carte blanche

Le souvenir de la crise hante désormais la Chine

Barry  Eichengreen

La Chine est aujourd'hui rendue au point où se trouvaient, voici vint ans, ses voisins du Sud-Est asiatique.

Par Barry Eichengreen
Professeur à l'université de Californie, à Berkeley et à l'université de Cambridge

En ce mois de juillet, la crise financière asiatique – ou plus précisément l’élément qui l’a déclenchée, la dévaluation du baht thaïlandais – a vingt ans.

Les causes de la crise furent à l’époque un sujet de controverse, et le sont encore aujourd’hui. Les observateurs occidentaux en imputèrent la faute au manque de transparence des pays asiatiques ainsi qu’aux relations trop intimes entre les entreprises et la puissance publique – la marque, à leurs yeux, d’un "capitalisme de connivence". Les commentateurs asiatiques, pour leur part, blâmaient les fonds spéculatifs, accusés d’avoir déstabilisé les marchés financiers, mais aussi le FMI, dont la thérapie avait presque tué le patient.

Les deux points de vue se défendent. La Banque de Thaïlande avait publié un bilan qui exagérait largement les réserves de change dont elle disposait. Les spéculateurs étrangers pariaient volontiers, quant à eux, contre le baht. Et le FMI, dans les conseils qu’il prodigua aux pays asiatiques pour résoudre la crise, pêcha par excès d’austérité budgétaire.

Risques négligés

Plus fondamentalement, la crise traduisait les discordances entre la conjoncture et le modèle historique de croissance asiatique, qui avait reposé jusque-là sur des taux de change stables, considérés comme indispensables au développement des exportations, sur l’investissement – pourvu que la croissance fût à deux chiffres –, et sur les emprunts à l’extérieur, nécessaires au financement des niveaux requis de formation du capital.

©BN

Mais en 1997, les économies du Sud-Est asiatique avaient atteint un niveau de développement tel que les investissements obtenus par la manière forte ne suffisaient plus à soutenir des taux de croissance élevés. En comptant sur les emprunts à l’étranger, leur modèle de croissance négligeait les risques.

D’autant que des forces extérieures aggravaient le problème. L’entrée de la Corée du sud dans l’OCDE la contraignait à lever le contrôle des capitaux, et à exposer son économie aux flux à court terme de "capitaux fébriles". D’une façon plus générale, le FMI et le Trésor américain faisaient pression sur les pays asiatiques pour les convaincre de mettre un terme aux restrictions des mouvements de capitaux, ce qui exacerbait les risques et rendait encore plus problématiques des taux de change arrimés plus ou moins complètement au dollar.

Tout ce qui a changé

Ce tableau rapide de la crise laisse apparaître, en creux, tout ce qui a changé depuis vingt ans. Tout d’abord, les pays concernés ont réduit leurs taux d’investissement et leurs prévisions de croissance à des niveaux soutenables. Les gouvernements asiatiques accordent encore à la croissance une grande importance, mais plus à n’importe quel prix.

En deuxième lieu, les pays du Sud-Est asiatique ont aujourd’hui des taux de change plus souples.

Troisièmement, des pays comme la Thaïlande, qui accusaient d’importants déficits extérieurs, lesquels renforçaient encore leur dépendance aux financements étrangers, enregistrent aujourd’hui des surplus, qui leur ont permis d’accumuler des réserves en devises, et constituent une sorte d’assurance.

©Photo News

Quatrième point: les pays d’Asie travaillent désormais ensemble à sanctuariser la région. En 2000, suite à la crise, ils ont créé l’initiative de Chiang Mai, un réseau régional de facilités de crédit réciproques. Et ils disposent désormais de la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures, qui leur permet également de régionaliser le crédit pour le financement du développement.

Parallèlement, vingt ans d’une croissance robuste de la Chine, apparaissent comme le changement le plus important qu’ait connu l’Asie depuis la crise.

Mais si l’émergence de la Chine témoigne de l’étendue des changements, elle rappelle aussi tout ce qui est resté comme avant. Le modèle chinois donne toujours la priorité à un certain taux de croissance et compte sur des investissements importants pour atteindre cette cible. Les pouvoirs publics maintiennent l’apport de liquidité au niveau requis pour que la machine économique continue de tourner à plein régime, d’une façon qui rappelle dangereusement l’attitude de la Thaïlande avant la crise.

Et comme le gouvernement chinois a levé plus vite que ne l’aurait recommandé la prudence les restrictions aux emprunts à l’étranger, les entreprises chinoises liées à la puissance publique ont une lourde dette extérieure. En outre, les réticences à laisser flotter la monnaie demeurent, alors même qu’une telle mesure dissuaderait les sociétés chinoises d’accumuler autant d’obligations libellées en devises.

La Chine est aujourd’hui rendue au point où se trouvaient, voici vingt ans, ses voisins du Sud-Est asiatique: elle est à l’étroit dans son modèle de croissance traditionnel.

Copyright: Project Syndicate

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