Athènes choisit un Belge pour préparer une remise de dette

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Le Belge Éric Toussaint va diriger les travaux d’une commission d’experts chargée de réaliser l’audit de la dette grecque. Il s’agit de préparer une demande de remise de dette.

En marge de négociations tumultueuses pour un prolongement de l’assistance financière, la Grèce se prépare à une autre discussion, plus fondamentale: celle d’une éventuelle remise de dette. Le Parlement grec vient d’annoncer la mise en place d’une commission d’experts chargée de faire l’audit de la dette. Et c’est un Belge, Éric Toussaint, qui en prend les commandes, a annoncé hier la présidente de l’assemblée, Zoe Konstantopoulou. Namurois d’origine, Éric Toussaint est porte-parole du réseau international du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers-monde (CADTM).

Historien et docteur en sciences politiques (ULg et Paris VIII), il a notamment accompagné des initiatives d’audit citoyen de la dette en Belgique, en France, en Espagne, au Portugal et en Grèce. La nouvelle commission devra analyser les dettes réclamées à la Grèce "pour déterminer s’il y a d’éventuelles dettes illégitimes, illégales, odieuses ou insoutenables", explique le "coordinateur scientifique" fraîchement nommé. Elle sera composée d’une trentaine d’experts (juristes, économistes, spécialistes de l’audit des comptes publics) grecs et étrangers. Leurs noms ne seront révélés que début avril, à l’occasion de leur première session de travail, mais "il y aura d’autres Belges que moi", indique déjà Éric Toussaint au cours d’une interview par téléphone.

"Comme dans une tragédie grecque, il y a une unité de lieu, de temps, de protagonistes."

"L’impact des cadeaux fiscaux aux armateurs et à l’église orthodoxe est à prendre en considération."

"On dira certainement: nous avons réuni des preuves incontestables de l’illégalité, l’illégitimité de telle ou telle partie de la dette."

Comment un Belge se retrouve-t-il à la tête d’une telle commission ?
Les Grecs me connaissent parce que j’ai déjà fait partie d’une commission d’audit en Équateur en 2007-2008. Sur base de nos travaux, l’Équateur a adopté une stratégie sur la dette qui lui a été très bénéfique. En 2011, j’ai lancé avec une série de personnes – dont cinq sont devenues ministres du gouvernement d’Alexis Tsipras – un appel international qui a abouti à la constitution d’un comité d’audit citoyen de la dette grecque.

Quel est le cadre de votre audit? Vous allez remonter jusqu’à l’emprunt forcé de l’Allemagne nazie?
Non, ce n’est pas dans notre périmètre de travail. Il y a une commission du Parlement grec qui va travailler sur cette question spécifique très importante. Notre commission va remonter aux années ’90. Dans un premier temps, on va se concentrer sur la période de l’immédiat avant-intervention de la troïka jusqu’à aujourd’hui. Comme dans une tragédie grecque, il y a une unité de lieu, de temps, de protagonistes. Et c’est pendant cette période qu’ont été contractées 80% des dettes réclamées à la Grèce aujourd’hui.

Vous allez aussi travailler sur le maquillage des comptes grecs?
Oui, dans un deuxième temps, nous travaillerons sur la période qui précède immédiatement l’entrée de la Grèce dans la zone euro et les conditions dans lesquelles ça s’est fait. On connaît des grands dossiers comme le maquillage des comptes de la Grèce avec l’aide de Goldman Sachs, mais il y a aussi des affaires importantes de la fin des années ’90 qui ont trait à de gros contrats entre la multinationale Siemens et la Grèce. Une étude sérieuse évalue à 200 millions d’euros les pots-de-vin versés par Siemens. On verra aussi l’endettement imprévu autour des Jeux Olympiques.

Il y a ce qu’on emprunte et les raisons pour lesquelles on emprunte: allez-vous considérer les "cadeaux fiscaux" comme source de dette?
On n’exclura rien. On va analyser le processus d’endettement public, expliquer pourquoi la dette a monté. Et l’impact des cadeaux fiscaux aux armateurs, à l’église orthodoxe est à prendre en considération. C’est logique.

"Il y a une certaine urgence, alors que l’on assiste à une campagne de stigmatisation de la population grecque..."
Éric Toussaint
Coordinateur scientifique de la commission d’audit de la dette grecque

La Commission qui démarrera ses travaux en avril doit remettre un rapport en juin. C’est court pour un travail de cette ampleur, non ?
C’est très rapide. Nous allons remettre des résultats préliminaires en juin, notamment sur la question de la dette réclamée par la troïka, rebaptisée "les institutions". Mais l’ensemble de l’audit nous mènera sûrement jusqu’en décembre 2015.

L’objectif de la commission est de porter à la connaissance des populations grecques une analyse rigoureuse de la nature des créances qui sont prêtées à la Grèce. Il y a une certaine urgence, alors que l’on assiste à une campagne de stigmatisation de la population grecque…

Menée par qui?
Menée par des représentants de gouvernements qui font des déclarations outrageantes pour la population grecque, par des médias importants qui reproduisent ce type de propos. Il suffit d’écouter une série de déclarations de Christine Lagarde sur les Grecs et l’impôt… Le Parlement grec veut essayer de rétablir aussi un équilibre de manière rigoureuse pour établir quelle est la situation réelle.

La présidente du parlement grec Zoe Konstantopoulou (à droite) et l’eurodéputée Sofia Sakorafa (gauche) annonçaient la nomination d’Éric Toussaint, hier. ©AFP

Plus fondamentalement, l’objectif de l’exercice, c’est d’armer le gouvernement d’arguments pour demander une réduction de la dette?
Le "programme de Thessalonique" sur base duquel Syriza demandait un mandat à la population grecque prévoyait notamment la tenue d’une conférence européenne sur la dette grecque. Sur le modèle de la conférence de Londres de 1953 qui a abouti à une réduction radicale de la dette réclamée à l’Allemagne. L’audit figure aussi dans le programme de Thessalonique: il y a une continuité, il y a un mandat.

Préconisez-vous l’effacement d’une partie de la dette grecque?
Cette commission ne va pas se substituer aux autorités, elle fait un travail d’audit. Donc je vais m’abstenir de dire à la presse ce que la Grèce devrait faire. Je vais me concentrer sur une analyse sérieuse des conditions dans lesquelles on a octroyé les prêts à la Grèce: est-ce qu’ils ont été octroyés de manière légale, est-ce qu’on a respecté le Traité de Lisbonne, la Constitution grecque, est-ce que le FMI a respecté ses propres status, etc.

Concrètement, qu’attendre du rapport que vous ferez en juin?
Je pense que ce qu’on fera c’est de dire: voilà ce qu’on peut entendre par dette illégitime, dette illégale, odieuse, insoutenable. Et on dira certainement: nous avons réuni des preuves incontestables de l’illégalité, l’illégitimité de telle ou telle partie de la dette.

Vu la tension entre la Grèce et ses partenaires, cet audit ne risque-t-il pas être interprété comme une provocation?
Non. En mai 2013, l’Union européenne a adopté le Règlement 472 qui contraint les pays soumis à un programme d’ajustement structurel de réaliser un audit complet de leur dette en vue d’expliquer pourquoi sa dette a atteint un niveau insoutenable. C’est ce que la Grèce vient de décider de faire…

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