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Les Grecs retournent aux urnes, désabusés

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Tsipras réussira-t-il son énième coup de poker? En décidant qu’il ne pouvait plus gouverner correctement après le rejet de l’accord qu’il a signé avec les créanciers européens du pays par près d’un tiers de son groupe parlementaire, l’ex-Premier grec risque beaucoup. Syriza est désormais au coude à coude avec la droite.

Giorgos, chauffeur de taxi à la retraite, est venu visiter le kiosque électoral d’Unité Populaire à Propylaia, devant l’Université d’Athènes, "pour s’informer sur leur programme". Ayant voté pour Syriza en janvier, il se dit "énormément déçu" des décisions d’Alexis Tsipras depuis que celui-ci a signé l’accord avec les créanciers européens du pays. Il nous explique avec un énervement bien perceptible: "La gauche, ce n’est pas l’austérité et ce n’est sûrement pas non plus les 50 milliards de privatisations prévues dans l’accord! La campagne du Syriza aujourd’hui consiste à dire ‘nous serons les meilleurs pour appliquer ces mesures auxquelles nous ne croyons pas’: c’est ridicule!" Indécis, il ne sait pas s’il votera pour le KKE (Parti communiste grec) ou pour Unité Populaire. Mais, "quel que soit mon choix, je sais que ces deux partis vont respecter mon vote". Une chose primordiale pour cet homme qui a voté "non" au référendum.

Panagiotis Lafazanis, président du parti Union Populaire ©© Wassilis Aswestopoulos/Demotix/Corbis

Unité Populaire, c’est le parti créé par certains des nombreux frondeurs issus du Syriza et présidé par Panayotis Lafazanis, ex-ministre de l’Energie du gouvernement d’Alexis Tsipras et figure historique de la gauche grecque. Parmi les membres du nouveau parti, quatre ex-ministres d’Alexis Tsipras. Giorgos en est conscient et c’est justement ça qui l’attire: "C’est le parti de ceux qui ont préféré ne plus être ministres pour ne pas trahir la volonté populaire", dit-il avec passion.

Ayant démarré autour de 5% dans les sondages les premiers jours après sa création, Unité Populaire semble avoir connu une chute de sa dynamique électorale à l’issue du premier débat télévisé. Son chef, Panayotis Lafazanis, y a fourni une bien piètre prestation. Cependant, ayant réussi à attirer non seulement la très médiatique présidente du Parlement grec Zoé Konstantopoulou mais aussi le résistant emblématique Manolis Glezos, 92 ans et toute sa tête, il se peut bien que son score au final soit bien supérieur aux 3-4% dont le créditent les sondages.

Sondeurs dans les brumes

Car, il faut le souligner, le cru 2015 a été très mauvais pour les sondeurs: ayant grandement sous-estimé la très large victoire du Syriza en janvier, ils ont ensuite été incapables de prédire correctement l’issue du référendum du 5 juillet, donnant le "oui" et le "non" au coude à coude alors qu’au final le "non" l’a emporté de plus de 20%…

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Concernant les législatives de ce dimanche, sur les douze derniers sondages publiés, cinq donnent la Nouvelle Démocratie (ND) victorieuse, cinq donnent le Syriza l’emportant et deux les donnent à égalité. La seule certitude? Le parti qui l’emportera ne pourra pas gouverner tout seul. Pour l’instant, Syriza refuse toute idée d’alliance "avec l’ancien système" au sein d’un gouvernement d’union nationale que réclame Nouvelle Démocratie.

Pourquoi? Car "en finir avec l’ancien système" reste aujourd’hui le principal argument de campagne d’Alexis Tsipras. Pour ceux de ses électeurs qui pensent de nouveau voter pour lui, malgré les déceptions de ces deux derniers mois, c’est là un argument majeur. C’est ainsi que Syriza espère ressouder une grande partie de ceux qui l’ont porté au pouvoir en janvier.

Détresse

Athanasios fait partie de ceux-là. Après l’accord du 13 juillet, sa "détresse fut très grande". Il est évident pour lui que "Tsipras va non seulement l’emporter mais il va aussi révolutionner en mettant fin à la corruption du vieux système qui a gangrené le pays pendant 40 ans. C’est le seul qui peut le faire et il le fera".

Sa sœur et co-locatrice, Eleni, est employée de la mairie d’Athènes, et va, elle aussi, voter Syriza. Mais les raisons sont très différentes. En janvier, elle avait voté pour le parti centriste To Potami. Aujourd’hui, déçue de ce qu’elle perçoit comme "la droitisation rapide" de ce dernier "qui tient un discours alarmiste, voire raciste sur les flux de réfugiés", elle va voter pour Syriza. "Un peu par adhésion aux principes d’humanisme qu’ils défendent mais aussi surtout car ce troisième mémorandum, c’est eux qui l’ont signé et c’est donc à eux de l’appliquer", dit-elle avec un sourire ironique. Ce qu’elle attend de son prochain gouvernement? "Qu’ils fassent tout pour nous garder dans l’UE et dans la zone euro. Tsipras a démontré in extremis qu’il est prêt à tout faire pour qu’on y reste: même à saborder son propre parti". Tous les deux se mettent à rire, mais on a l’impression qu’Athanasios rit jaune.

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Pour beaucoup d’observateurs, le vainqueur des élections et le gouvernement qui en résultera n’a pas de grande importance. L’argument est le suivant: tant Nouvelle Démocratie que le Syriza s’étant engagé à appliquer l’accord passé avec les créanciers européens du pays, leur marge de manœuvre sera extrêmement faible.

C’est l’avis de Seraphim Seferiades, professeur de sociologie politique de l’Université de Panteion à Athènes. Pour lui "l’enjeu réel de ces élections, c’est de savoir si au final Tsipras a réussi là où ses prédécesseurs avaient failli: convaincre le peuple grec que réellement il n’y a pas d’autre alternative que l’austérité la plus dure imposée au pays par ses créanciers".

La grande question de ce scrutin? "Le score combiné des forces politiques qui continuent de s’opposer aux politiques économiques dictées par les créanciers du pays."

"Le vainqueur de ces élections se verra très rapidement affaibli."
seraphim seferiades
politologue

Lors des élections de janvier, les partis promettant la fin de l’austérité d’une manière ou d’une autre avaient reçu plus de 56% des suffrages. Qu’en sera-t-il avec le passage du Syriza dans le camp d’en face? Pour l’universitaire, c’est "difficile à dire, mais le vainqueur de ces élections se verra très rapidement affaibli. L’application des politiques prévues par l’accord du 13 juillet tuera le prochain gouvernement très rapidement, quelle que soit sa majorité. C’est l’évidence même. Depuis le début de la crise, le pays a déjà connu cinq gouvernements différents dont trois qui avaient une majorité très large au Parlement". En fait, ces élections ne sont qu’un épisode de plus du feuilleton grec…

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