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interview

"Les Allemands ont porté un coup à l'Européisme"

©debby termonia

Pascal Delwit, politologue à l’Université libre de Bruxelles, (ULB) est critique envers l’Allemagne.

D’après lui, par leur attitude, les négociateurs allemands ont porté un coup à l’Union européenne et à l’européisme. Dans ce dossier, l’Europe est perdante, juge-t-il. L’opinion publique est plus divisée que jamais et l’image de l’Europe a été écornée alors que le dossier grec n’est pas encore totalement réglé.

L’Europe a-t-elle gagné quelque chose dans cet accord?
Non, bien au contraire. L’Europe est triplement perdante. Premièrement, au niveau de la dynamique de la discussion entre les États, on a plus que remarqué les tensions entre la France et l’Allemagne. Or, l’Union européenne s’est toujours mieux portée quand la dynamique de discussion était positive entre ces deux pays. Et ici, on a bien pu voir qu’ils n’avaient pas la même perspective dans le dossier grec. Mais ce dossier n’est qu’un exemple emblématique. L’Allemagne et la France ont de manière générale des points de vue très différents. Mais dans ce dossier, on a étalé ces divergences.

Cela a donné une mauvaise image de l’Europe?
Oui. C’est le deuxième point sur lequel l’Europe a perdu. Du point de vue du citoyen, on observe que, depuis le début de la crise, le soutien à l’Union européenne régresse. Les études démontrent que l’opinion est plus favorable lorsque la conjoncture économique est bonne. Mais indépendamment de cela, on remarque aujourd’hui une hostilité croissante envers l’Union européenne. Dans le dossier grec, on remarque que les opinions se divisent très clairement. D’un côté, certains affichent une certaine tendresse envers la Grèce. Et de l’autre côté, certains rendent la Grèce responsable de tous ses maux.

Les négociations autour de l’accord ont-elles accru ces divisions dans l’opinion publique?
Cela n’a en tout cas pas aidé à créer plus d’européisme.

Quel est le troisième échec de l’Europe, d’après votre typologie?
C’est la résolution ou plutôt la non-résolution. L’accord va-t-il permettre une dynamique de relance en Grèce? Est-ce une bonne chose ou pas? Le dossier est loin d’être bouclé. La Grèce va à nouveau revenir à l’avant-plan. Et ce dossier va à nouveau créer des lignes de fractures.

L’Europe ne s’en remettra-t-elle jamais?
Je ne peux pas répondre par l’affirmative. L’Europe a déjà traversé certaines crises. Traditionnellement, on avait une forme de synthèse centriste générée par le couple franco-allemand. Ici, l’accord est loin d’être une synthèse centriste. L’Allemagne a voulu affirmer une sorte de leadership. Elle n’a pas adopté de positionnement inflexible. Les négociateurs allemands, Angela Merkel, Wolfgang Schäuble, Sigmar Gabriel n’étaient pas ceux qu’on observait traditionnellement. Cette fois, ils se sont montrés d’une incroyable dureté. Cette attitude a donné l’impression à certains que l’Allemagne voulait redominer l’Europe. Cette attitude est une nouveauté. Est-elle rédhibitoire? Tant que les choses ne sont pas cassées, rien n’est rédhibitoire. Mais la crise est très importante. Et l’idée européenne en pâtit fortement.

L’Allemagne va-t-elle aussi en pâtir?
Il sera intéressant de suivre le débat qui va y avoir lieu maintenant. Il y a un certain malaise. Cette affirmation de puissance va peut-être générer un débat dans les partis car elle est assez anxiogène. Elle rappelle les deux guerres mondiales comme certains ont déjà pu le faire remarquer. L’historien français Emmanuel Todd parle d’une troisième autodestruction de l’Europe sous direction allemande. La question est très sensible en Allemagne. Je pense qu’il y aura un débriefing au sein du CDU, le plus gros parti d’Europe, qui est de tradition fédéraliste et qui, sur ce dossier, s’est écarté de sa ligne traditionnelle. Mais le malaise est aussi présent au sein du SPD. Les élites vont certainement évoquer l’image que l’Allemagne a donnée lors de ces négociations. Il n’y aura peut-être pas de remise en question, mais à tout le moins un débat.

Cet accord laissera-t-il des traces?
Les opinions sont certainement plus divisées qu’avant sur des lignes qui ne sont pas les lignes classiques du style patron/ouvrier ou riches/pauvres. Ici, c’est autour de la notion de solidarité. À cela s’ajoute une ligne de division territoriale, entre les parties de l’Europe. D’un côté l’Europe du Nord, l’Europe centrale et orientale. De l’autre côté, l’Europe du Sud avec la France, l’Espagne, le Portugal et l’Italie qui se montrent plus compréhensifs.

L’Allemagne a-t-elle porté un coup à l’Europe?
Ce n’est pas le pays lui-même. Ce sont les autorités allemandes qui ont eu une attitude qui a porté un coup à l’Union européenne et à l’européisme.

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