L'économie verte est mûre

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Le chemin est tout tracé vers une économie à faible émission de carbone, il suffit de s’engager. Des solutions efficaces et politiquement acceptables existent. L’Europe a rodé un modèle de tarification et de taxe carbone qui doit inspirer les pays gros émetteurs: USA, Chine, Inde. Le moment est venu, pour eux, de changer la donne.

Par Jeffrey D. Sachs, professeur d’économie et directeur de l’Institut de la Terre à l’université de Columbia à New York. Il est également conseiller spécial du secrétaire général de l’ONU en ce qui concerne les Objectifs du millénaire pour le développement. Copyright: Project Syndicate, 2010. Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz.

 

La production d’énergie à partir de la combustion du pétrole, du gaz naturel ou du charbon s’accompagne de fortes émissions de dioxyde de carbone (CO2), le principal gaz à effet de serre responsable du réchauffement climatique d’origine humaine. C’est pourquoi la réussite de la lutte contre ce réchauffement dépend du passage à une production d’électricité à faible émission de CO2, en ayant recours à l’énergie solaire, nucléaire ou à celle du vent, ainsi qu’à des centrales électriques à charbon qui capturent et stockent les émissions de CO2.

Le problème politique est simple. Le charbon est moins cher et plus simple d’utilisation que les autres sources d’énergie. Il est bon marché parce qu’il est abondant. Il est plus facile à utiliser que le vent ou l’énergie solaire, car il permet de produire de l’électricité à tout moment, indépendamment des conditions climatiques.

Impôt vert

Pour sauver la planète, nous devons encourager les producteurs d’énergie à se tourner vers des sources d’énergie à faible émission de carbone, même si le charbon est moins cher et plus facile à utiliser. Le moyen évident pour cela est de créer un impôt sur le charbon ou d’exiger des producteurs d’électricité qu’ils achètent une licence les autorisant à utiliser le charbon – le montant de l’impôt ou de la licence étant suffisamment élevé pour les inciter à adopter des sources d’énergie propres.

Supposons que le coût de l’électricité provenant d’une centrale à charbon classique soit de 6 cents par kilowatt-heure et celui provenant de l’énergie solaire de 16 cents. La taxe sur l’électricité provenant d’une centrale à charbon devrait donc être de 10 cents par kilowatt-heure. Dans ce cas, le prix payé par le consommateur serait le même, 16 cents par kilowatt-heure, quelle que soit l’origine de l’électricité. Les compagnies d’électricité passeraient donc à l’énergie solaire, avec cependant, comme conséquence dans cet exemple, de multiplier par plus de deux le prix de l’électricité.

Craignant un retour de bâton de la part de l’opinion publique, les dirigeants politiques ne sont guère enclins à établir un impôt de ce genre. C’est ce qui bloque depuis des années l’avancée des USA vers une économie à faible émission de carbone. Néanmoins, plusieurs pays européens appliquent avec succès le concept de "feed-in tariff" qui représente une solution politiquement acceptable à long terme.

Arithmétique des prix

Dans ce cadre, plutôt que de taxer les sources d’énergie à forte émission de carbone, l’État subventionne les sources d’énergie à faible émission de carbone. Dans notre exemple, l’État verserait une subvention de 10 cents par kilowatt-heure à la centrale solaire, autrement dit, la différence entre le prix de 6 cents payé par le consommateur et le coût de production de 16 cents.

Pour le consommateur, le prix est le même, par contre l’État doit financer, d’une manière ou d’une autre, la subvention.

Il existe encore une autre solution. Supposons qu’on crée un petit impôt sur les centrales à charbon pour financer les subventions en faveur de l’énergie solaire et qu’on augmente progressivement le prix de l’électricité parallèlement à l’expansion des centrales solaires. Le prix facturé aux consommateurs passerait progressivement de 6 cents par kilowatt-heure à 16 cents, le coût de production, sur une période qui pourrait être d’une quarantaine d’années (la durée de vie des centrales à charbon les plus récentes).

Supposons aussi qu’en 2010 toutes les centrales électriques soient à charbon et que le prix facturé au consommateur soit de 6 cents par kilowatt-heure et, qu’en 2014, le dixième de la transition à l’énergie solaire prévue sur 40 ans ait été effectuée. Le prix facturé au consommateur aura donc augmenté de 10 %, passant de 6 cents à 6,6 cents par kilowatt-heure, pratiquement 7 cents (dans l’attente de 16 cents au bout de 40 ans).

La taxe sur le charbon sera alors de 1 cent par kilowatt-heure, ce qui permettra de financer la subvention de 9 cents par kilowatt-heure en faveur de l’énergie solaire.

Cette subvention, plus les 7 cents payés par le consommateur couvrent les frais de production de 16 cents par kilowatt-heure. Autrement dit une petite taxe sur le charbon peut financer une subvention importante en faveur de l’énergie solaire.

Supposons, pour continuer, qu’en 2030 le passage à une économie à faible émission de carbone soit réalisé à 50 %; le kilowatt-heure serait alors vendu 11 cents, la valeur médiane entre 6 et 16 cents. La taxe sur le charbon serait alors de 5 cents par kilowatt-heure, de manière à couvrir la subvention en faveur de l’énergie solaire de 5 cents par kilowatt-heure (la différence entre le coût de production de 16 cents par kilowatt-heure et le prix de vente de 11 cents).

Supposons enfin qu’en 2050 le passage à une production d’électricité à faible émission de carbone soit entièrement réalisé. Le prix de vente du kilowatt-heure serait de 16 cents, le montant des frais de production de l’énergie solaire qui n’aurait plus besoin d’être subventionné.

Sans incidence sur le budget de l’État

Cette solution permet de n’augmenter que progressivement le prix de l’électricité, tout en poussant fortement au passage à l’énergie solaire. Et cela, sans incidence sur le budget de l’État, car dans ce cas de figure, l’énergie solaire est subventionnée par la taxe sur le charbon.

Dans la réalité, le passage à l’électricité d’origine solaire sera plus facile que dans cet exemple. Elle coûte aujourd’hui 10 cents de plus par kilowatt-heure que celle provenant de centrales au charbon, mais en raison des progrès technologiques qui seront réalisés, elle sera beaucoup moins chère dans l’avenir. De ce fait, dans 10 ou 20 ans les subventions seront plus faibles que dans notre exemple.

Aux USA, en Australie et ailleurs, le débat sur l’énergie se focalise sur l’introduction d’un système assez lourd de plafonnement et d’échanges de droits d’émission de CO2. Dans ce système, tout utilisateur important de sources d’énergie fossile doit acheter un permis d’émission de CO2, permis pouvant être échangé sur un marché spécialisé. Cela revient à payer une taxe sur les émissions de CO2.

Malheureusement ce système est difficile à gérer et ne permet pas véritablement de prévoir l’évolution du prix des permis. L’Europe est déjà dotée d’un tel système, mais il est souvent rejeté ailleurs. Or l’Europe doit ses plus grands succès, en matière d’énergie à faible émission de carbone, à ses "feed-in tariffs" et à une taxe sur le carbone, dans certains pays, plutôt qu’à son marché sur les droits d’émission.

Suivre le modèle européen

Le moment est venu pour les USA, la Chine, l’Inde et les autres pays importants de dire comment ils vont passer d’une économie à forte émission de carbone à une économie à faible émission. Une petite taxe sur les émissions de carbone qui augmenterait progressivement et servirait à subventionner les énergies propres pourrait avoir le soutien de l’opinion publique aux USA et avoir un effet d’entraînement sur les autres grandes économies qui reposent sur le charbon, comme la Chine et l’Inde.

Face au réchauffement climatique d’origine humaine, il existe des solutions efficaces à long terme et politiquement acceptables. Le moment est venu de les adopter.

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