Robert Skidelsky: Les conséquences d'Angela Merkel

L’Allemagne a pris la tête de l’opposition de l’Union Européenne à une quelconque dépréciation de la dette souveraine de tout pays de la zone euro pris dans la tourmente. Elle préféré accepter le principe des mécanismes de renflouement tel que le Mécanisme européen de stabilisation financière, qui permet de prêter jusqu’à 500 milliards d’euros (680 milliards de dollars) associé à un apport de 250 milliards de d’euros du Fonds Monétaire International.

Ce sont essentiellement des mécanismes de refinancement. Les membres lourdement endettés de la zone euro peuvent souscrire à l’emprunt à des taux inférieurs aux taux commerciaux, à condition qu’ils s’engagent à une austérité budgétaire toujours plus drastique. Le principal et l’intérêt sur la dette échue restent inchangés. Donc, les créanciers – principalement les banques allemandes et françaises – ne devraient pas souffrir de pertes sur leurs prêts existants, tandis que les emprunteurs gagnent plus de temps pour remettre leur maison en ordre. Du moins, en théorie.

Jusqu’à présent, trois pays – la Grèce, l’Irlande et le Portugal – ont profité de cette facilité. La dette souveraine de la Grèce se montait à 350 milliards d’euros (160% du PIB) mi-juillet 2011. Le gouvernement grec doit actuellement payer 25% pour ses obligations sur 10 ans, qui s’échangent avec une remise de 50% sur le marché secondaire.

En d’autres termes, les investisseurs s’attendent à ne recevoir environ que la moitié de ce qui leur est dû. L’espoir est que la baisse des coûts d’emprunt sur les nouveaux prêts, additionnée aux programmes d’austérité promis par les gouvernements, permettra au prix des obligations d’être réévalué sans que les banques créditrices subissent un choc.

Ceci est tout à fait illusoire. La Grèce ne recouvrira pas sa solvabilité à moins de l’effacement d’une grande part de sa dette. (Elle est en effet, selon toute vraisemblance, sur le point de faire faillite.) Et la même chose est vraie, même si à un degré moindre, pour d’autres pays souverains lourdement endettés.

Tout plan de sauvetage crédible doit exiger des banques créditrices qu’elles acceptent de perdre au moins la moitié de leur argent. Dans le Plan Brady américain réussi de 1989, les débiteurs – Mexique, Argentine, Brésil – ont accepté de payer ce qu’ils étaient en mesure de payer. Les banques qui leur avaient prêté l’argent ont remplacé la vieille dette par de nouvelles obligations à valeur comparable, ce qui représentait en moyenne 50% des vieilles obligations, et le gouvernement américain a rajouté une contribution.

Ce furent donc les effacements de dette et les dévaluations, et non les programmes d’austérité, qui ont permis aux prix des obligations de se rétablir. Dans le cas de la Grèce, les créditeurs doivent encore accepter la nécessité des effacements, et les gouvernements européens ne leur ont donné aucune incitation pour ce faire.

L’opposition de l’Allemagne à l’effacement de la dette est donc un mauvais raisonnement économique, un mauvais raisonnement politique (excepté pour elle même) et un mauvais raisonnement historique. Les Allemands devraient se souvenir du fiasco des réparations dans les années 20. Dans le cadre du traité de Versailles, les Alliés victorieux ont insisté pour que l’Allemagne règle le " coût de la guerre. " Ils ont aligné les chiffres et présenté la facture en 1921 : l’Allemagne " devait " aux vainqueurs 6,6 milliards de livres sterling (85% de son PIB), payables en 30 versements annuels. Cela revenait à transférer 8 à 10% du revenu annuel de l’Allemagne, ou 65 à 76% de ses exportations.

Dans l’année qui a suivi, l’Allemagne a demandé, et obtenu, un moratoire. L’émission de nouvelles obligations, faisant suite à l’effacement d’une grande part de la dette en 1924, a permis à l’Allemagne d’emprunter les fonds pour reprendre les remboursements. Ce qui a entrainé un système un peu fou : l’Allemagne a emprunté de l’argent aux Etats-Unis pour rembourser l’Angleterre, la France et la Belgique, argent que la France et la Belgique ont en partie utilisé pour rembourser l’Angleterre, tandis que l’Angleterre en retour en a utilisé une plus grande part pour rembourser les Etats-Unis.

Cet enchevêtrement de dettes a finalement été effacé de facto en 1932 dans l’effondrement global. Mais l’Allemagne a continué de rembourser les emprunts souscrits pour régler les réparations jusqu’en 1980.

Dès le début, l’économiste John Maynard Keynes s’est férocement opposé à la politique de réparation imposée à l’Allemagne. Il avait avancé trois arguments : l’Allemagne n’avait pas les moyens de payer à moins de retrouver un niveau de vie à peu près normal ; toute tentative entreprise pour l’obliger à réduire son niveau de vie entrainerait une révolution ; et dans la mesure où l’Allemagne serait capable d’augmenter ses exportations pour payer les réparations, cela se ferait aux dépends des exportations des bénéficiaires. Il aurait fallu annuler les dettes de guerre des Alliés et les réparations dans leur totalité, et organiser un grand prêt de reconstruction pour permettre de remettre sur pied les économies européennes anéanties.

En 1919, Keynes a conçu un grand plan pour une annulation complète de la dette, ainsi qu’une nouvelle émission d’obligations garanties par les puissances Alliées dont les recettes iraient aux vainqueurs autant qu’aux vaincus. Les Américains, qui auraient dû pourvoir à une majorité des fonds, ont opposé leur véto à ce plan.

Le point sur lequel Keynes revenait toujours était que tenter d’étaler le paiement de la dette sur de nombreuses années aurait des conséquences sociales désastreuses. " La politique consistant à réduire une génération entière de l’Allemagne à la servitude, à dégrader la vie de millions d’êtres humains, et à priver une nation entière de bonheur devrait être considérée comme répugnante et détestable, " a-t-il écrit, " même si cela ne sème pas les graines de la déchéance de l’ensemble de la vie civilisée en Europe. "

L’Histoire ne se répète jamais vraiment exactement, mais il y a des leçons à retenir de cet épisode. Les Allemands diraient aujourd’hui que contrairement aux réparations, les dettes grecque et méditerranéenne ont été volontairement contractées, et non subies. Cela pose la question de la justice, mais pas celle des conséquences économiques de l’insistance sur le principe des remboursements. De plus, il y a une erreur de raisonnement : s’il y a trop de collecteurs de dette, ils appauvriront les populations mêmes auxquelles ils doivent leur propre prospérité.

Dans les années 20, l’Allemagne a fini par ne devoir payer qu’une petite fraction de sa facture, mais le temps qu’il a fallu pour en arriver là a constitué un frein au rétablissement complet de l’Europe, tout en faisant de l’Allemagne la victime la plus notoire de la Grande Dépression, et a fait naitre un ressentiment généralisé, aux terribles conséquences politiques. La Chancelière allemande Angela Merkel ferait bien de réfléchir à cette histoire-là.

Robert Skidelsky, membre de la Chambre des Lords britannique, est professeur éméritus en économie politique à l’Université Warwick.

Copyright: Project Syndicate, 2011.

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