heure, c’est le chantier des idées, incompatible avec une élection présidentielle. Après quoi, il sera du ressort d’Elio Di Rupo d’estimer quand il sera temps de passer le flambeau. N’espérez pas que le fils "tue" le père. Et son successeur, qu’en pense-t-il?

Comment Magnette juge-t-il les promesses et les premiers actes de Borsus, cette nouvelle équipe MR-cdH qui vante la rupture et promet des lendemains wallons plus riants? "à la première lecture de la déclaration de politique générale, j’ai été très surpris: mais il n’y a pratiquement rien qui change! Je l’ai relue. Et il n’y a rien qui change. À 95%, c’est de la continuité. Mais je le comprends; je l’ai vécu aussi. Stabilité, continuité, c’est ce dont la Wallonie a besoin. Plan Marshall, numérique ou allocations familiales, les grandes orientations prises ne vont pas bouger. Ce qui avait bien démarré va se poursuivre. Je suis rassuré pour la Wallonie."

Mais il y a un "mais", évidemment. In cauda venenum. "Ce qui m’inquiète, par contre, c’est le manque d’ambition en termes de gouvernance. Ils reprennent ce que nous avions préparé, sauf que nous avions l’intention d’aller beaucoup plus loin que ce premier paquet. MR et cdH prônent le décumul financier mais ne se l’appliquent même pas. Pour l’heure, c’est une réforme au rabais; c’est dommage. J’ai transmis toutes nos propositions à Willy Borsus, on verra l’usage qu’il en fera. En tout cas, le PS soutiendra toute mesure ambitieuse."

©Photo News

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