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Comment fonctionnerait un Grexit temporaire?

©Photo News

Philippe Ledent, économiste chez ING Belgique, explique comment fonctionnerait un Grexit temporaire, et comment en sortir par la suite.

"Un Grexit temporaire remettrait en cause l'irréversibilité de l'euro.

Philippe Ledent, économiste chez ING Belgique, juge que le durcissement du ton de l'Eurogroupe a l'avantage de placer les Grecs devant un choix clair: un retour à une économie basée sur l'inflation et la dévaluation ou la transformation en un État moderne dans la zone euro.

Que pensez-vous des nouvelles conditions formulées par l'Eurogroupe à l'égard de la Grèce?
L'analyse politique sera intéressante car l'aspect politique a pris beaucoup d'importance. On voit qu'une fois que la confiance est rompue, on arrive à un équilibre bien moins évident que quand le jeu coopératif normal existe. On voit qu'il y a beaucoup d'amertume parmi les négociateurs.

Le ton s'est durci ces derniers jours.
Aujourd'hui, les créanciers de la Grèce ne veulent plus que ça se prolonge indéfiniment. Auparavant, les propositions sur la table laissaient au pays une plus grande latitude. Ici, on voit qu'on encadre beaucoup plus les mesures. On le voit bien avec l'idée d'un fonds de 50 milliards d'euros (qui réunirait des biens publics grecs, ndlr). On tente de cadenasser complètement la trajectoire économique du pays.

Comment décodez-vous cela?
Ça veut dire qu'il n'y a plus de demi-mesure possible. Économiquement, dans sa situation actuelle, la Grèce ne peut plus tenir dans la zone euro. On la place donc devant un choix: soit elle sort, soit on encadre beaucoup plus sa politique, à l'intérieur de la zone euro. Mais il faut voir si c'est politiquement acceptable pour la Grèce...

Philippe Ledent, économiste chez ING Belgique. ©DRIES LUYTEN

Comment en est-on arrivé là?
Depuis que le Grexit n'est plus un tabou, on a changé de dimension. C'est désormais à chacune des parties de faire la balance des coûts d'un éventuel Grexit. Auparavant, ça n'avait jamais été sur la table. Depuis que c'est le cas, chacun a dû se positionner. Il y a aujourd'hui le scénario de sortie de la zone euro ou la mise en œuvre d'un plan de redressement suffisamment encadré.

Toutes ces mesures sont-elles réalisables pour la Grèce?
J'ai quelques doutes à ce sujet. Mais l'introduction du scénario de Grexit est intéressante parce qu'elle obligera les Grecs à se positionner. Soit ils retournent à un système basé sur un équilibre inflationniste et de dépréciation (de leur propre nouvelle devise, ndlr), comme ils l'ont connu avant d'intégrer la zone euro, soit ils vont vers une économie moderne avec des structures étatiques modernes, où l'on paie beaucoup d'impôts pour couvrir un système de protection sociale gourmand.

Mais même si le gouvernement Tsipras marque son accord, est-ce gagné?
Si les Grecs ne sont pas collectivement et massivement prêts à faire le pas demandé dans les nouvelles conditions évoquées ce dimanche, ça ne fera qu'empirer. C'est ce qu'on a vu ces cinq dernières années. Il s'agit d'un pays fragile économiquement et socialement et qui, en plus, manque de structures. Son économie n'est pas prête à avancer. Il y a beaucoup de monopoles, de rigidités. Je doute que l'acceptation de ces mesures fasse que ça fonctionne beaucoup mieux.

Alors, que peut-on encore espérer de la Grèce?
Il y a cet avantage d'avoir à présent un choix clair pour la Grèce entre, d'une part, un retour à un équilibre inflationniste hors de la zone euro et, d'autre part, l'acceptation d'une liste de mesures à mettre en œuvre pour y rester. Peut-être que ça provoquera un déclic dans la population grecque et qu'on assistera à une évolution des structures de l'économie. Car si la Grèce reste ce qu'elle est, on aura beau lui appliquer de nouvelles mesures, ça ne marchera pas.

Que pensez-vous de la piste d'un Grexit temporaire?
Je serais nuancé. Auparavant, j'y ai toujours été réticent car, d'une part, c'est difficile à mettre en oeuvre et, d'autre part, c'est fondamentalement une demi-mesure qui est très proche d'un Grexit. Mais compte tenu du contexte, je me suis intéressé à la littérature sur cette question. Il s'agirait d'une sorte d'antichambre, de purgatoire, dont les règles devraient être bien formulées et bien construites, et où la Grèce se retrouverait pendant une période bien définie où deux monnaies coexisteraient.

Serait-ce tenable?
On voit très bien, dans toute la littérature sur la "dollarisation" de pays en développement (tendance de la population de ces pays à se tourner vers le dollar par manque de confiance dans leur devise nationale, ndlr), que ce processus de dollarisation est réversible. Quand les conditions macroéconomiques redeviennent meilleures, ces pays parviennent à rendre confiance dans leur monnaie nationale et à renverser le processus. Une transposition de ce mécanisme à la zone euro serait une piste intéressante à explorer, à condition que ce soit bien conçu et bien ficelé.

Comment cela fonctionnerait-il?
Après le délai de sortie fixé, par exemple trois, quatre ou cinq ans, on verrait s'il y a plus d'euros qui circulent dans l'économie du pays qu'au moment où celui-ci avait mis en circulation une nouvelle monnaie nationale. Si l'euro finit par dominer au terme du délai, une nouvelle entrée dans la zone euro s'imposerait. Si, au contraire, après ce délai, il n'y a pas de réforme et qu'un nouvel équilibre inflationniste s'installe, avec la monnaie nationale en développement, il s'imposerait que le pays sorte définitivement de la zone euro. Ça révélerait quel serait le meilleur équilibre pour le pays.

Ne serait-ce pas un dangereux précédent?
En effet, même avec une solution hybride très bien ficelée et même si on en faisait un cadre à part réservé à la Grèce, ça n'enlèverait rien au fait que certains considéreraient que ça pourrait s'appliquer à d'autres États membres à l'avenir. L'irréversibilité de l'euro serait remise en cause. On ouvrirait une porte sans savoir tout ce que ça entraînerait. C'est pourquoi je reste réticent même si cette piste semble intéressante au regard de la littérature sur la question.

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