Éradication de la poliomyélite

©EPA

Début février, la campagne d’éradication de la polio au Pakistan a connu un nouvel épisode tragique avec l’assassinat de deux agents de vaccination et du policier qui accompagnait l’équipe. Ces derniers meurtres au Pakistan ont été suivis du meurtre de neuf agents de santé au Nigeria et précédés de l’attentat qui a tué neuf autres travailleurs de la santé pakistanais en décembre dernier et du meurtre, le jour du Nouvel An, d’agents du développement travaillant dans le secteur de la santé. Que ces travailleurs courageux continuent à être ciblés constitue un sérieux défi pour les communautés de la santé de ces pays et leur ambition collective à inoculer à chaque enfant un vaccin qui lui sauve la vie.

Dans le cas du Pakistan, le côté ironique de la situation est que l’éradication de la polio est un succès, avec seulement 58 cas en 2012 contre 197 en 2011. Malgré les récentes difficultés, les autorités pakistanaises ont à nouveau envoyé des équipes de vaccination sur le terrain dans 28 districts, où 12 millions d’enfants attendent d’être vaccinés. Le soutien massif de l’opinion publique à ces efforts d’éradication de la polio a été reflété par une résolution du Parlement et le Conseil des oulémas, un groupe de religieux influents, a également appuyé cette campagne.

Le dernier rapport du Comité de suivi indépendant de l’Initiative mondiale pour l’éradication de la poliomyélite, publié en novembre 2012, a souligné les récents progrès du Pakistan – contrastant nettement avec les perspectives plutôt sombres du rapport précédent. Mais il est essentiel que les prochaines élections dans ce pays ne remettent pas en cause les gains récents, en particulier durant la saison où le risque de transmission du virus est faible et qui se prête le mieux à une éradication définitive de la maladie. Pour qu’elle réussisse, toutes les factions politiques doivent continuer à soutenir la campagne d’éradication.

En effet, malgré les progrès enregistrés en 2012, il n’a pas été possible de bloquer entièrement la progression du poliovirus au Pakistan, principalement à cause de blocages dans la mise en œuvre et la gestion du programme de vaccination. Ces problèmes doivent être résolus par le biais d’une gouvernance plus stricte à tous les niveaux, en particulier en raison de la sérieuse érosion de l’autorité de l’État dans un quart environ du pays, où différents facteurs complexes, liés à l’appartenance ethnique et à des raisons politiques et religieuses, ont induit une profonde méfiance envers le gouvernement central et l'effondrement général de l'ordre public.

L’adoption par le Parlement d’un amendement constitutionnel entérinant l’abolition du ministère fédéral de la Santé l’an dernier a en outre choqué la communauté internationale de la santé publique. La décentralisation soudaine des responsabilités en matière de santé, maintenant dévolues aux provinces, a malheureusement été réalisée sans préparation ou supervision adéquates.

La réduction simultanée des moyens alloués aux gouvernements locaux, combinée aux politiques partisanes des gouvernements de coalition de la fragile démocratie pakistanaise, continuent à freiner la mise en œuvre du programme d’éradication de la polio. Les insuffisances subséquentes des systèmes de santé provinciaux ont non seulement empêché l’éradication définitive de la polio, mais également donné lieu à une récente épidémie de rougeole qui a tué plus de 300 enfants.

Les difficultés des gouvernements locaux ont également eu une influence négative sur l’approvisionnement en eau potable et en installations sanitaires adéquates, pourtant d’une importance cruciale pour l’éradication de la polio et pour la santé publique en général. Il est également arrivé que des parents refusent de faire vacciner leurs enfants, le plus souvent sur ordre de membres du clergé, soupçonnant que ces efforts de santé publique seraient en réalité un programme secret de stérilisation. Une récente campagne de diffamation à l’encontre de la vaccination anti-polio, à laquelle ont pris part plusieurs députés, a d’autant plus compliqué la situation.

Aussi considérables que puissent sembler ces obstacles, suspendre la campagne de vaccination n’est pas une option. Il est prouvé que lorsque les vaccinations cessent, le nombre de cas augmente en flèche, comme le Nigeria l’a démontré en 2003, lorsqu’un délais de dix mois s’est traduit par l’infection de milliers de personnes dans le pays même et l’apparition de foyers d’infection dans vingt autres pays.

Un résultat analogue a pu être constaté dans la vallée de Swat au Pakistan après qu’elle soit tombée sous le contrôle de militants islamistes en 2009, rendant la vallée inaccessible pendant des mois. Et la décision prise par les autorités de suspendre les vaccinations à Karachi après que les employés chargés des vaccinations aient été menacés, bien que compréhensible, n’en est pas moins très préoccupante.

Comme dans le cas du Nigeria, tout retard dans les vaccinations aura un impact très négatif sur les pays voisins. Les populations nomades se déplacent de part et d’autre de la longue et poreuse frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan. En 2011, il a été démontré qu’une épidémie de polio en Chine trouvait sa source au Pakistan. L’Inde, qui n’a plus connu de cas de polio depuis deux ans, est bien consciente du fait que ce succès dépend des efforts d’éradication ailleurs.

Les risques potentiels vont au-delà du voisinage immédiat. Le Pakistan est déjà responsable de l’apparition récente d’un type de poliovirus sauvage en Égypte. Il semble heureusement qu’il n’y ait pas eu de transmission, mais rien ne prouve que nous serons aussi chanceux à l’avenir. En fait, la possibilité que les pèlerins pakistanais puissent transporter le virus en se rendant à La Mecque lors du Hajj, le plus grand rassemblement des croyants musulmans, n’est pas un risque théorique. Le scénario le plus pessimiste à cette occasion pourrait faire régresser la lutte contre la polio de plusieurs décennies.

L’ampleur du défi, et donc la réponse à multiples niveaux nécessaire, ne doivent pas être sous-estimés. La polio est devenue le reflet des problèmes complexes qui affectent l’État et la société du Pakistan.

Le Pakistan doit intensifier ses efforts en vue de l’éradication de la polio pour des raisons qui vont au-delà de l’engagement mondial à cet effet (qui est déjà une raison suffisante en soi). Un succès dans ce domaine serait le signe que le Pakistan est capable de surmonter des problèmes complexes et pourrait servir de modèles à d’autres initiatives de développement. En éradiquant la poliomyélite, le Pakistan ne ferait pas que jouer son rôle dans l’élimination de cette maladie dans le monde. Il renouerait avec un certain prestige au niveau mondial et son potentiel de développement dans d’autres domaines.

Traduit de l’anglais par Julia Gallin

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