Anti-pauvreté 2.0

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Les instances internationales font valoir l’atteinte apparente des cibles en 2010 – bien avant la date visée de 2015 – à savoir l’objectif du millénaire pour le développement de réduire de moitié le pourcentage de gens vivant en dessous du seuil de pauvreté de 1990. Pourtant, vu la pauvreté persistante, la montée des inégalités et la faible croissance dans bon nombre de pays en voie de développement, il semble que les politiques et les programmes anti-pauvreté du passé n’aient pas encore atteint leurs objectifs.

En fait, en dehors de l’Asie de l’Est, les progrès s’avèrent modestes, et dans certains pays et certaines régions la situation s’est même empirée – malgré plusieurs poussées de croissance économique, une expansion soutenue dans d’autres grands pays en voie de développement et des engagements publics par la communauté internationale dans la Déclaration 2000 du Millénaire qui a amené les objectifs du Millénaire.

Ces résultats mitigés remettent en cause l’efficacité des politiques conventionnelles de réduction de pauvreté, souvent associées au Consensus de Washington, qui a été transformé en discours sur la pauvreté dans les années 1980. Les réformes du Consensus de Washington – notamment la stabilisation macroéconomique (définie par un taux d’inflation très bas) et la libéralisation des marchés – étaient censées réduire la pauvreté en accélérant la croissance économique.

Or, peu d’importance a été accordée aux causes structurelles de la pauvreté, telles que l’inégalité des moyens et des possibilités, ou les conséquences d’une répartition inégale de la croissance. Et, puisque les travailleurs non qualifiés sont ceux qui risquent de perdre leur emploi avant tout le monde en période de ralentissement économique, et que l’emploi est généralement à la traîne des relances économiques, les réductions des investissements publics en santé, en éducation et dans d’autres programmes sociaux ont, à terme, rendu les populations démunies encore plus vulnérables.

Il n’est donc pas surprenant que la crise économique mondiale depuis la Grande Dépression des années 1930, celle qui a fait irruption en 2008 a eu de telles répercussions qu’elle a amené les experts, les responsables politiques et les institutions financières internationales à repenser le problème de la pauvreté. Bon nombre d’entre eux refusent maintenant de souscrire aux points de vue autrefois dominants sur la pauvreté et la privation des populations, et ont lancé la mise en garde que ces opinions mènent à des politiques prescrites inopérantes.

Par exemple, le rapport des Nations Unies sur la situation dans le monde (Report on the World Social Situation: Rethinking Poverty),et le livre d’accompagnement Poor Poverty: The Impoverishment of Analysis, Measurement, and Policies ont justement pour but de faire avancer le débat sur la pauvreté par l’examen des cadres politiques conventionnels et l’évaluation des programmes usuels de réduction de pauvreté. Ils confirment le besoin de s’éloigner des théories fondamentalistes de libre marché qui a dominé, ces dernières décennies, les stratégies de réduction de la pauvreté et la nécessité de se réorienter vers des mesures qui sont modulées au contexte et qui privilégient le développement durable et l’égalité.

En effet, ces rapports contestent l’approche la plus répandue, qui a laissé plus d’un milliard de personnes sous le seuil de pauvreté (défini par l’équivalent en termes de parité de pouvoir d’achat de 1,25 $ par jour en 2005). Une démarche qui n’a d’ailleurs pu empêcher la croissance économique de s’étioler dans la plupart des pays. Pendant ce temps, l’inégalité s’est accrue dans le monde – même dans des pays qui ont connu un essor économique, comme en Chine et en Inde. La croissance est normalement requise pour la réduction de la pauvreté, mais elle ne se traduit pas automatiquement en création d’emploi, comme tend à le prouver le bilan de croissance récent d’un grand nombre de pays, sans, ou avec peu d’emplois créés.

L’ONU invite les gouvernements à prendre davantage d’initiatives en matière de développement, ce qui voudrait dire une démarche intégrée d’élaboration des politiques avec pour cible l'avancement des changements structurels tout en réduisant les inégalités, la vulnérabilité et l’insécurité économique. La croissance doit devenir plus stable, grâce à une politique macroéconomique axée en permanence sur des mesures contre-cycliques, une gestion prudente des comptes de capital et une capacité renforcée d’adaptation aux crises exogènes.

En général, les économies qui, ces trois dernières décennies, ont connu un bilan positif tant sur le plan de la croissance économique que celui de la réduction de la pauvreté ont réussi cet exploit en adoptant des politiques pragmatiques et hétérodoxes. En utilisant le plus souvent le même langage que les investisseurs et les marchés, ils ont en général favorisé l’investissement privé, surtout dans des activités économiques privilégiées, dans des secteurs qui créent plus de débouchés d’emploi ou qui présentent des rendements croissants à l’échelle.

L’aide conditionnelle et les engagements pris aux termes de traités ont cependant considérablement limité l’élaboration de politiques dans la plupart des pays en voie de développement, particulièrement ceux avec le moins de moyens. La croissance ralentie et les pertes de recettes découlant des programmes de libéralisation économique, ont notamment réduit la portée des politiques budgétaires, avec de graves répercussions sur le plan de la pauvreté et de la misère. Cette tendance doit être inversée.

En outre, même s’ils ont parfois aidé à améliorer les conditions que connaissent les populations démunies, les programmes que les bailleurs de fonds privilégient – comme le microcrédit, l’officialisation des titres de propriété et les réformes de la gouvernance – ils n’ont pas vraiment réduit la pauvreté. Les dirigeants doivent examiner, mettre au point et appliquer d’autres mesures pragmatiques et innovatrices, au lieu de toujours compter sur des politiques et des programmes inefficaces.

Dans les dernières décennies, les politiques sociales ont de plus en plus fait appel à une certaine forme d’examen des ressources des bénéficiaires admissibles, apparemment à des fins d’efficacité des dépenses sociales. Pourtant, en général, les politiques sociales universelles ont été beaucoup plus efficaces et politiquement durables, tandis que les politiques ne visant que les pauvres, ou les " plus pauvres d’entre les pauvres " se sont souvent avérées des mesures qui coûtent cher et qui négligent un grand nombre des personnes dans le besoin.

Le droit à la sécurité sociale inscrite dans la Déclaration universelle des droits de l’homme nécessite une protection sociale universelle afin d’assurer le bien-être de tous, y compris des personnes démunies et de celles qui risquent de le devenir. La politique sociale, la prestation de services sociaux et la protection sociale doivent donc faire partie intégrante des stratégies de développement économique et de réduction de la pauvreté.

La plupart des pays peuvent se payer un filet de protection sociale de base qui les aide à atténuer les effets négatifs des crises et à empêcher les gens de s’enfoncer davantage dans la pauvreté. Il est clair, toutefois, que les pays les moins développés et à plus faible revenu ont besoin d’aide pour ramener le filet de sécurité à des niveaux plus acceptables.

Afin de s’attaquer réellement au problème mondial de la pauvreté, les instances internationales doivent poursuivre des politiques de réduction de la pauvreté qui viennent appuyer une croissance et un développement économiques inclusifs et durables – augmentant en retour les ressources budgétaires affectées aux dépenses sociales. Les dirigeants des institutions qui ont pour mission de combattre la pauvreté pourront parler de véritable progrès uniquement lorsque tous les citoyens du monde bénéficieront du développement économique.

Traduit de l’anglais par Pierre Castegnier

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