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48 heures chrono: le week-end où la zone euro a vacillé

©EPA

La Grèce est au bord du précipice avec la perspective d’un défaut de paiement, d’une faillite de son système bancaire puis de sa sortie de la zone euro – le tant redouté " Grexit " -, après la rupture des négociations avec ses créanciers. La BCE a néanmoins accepté de poursuivre, pour l’instant, sa perfusion aux banques grecques. Mais au-delà du cas grec, c’est tout le projet européen d’union économique et monétaire qui vacille. Récit d’un week-end de folie.

Samedi 27 juin, peu après minuit

Le Premier ministre grec Alexis Tsipras dégoupille la grenade. Il est quasiment une heure du matin à Athènes (minuit à Bruxelles) lorsqu’il s’adresse, solennel, à la population grecque dans un discours télévisé. Il annonce soumettre à un référendum, prévu le 5 juillet, le projet de compromis élaboré avec les créanciers (Union européenne, Fonds monétaire international et Banque centrale européenne). Tsipras a des mots très durs : il pourfend un " ultimatum ", un " chantage ", un projet qui " sape la relance de la société et de l'économie grecques " dans le but " d'humilier tout un peuple ". Tsipras a prévenu le président français François Hollande et la chancelière allemande Angela Merkel quelques instants plus tôt par téléphone. Jean-Claude Juncker, le président de la Commission, dort déjà et ne décroche pas. L’heure du discours du Premier ministre grec n’est pas anodine : tous les marchés mondiaux sont fermés pour le week-end. Tsipras pense-t-il mettre réussir un coup de poker en mettant la pression sur ses partenaires européens avant la réouverture des Bourses le lundi matin ? La suite lui donnera tort.

Après des mois de négociations infructueuses, les créanciers, UE et FMI, avaient soumis cette semaine à Athènes une proposition comprenant une prolongation de cinq mois du programme d'aide, avec à la clé un paquet financier de 15,5 milliards d'euros de prêts, en contrepartie de réformes et de mesures d'économies budgétaires. Ce plan prévoyait une aide immédiate d'1,8 milliard d'euros – afin qu’Athènes puisse rembourser cette somme due au FMI à l’échéance du 30 juin - avant d'autres déboursements au cours de l'été.

Mais les Grecs ont fait savoir que cela ne leur convenait pas, car ils jugeaient la prolongation trop courte, le montant insuffisant et les conditions trop sévères. Depuis des mois, leurs discussions avec les créanciers bloquent sur la réforme des retraites et celle de la TVA, mais aussi sur l'exigence d'Athènes de discuter dès maintenant d'un réaménagement de sa dette colossale, qui avoisine les 180% du PIB.

A Bruxelles, au 13e étage du " Charlemagne ", un des bâtiments de la Commission européenne, les négociateurs grecs apprennent les intentions de Tsipras au même moment que leurs interlocuteurs européens. " Attendez, on a un appel ". Les négociations sont terminées. La stupeur prévaut: le scénario du référendum tombe au pire moment, dans la dernière ligne droite des négociations alors qu'on y était à "98%-99%", rapporte un participant.

Samedi 14h00

La réunion de l’Eurogroupe, les ministres des Finances de la zone euro, va commencer. Atmosphère de plomb. A leur arrivée, les ministres sont en colère. Le référendum est une " triste décision " qui " ferme la porte à la poursuite des discussions ", assène le patron de l’Eurogroupe Jeroen Dijsselbloem. " Déception ", " surprise négative ", " rupture unilatérale des négociations ", les Grecs en prennent pour leur grade. Beaucoup des ministres " en ont marre ". C’est leur cinquième réunion en dix jours, sans compter le sommet des chefs d’Etat et de gouvernement. Plus que la fatigue, c’est la frustration qui prédomine.  Yanis Varoufakis, le ministre grec des Finances, arrive tout de noir vêtu. Dans la salle de réunion, ses confrères le snobent, jusqu'à une tape sur l'épaule du Finlandais, Alex Stubb, pourtant du camp des durs. Varoufakis " vit dans une réalité parallèle ", grince un diplomate.

Samedi 17h00

©Photo News

Fin de l’Eurogroupe. Dijsselbloem déboule en salle de presse. Livide. D’un ton solennel, il annonce que le plan d'assistance financière dont bénéficie la Grèce depuis 2012 " va prendre fin le 30 juin ". Autrement dit, les " dix-huit " refusent la demande d’Athènes de prolonger l’aide internationale d’un mois, histoire d'aller au-delà du référendum prévu le 5 juillet. La rupture est consommée. La zone euro fait un " saut dans l'inconnu ", selon les termes de l'Irlandais Michael Noonan. Si le gouvernement grec espérait diviser ses créanciers, c’est raté : la décision est pris à l’unanimité des dix-huit autres membres de la zone euro… Fait exceptionnel : les conclusions de l’Eurogroupe sont signées par tous, sauf le ministre grec des Finances qui souligne son refus dans une note de bas de page. " Triste journée pour l’Europe ", lance Varoufakis en quittant Bruxelles. La Grèce " va continuer à se battre " pour un accord avec ses créanciers, dit-il en dénonçant la " perte de crédibilité " de l’Eurogroupe qui risque de " porter un préjudice permanent " à la zone euro.

Samedi 17h30

©REUTERS

Le symbole est terrible : les grands argentiers européens reprennent leur réunion. Sans Varoufakis. Comme si la Grèce avait déjà un peu quitté la zone euro… Ils examinent le " plan B ", qui est en train de devenir le " plan A ", c’est-à-dire les conséquences d’un " Grexit ". La zone euro est amputée de l'un de ses membres. C’est une configuration totalement inédite. Un scénario catastrophe que personne n’osait imaginer le veille… Sur la table, discussion sur le contrôle des capitaux et sur la situation des banques, mais aussi sur les risques pour les autres pays de la zone euro. Beaucoup veulent croire qu'un défaut de la Grèce, suivi d'une sortie de l'euro, n'aura pas de retombées sur leur pays. A la sortie, Dijsselbloem indique que les ministres des Finances de la zone euro vont " travailler à assurer la stabilité de la zone euro et la force et la crédibilité de l'euro ". La zone euro va " tout faire pour éviter tout risque de contagion ", assure l’Allemand Wolfgang Schäuble, de longue date un des plus inflexibles vis-à-vis d’Athènes. " Ne croyez pas que le Grexit, c'est juste la Grèce ", avertit un responsable en " off ".

Dimanche 1h00

©Dimitrios Karvountzis/Demotix/Corbis

A la Vouli, le Parlement grec, Alexis Tsipras monte au créneau. Offensif. Avec panache. Il se dit persuadé que " le peuple grec dira un grand non à l'ultimatum " des créanciers. " Au lendemain de ce fier non, la force de négociation du pays sera renforcée ", promet-il. L’expression " grand non " est forte. En Grèce, elle fait référence au " non " objecté par les autorités grecques à l'ultimatum de l'armée italienne souhaitant entrer sur le territoire grec en 1940. L'une des deux fêtes nationales grecques, le 28 octobre, est, pour cette raison, connue comme " le jour du Non ". " Les créanciers n'ont pas cherché notre approbation mais l'abandon de notre dignité, il faut le refuser ", martèle Tsipras. " Dans le pays où est née la démocratie, nous ne demanderons pas l'autorisation à Dijsselbloem et à Schaüble " de tenir un référendum, lâche-t-il.

Un peu plus tard dans la nuit, le Parlement grec approuve, par 178 voix sur 300, la tenue du référendum. Les Grecs, selon le texte de la proposition, devront dire " oui " ou " non " aux mesures soumises cette semaine au gouvernement grec par les créanciers.

Dimanche 10h00

L’Europe se réveille avec la gueule de bois. Le Premier ministre français Manuel Valls exhorte encore la Grèce à " revenir à la table des négociations ". Le ministre autrichien des Finances, Johann Georg Schelling, juge un " Grexit " presque inévitable.

Dimanche 14h30

Réunie en urgence, la Banque centrale européenne maintient le financement des banques grecques via des prêts d'urgence ELA, seule source de financement des banques grecques et de toute l'économie du pays. C’est une surprise. Nombre de commentateurs s’attendaient à ce que la BCE coupe les vivres à Athènes dès dimanche.

Dimanche 20h00

Alexis Tsipras annonce que les banques grecques resteront fermées ce lundi alors qu’un contrôle des capitaux est mis en place. Il appelle les Grecs au calme et assure que leur épargne est en sécurité. La Bourse d’Athènes gardera aussi portes closes. Le Grexit est en cours…

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