Barry Eichengreen: La décennie perdue et retrouvée de l'Europe

L’humeur des marchés financiers européens a changé. Pour le moment, la possibilité d'une sortie grecque de la zone euro n’est plus sur la table. Pour autant que les spreads de taux d'intérêt sur les emprunts d'état italiens et espagnols puissent servir de guide en la matière, les porteurs d'obligations ne parient plus sur un éclatement de la zone euro. Le marché boursier européen est même reparti à la hausse la semaine suivant les élections italiennes peu concluantes du mois dernier.

De toute évidence, les investisseurs estiment que les dirigeants européens feront juste le nécessaire pour sauvegarder leur union monétaire. Mais, en même temps, il est peu probable que l'économie européenne suivra le modèle des crises dans les marchés émergents pour se relever, tel le phénix, de ses cendres. Au contraire, le scénario le plus probable semble être celui d’une décennie perdue de style japonais, avec une croissance lente ou nulle.

Le premier obstacle à un " miracle phénix " est que les gouvernements restent en mode austérité. Oui, on murmure que le rythme de l'assainissement budgétaire pourrait être ralenti ; en effet, on a déjà accordé à la France plus de temps pour atteindre son objectif de déficit. Mais cela ressemble beaucoup au Japon, où le robinet financier a été provisoirement ouvert puis refermé. Les consommateurs japonais savaient que l'augmentation des dépenses publiques était temporaire, de sorte qu'ils n'ont pas changé leurs habitudes de consommation, rendant la politique inefficace.

La Banque centrale européenne, pour sa part, est réticente à intervenir pour relancer la croissance. Comme la Banque du Japon dans les années 1990, elle interprète son mandat de manière stricte. Elle reste un non-combattant dans les guerres des monnaies mondiales. Mais, alors que la Banque du Japon a rejoint la Réserve fédérale américaine et la Banque d'Angleterre dans leurs efforts d’assouplissement de la politique monétaire, on assistera à une pression à la hausse sur l'euro. Et un euro fort est la dernière chose dont une Europe affaiblie a besoin.

Les prévisions de croissance en demi-teinte aux États-Unis et dans le monde renforcent ces craintes. Les quelques pays qui ont réussi à croître, en dépit de l'austérité, l'ont fait par l'exportation. Mais, avec une croissance mondiale sous la tendance en 2013, il sera difficile de les imiter. De même, au début des années 1990, la récession aux États-Unis avait déprimé les exportations du Japon et contribué à lancer sa décennie perdue.

Enfin, les problèmes sur les marchés immobilier et bancaire en Europe augmentent le danger d'un scénario à la japonaise. Les banques japonaises avaient investi massivement dans l'immobilier commercial et avaient subi de lourdes pertes lors du retournement du boom du marché immobilier des années 1980. Les banques espagnoles sont également exposées dans un secteur immobilier qui n'a pas encore reconnu ses pertes, tandis que l'Europe, tout comme le Japon il y a 20 ans, a fait trop peu pour renforcer son système financier.

Ainsi, en Europe aujourd'hui, comme au Japon alors, les pièces sont en place pour une décennie perdue : les banques en difficulté affaiblissent les finances publiques, qui à leur tour affaiblissent encore davantage la croissance et les banques, alors que l'absence de soutien monétaire et budgétaire ne laisse aucun échappatoire à ce cercle vicieux.

Mais il y a une différence importante. Même au pire de la crise, le chômage au Japon a rarement dépassé 4%, en raison d'une combinaison de retraites anticipées, de programmes sociaux, de travail partagé et de pressions politiques sur les grands employeurs. Dans la zone euro, en revanche, le chômage est à un niveau socialement catastrophique de 12% et continue d'augmenter. En Espagne et en Grèce, le chômage avoisine les 30%, tandis que le chômage des jeunes a presque atteint le niveau stupéfiant de 60% .

Cela rend le risque de troubles sociaux en Europe aujourd'hui beaucoup plus important qu'il ne l'était au Japon il y a deux décennies. Nous ne pouvons pas prédire quand ni où, mais tôt ou tard il y aura une explosion de protestations, que ce soit sous forme violente ou d'un soutien organisé pour des partis politiques épousant des politiques radicalement différentes. Dans les deux cas, le plan A, dans lequel les gouvernements font juste le nécessaire pour éviter l'effondrement, mais ne parviennent pas à relancer la croissance, ne sera plus viable.

La seule question est de savoir si les électeurs mécontents opteront pour un comédien inoffensif comme Beppe Grillo ou pour un candidat proto-fasciste plus dangereux qui sera nommé ultérieurement. Dans le premier cas, le résultat sera le chaos économique. Il y aura une rupture entre le nouveau gouvernement populiste et la chancelière allemande Angela Merkel (et la BCE), qui créera une forte incertitude sur la suite des évènements.

Dans le second cas, une guerre des mots et des politiques sera menée par le nouveau gouvernement, non seulement avec le gouvernement allemand à Berlin et la BCE à Francfort, mais aussi contre les minorités et les groupes d'immigrants du pays. La menace économique pourrait alors n’être que le cadet des soucis de l'Europe.

Les dirigeants européens doivent faire face à ces dangers. S'ils doublent la mise sur les politiques de statu quo, leur règne finira par céder la place à une longue période de chaos économique à inspiration populiste et de recherche de boucs émissaires en la personne des minorités. Alternativement, les dirigeants peuvent écouter leurs critiques et adopter une approche équilibrée, adoptant à la fois des réformes de l'offre et des mesures de soutien à la demande en vue de relever le défi de mettre fin au malaise de l'Europe.

Pour le meilleur ou pour le pire, le fait que les turbulences politiques et sociales les plus graves soient encore à venir implique au moins que l'Europe ne pourra pas se permettre les tergiversations et demi-mesures qui ont produit la décennie perdue du Japon. " Si quelque chose ne peut pas durer éternellement ", pour reprendre la célèbre formule de l'économiste Herbert Stein, " elle s'arrêtera. "

Traduit de l’anglais par Timothée Demont

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