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Le déclin démographique est une providence

Les arguments selon lesquels une population stable ou en déclin constitue une menace sont largement exagérés et, parfois même, parfaitement faux.

Les chiffes de son recensement, récemment rendus publics par la Chine, montrant que sa population avait presque cessé de croître, ont donné lieu à toute une série de mises en garde quant aux graves problèmes qu’allait connaître le pays. « Ces chiffres annoncent pour le parti des temps sombres » commentait The Economist. Ils « pourraient avoir de désastreuses conséquences » écrivait Huang Wenzheng, chercheur au Centre pour la Chine et la mondialisation de Pékin, dans le Financial Times.

Adair Turner. ©rv

Mais un commentaire, posté sur le réseau social chinois Weibo voit mieux les choses : « La chute du taux de fécondité reflète en réalité les progrès de la pensée du peuple chinois – les femmes ne veulent plus être des instruments de fertilité. »

En Chine, le taux de fécondité était en 2020 de 1,3 enfant par femme, soit très en dessous du niveau naturel de remplacement des générations, mis il en va de même de tous les pays riches. Le taux de fécondité est de 1,66 en Australie, de 1,64 aux États-Unis, de 1,47 au Canada. Dans toutes les économies développées, le taux de fécondité est tombé, dès les années 1970 ou 1980, à des niveaux qui ne permettent pas de remplacer les générations, et il est depuis demeuré stable.

Seuls certains pays pauvres, concentrés en Afrique et au Moyen-Orient, connaissent encore des taux de natalité très élevés.

Les données collectées pendant un demi-siècle laisseraient ainsi à penser que dans tous les pays prospères où les femmes sont éduquées et libres de choisir d’avoir ou non des enfants, les taux de fécondité tombent significativement en dessous du niveau de remplacement des générations. Si la condition féminine suit partout la même évolution, la population mondiale finira par décliner.

Préjugé répandu

Par un préjugé répandu, on considère souvent que le déclin démographique est un problème. « La chute du taux de natalité en Chine menace la croissance économique » opine le Financial Times, tandis que dans la presse indienne, des commentaires se réjouissent que la population de l’Inde surpasse bientôt celle de la Chine.

Les arguments selon lesquels une population stable ou en déclin constitue une menace pour la croissance par habitant sont largement exagérés et, parfois même, parfaitement faux.

Si la croissance économique, en termes absolus, est vouée à chuter lorsque la population se stabilise puis diminue, c’est en revanche le revenu par habitant qui détermine la prospérité et crée des perspectives économiques. Que les femmes éduquées n’aient pas envie de produire des bébés pour satisfaire les nationalistes économiques, voilà une évolution tout à fait souhaitable.

En revanche, les arguments selon lesquels une population stable ou en déclin constitue une menace pour la croissance par habitant sont largement exagérés et, parfois même, parfaitement faux.

Certes, lorsque les populations n’augmentent plus, le nombre d’actifs décroît relativement à celui des retraités, et la part des coûts des soins de santé dans le PIB augmente. Mais tout cela est compensé par une diminution des besoins d’infrastructures et des dépenses de logement induites par la croissance démographique.

La Chine consacre aujourd’hui 25 % de son PIB chaque année à couler du béton pour bâtir des immeubles d’habitation, des routes, et autres infrastructures urbaines, dont certaines n’auront plus de valeur lorsque la population aura diminué. En réduisant ce gaspillage, et en dépensant plus dans les soins de santé et la haute technologie, le pays peut poursuivre son épanouissement économique alors même que sa population décline.

Trop de bras disponibles

Sans compter qu’une population mondiale stabilisée puis déclinante faciliterait la diminution des émissions de gaz à effet de serre, ralentissant ainsi le changement climatique et allégeant la pression qu’une population qui augmente exerce inévitablement sur la biodiversité et des écosystèmes fragiles.

La contraction de la main-d’œuvre renforcera l’incitation à l’automatisation des entreprises tout en poussant à la hausse les salaires réels, ce qui, somme toute, compte réellement pour les citoyens ordinaires, contrairement à la croissance économique en termes absolus.

Dans un monde où la technologie nous permet d’automatiser toujours plus d’emplois, le problème est d’avoir trop de bras, bien plus que de n’en pas avoir assez.

Dans un monde où la technologie nous permet d’automatiser toujours plus d’emplois, le problème est d’avoir trop de bras, bien plus que de n’en pas avoir assez.

Quand bien même l’économie indienne renouerait avec une croissance rapide, comparable à celle qu’elle connaissait avant la crise du Covid-19, son « secteur organisé » - les entreprises déclarées ou et les organismes publics avec un contrat officiel – ne parviendrait pas à créer des emplois supplémentaires. La croissance de la main-d’œuvre potentielle ne fait que renforcer les effectifs de l’énorme « secteur informel », sans emploi ou sous-employés.

Certes, des taux de fécondité très inférieurs au niveau de remplacement des générations créent des difficultés non négligeables, et la Chine pourrait prendre ce chemin. D’autres pays d’Asie orientale connaissent aussi de faibles taux de fécondité, notamment le Japon (1,38) et la Corée (1,09).

Déclin brutal

À un tel rythme, le déclin démographique sera plus brutal que graduel. Si le taux de natalité n’augmente pas en Corée, la population passera des 51 millions qu’elle compte aujourd’hui à 27 millions en 2050, et le nombre des retraités par rapport à celui des actifs connaîtra une augmentation telle qu’aucune forme d'automatisation ne pourra le compenser. 

En outre, certaines enquêtes d’opinion permettent de penser que nombre de familles dans les pays où les taux de fécondité sont bas aimeraient avoir plus d’enfants, mais en sont dissuadées par les prix de l’immobilier, les difficultés à faire garder ses enfants, et toutes sortes d’obstacles empêchant de concilier vie professionnelle et vie familiale.

Les politiques devraient donc s’efforcer de permettre aux couples d’avoir le nombre d’enfants qu’ils souhaitent. Mais il est probable qu’il en résulte des taux de fécondité moyens très en dessous du niveau de remplacement des générations, du moins dans tous les pays développés, et, avec le temps, une diminution démographique graduelle. Plus vite cette dernière deviendra réalité dans le monde entier, mieux nous nous en porterons, tous.

Adair Turner
Président de la Commission des transitions énergétiques

Copyright: Project Syndicate

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