Bruxelles, labo culturel de l'Europe

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Opérateurs culturels, chercheurs, artistes, tous voient se creuser le fossé entre le montage institutionnel de Bruxelles et sa réalité de terrain. L’identité de la capitale est hybride et multiculturelle. Cette petite "ville monde", qui ne veut pas être laissée pour compte de la régionalisation, attend une politique culturelle à la hauteur de son ambition: être le laboratoire culturel de l’Europe.

C’est l’un des spectacles phares de la nouvelle édition du KunstenFestivaldesArts (lire en page Culture): "100% Bruxelles" est un projet emblématique du collectif allemand Rimini Protokol, qui invite une centaine de Bruxellois à penser leur ville dans toute sa diversité. Un clin d’œil aussi à Guido Minne, l’initiateur du festival, qui, il y a 20 ans, avait saisi, avant tout le monde, le devenir hybride, multiculturel de cette petite "ville monde" qu’est aujourd’hui Bruxelles. Le moment clé n’en fut pas moins Bruxelles 2000 et le travail préparatoire de Bernard Foccroulle (lire plus loin) pour la capitale culturelle de l’Europe.

Le projet avait buté sur les strates institutionnelles kafkaïennes de la capitale, non sans laisser deux traces marquantes dans le paysage culturel bruxellois: la Zinneke Parade, fête populaire aussi bariolée que ses habitants, et, ce qui se voit moins, un champ culturel devenu bel et bien bruxellois. S’ensuivra, en 2002 et 2004, la création de réseaux des arts flamand et francophone (les BKO et RAB) qui travaillent à présent en plateforme après avoir livré, en 2007, un accord de coopération exemplaire entre les 150 institutions qu’ils représentent et, en 2009, un "Plan culturel pour Bruxelles".

Une prise de conscience actée en partie par le politique si l’on considère que plusieurs de leurs 34 propositions ont été coulées, fin 2013, dans le propre plan du ministre PS de la Cocof, Rachid Madrane, moyennant une couche supplémentaire de socioculturel qui le mette en phase avec le "droit à la culture pour tous" qui prévaut au cabinet de son pouvoir de tutelle, chez la ministre de la Culture Fadila Laanan.

Circulez, il n’y a rien à voir?

C’est oublier qu’on circule très mal à Bruxelles. Ce plan culturel, si large et englobant soit-il, n’a pas reçu l’aval des néerlandophones et n’avance ni budgets ni échéances. Et pour cause, nombre de ses propositions échappent à son niveau de pouvoir dans l’architecture institutionnelle complexe de Bruxelles.

Les interrogations de la quinzaine d’opérateurs culturels, artistes et chercheurs bruxellois que nous avons interrogés tournent essentiellement autour de ces trois pierres d’achoppement. 1° L’imbroglio institutionnel, qui s’impose comme l’obstacle majeur à l’avènement d’une politique culturelle intégrée, en phase avec la réalité du terrain. 2° La réalité multiculturelle, hybride, "impure", ose le professeur de la VUB Eric Corijn, autorité en la matière, qui outrepasse le cadre des deux Communautés linguistiques de référence, d’autant qu’elles ont tendance à se replier sur elles-mêmes avec la Régionalisation de l’État fédéral. 3° Le type de culture qu’on veut offrir à Bruxelles, entre le modèle de la ville créative, le city marketing en vogue depuis le Guggenheim de Bilbao, et le modèle de la ville solidaire, l’interculturalité qui recherche le plus grand dénominateur commun entre des cultures diverses.

La complexité institutionnelle de Bruxelles occasionne des lenteurs et un grand gaspillage entre des niveaux de pouvoirs qui ne vont pas toujours dans la même direction, relève Jean-Louis Genard du Centre de recherche sur l’Action publique de l’ULB. Son collègue Eric Corijn identifie plus de 40 mandataires avec des compétences culturelles. Quant à la chercheuse du Centre de recherche et d’information socio-politque (Crisp), Vaïa Demertzis, elle épingle 8 niveaux de pouvoirs différents compétents pour la culture à Bruxelles, avec chacun leur mode de fonctionnement et des majorités politiques parfois différentes entre eux. C’est singulièrement le cas entre la Fédération Wallonie-Bruxelles, la Communauté flamande et leurs Commissions communautaires (Cocof et VGC) censées appliquer leurs politiques sur le terrain bruxellois. À ces quatre niveaux principaux, il faut rajouter le Fédéral dont relèvent historiquement la Monnaie, le Palais des Beaux-Arts, l’Orchestre national et les Musées royaux; la Région, qui promeut ses "Grands événements" à travers sa politique d’image, et les 19 communes. Sans oublier que, si ces dernières ont un échevin des affaires flamandes, il dispose également de compétences culturelles…

Un chemin semé d’embûches

Les critiques sur ce montage alambiqué sont à géométrie variable. À Flagey, l’un des rares exemples d’institutions où tous ces niveaux fonctionnement main dans la main (après quelques luttes communautaires), Gilles Ledure est fasciné par cette mécanique démocratique, doublée d’un partenariat public-privé original et d’un apport de l’Europe qui font de Flagey une "auberge espagnole" prisée par le public. Sa collègue du Musée d’Ixelles, Claire Leblanc, n’en constate pas moins la difficulté de valoriser le potentiel réel des musées bruxellois en avançant de manière aussi dispersée. Une solution avancée par le "plan Madrane" serait de mettre sur pied une "task force" qui réunirait tous les niveaux de pouvoir pour engager un dialogue constructif. À l’exception de la N-VA et du FDF, nous dit-on du côté des RAB/BKO, il semble qu’il y ait consensus dans les partis. Eric Corijn plaide pour sa part pour une "coalition de développement" qui inclue une société civile culturelle capable de se penser plus globalement que le politique.

Il voit plus loin, remettant en question la capacité des cultures dominantes à englober le fait multiculturel de Bruxelles. Particulièrement chez les francophones, "parce qu’ils ne sont pas étrangers à eux-mêmes" il cite la philosophe Julia Kristeva. On pourra lui objecter cette vieille antienne flamande qui cherche à minimiser l’importance du français à Bruxelles. Ce n’est pas ce qu’il conteste. Le français restera très majoritaire. Mais, dans une ville où plus de 50% de la population sont d’origine étrangère, il ne serait plus, selon lui, qu’un véhicule multiculturel qui ne fait plus automatiquement référence "à Paris". Un discours qui n’est pas non plus sans gêner aux entournures la Communauté flamande, très fière du rayonnement de ses investissements culturels à Bruxelles, mais consternée qu’ils aient à ce point favorisé la multiculturalité, ou, en tout cas, révélé ce côté "zinneke" de Bruxelles. Joke Schauvliege, la ministre CD & V de la Culture de la Communauté flamande l’a dit entre quatre yeux à Dirk De Clippeleir, de l’Ancienne Belgique: "On a peut-être fait assez à Bruxelles." Un raisonnement qui s’accuserait probablement si le prochain ministre de la Culture flamand portait les couleurs de la N-VA.

On le voit, la culture comme projet de développement régional, et non plus communautaire, est un chemin semé d’embûches, d’autant qu’il n’existe pas de listes électorales bilingues à Bruxelles. Mais ils sont plusieurs, de Patrick Bontinck (VisitBrussels) à Paul Dujardin (Bozar), pour plaider le pragmatisme et la remontée à l’échelon régional d’une partie des compétences culturelles.

C’est partiellement le cas depuis le 6e Réforme de l’État qui rapatrie le Tourisme à la Région, avec une grande agence et un refinancement à la clef. Non pour y reconstruire un imaginaire "national" en miniature une ville n’est pas une nation mais pour englober les défis de l’urbanité de la capitale. Elle a déjà, en son sein, un "État européen" de par la présence des institutions européennes. Elle n’en a pas encore l’imaginaire pour s’y ressourcer.

En ce sens, un grand musée d’art contemporain, le long du Canal, fait consensus, de même que la constitution de pôles culturels qui soulagent le centre-ville, en voie de "disneylandisation". Et singulièrement un pôle Europe du côté du Cinquantenaire, avec une agora, au rond-point Schumann, et un musée de l’Europe, au Heysel avec le projet Neo ("L’Echo" du 24/4), ou au Mont des Arts, déjà opérationnel. Les quartiers ont aussi les faveurs de Patrick Bontinck, qui voit déjà la place du Châtelain, à Ixelles, ou le Parvis de Saint-Gilles, en petits Saint-Germain-des-Prés. Et, après la place Flagey, il se finalise une nouvelle agora prometteuse au centre de Molenbeek. Cette stratégie est portée par les résultats du tourisme à Bruxelles: 5 millions de nuitées en 2010, 6,5 en 2014, malgré la crise, et avec un beau rééquilibrage entre le tourisme d’affaires et le tourisme culturel, et 10 millions peut-être en 2020.

Une opportunité aussi d’embaucher une jeunesse sous-qualifiée et en forte croissance, laissée pour compte de l’émigration et de la désindustrialisation de Bruxelles. Jean-Louis Genard, de l’ULB, avertit cependant qu’on ne peut se limiter au city marketing ni au relifting convivial de l’offre culturelle traditionnelle. Le socioculturel doit être également pris en compte pour relever les défis de l’exclusion sociale (30% vivent sous le seuil de pauvreté dans l’une des métropoles les plus riches d’Europe), du boom démographique dans les quartiers défavorisés (140.000 habitants de plus d’ici 2020) et des 25% de désengagés culturels.

Gérer l’urgence

Frédéric Fournes, le Français "à Bruxelles par conviction" qui dirige le Brass, le centre culturel qui jouxte le centre d’art contemporain du Wiels, parle de ce combat quotidien auprès des gens du quartier Saint-Antoine de Forest; de cette négociation permanente pour trouver un dénominateur commun sans lâcher l’essentiel. Il esquisse un intéressant système de poupées russes qui lie son travail de proximité à ses collaborations avec les centres culturels de Saint-Gilles et d’Anderlecht, la bibliothèque et le centre culturel flamands de Forest, ou avec le service éducatif du Wiels, qui brille comme un petit joyau sur l’art contemporain.

Est-ce payant? Paul Dujardin, à Bozar, ne voit pas encore les galeristes de renom s’installer aux alentours du Wiels comme ils l’avaient annoncé. Pour Sam Touzani, le comédien "maroxellois", on a juste géré l’urgence. L’artiste situe d’ailleurs la prise de conscience du fait multiculturel bruxellois en 1991, précisément à l’occasion des émeutes du quartier Saint-Antoine. "On continue à vivre les uns à côté des autres, pas les uns avec les autres", s’insurge-t-il, annonçant également un schisme imminent entre les opérateurs institutionnels et les artistes, frappés durement par la crise et contraints de se constituer en réseaux souterrains. Aux RAB/BKO, comme au Cabinet Madrane, on plaide ainsi pour que soit constituée une cartographie complète de l’offre culturelle de Bruxelles afin de renforcer le maillage entre les partenaires potentiels.

La gestion des médias sociaux devrait aussi donner une visibilité aux activités éphémères d’un underground qui n’a rien à envier à Berlin ou Amsterdam, selon Joris Janssens du Vlaams Theaterinstituut. Un sujet d’étude en soi, comme cette créativité issue de la nouvelle culture d’écran et qui s’exprime en dehors du champ institutionnel et commercial. Pour Jean-Louis Genard, de l’ULB, les lieux de culture pourraient ainsi faire émerger cette scène informelle en lui ouvrant davantage leurs infrastructures.

Des pistes qui, pour faire une voie royale, doivent s’ancrer dans une identité ce fameux imaginaire manquant au laboratoire culturel européen qu’est Bruxelles. Là aussi, il y a consensus pour mettre sur pied un "Été de Bruxelles". Il aurait la même forme que le KunstenFestivaldesArts: une programmation disséminée dans la ville et qui jouerait la carte des grands événements festifs, garants de l’attractivité populaire et touristique, des activités participatives dans les quartiers et enfin d’un programme plus classique de festival, dans les différentes institutions partenaires, rouvertes pour l’occasion. Patrick Bontinck conclut: "Ce laboratoire, c’est ce que peut offrir Bruxelles à l’Europe." Message reçu?

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