interview

Giles Daoust: "On vit avec des gens en qui on croit et on investit"

Gilles et Jean-Claude Daoust. ©Debby Termonia

Après une première tentative en 2011, où elle avait terminé parmi les nominées, la société Daoust, spécialisée dans les ressources humaines, a emporté cette année le titre d’Entreprise de l’Année.

Elle succède au palmarès de ce concours organisé chaque année par le cabinet E&Y en collaboration avec le journal L’Echo au parc animalier Pairi Daiza qui, coïncidence, est un de ses clients. Une consécration pour cette entreprise familiale, dont la deuxième et la troisième génération viennent de se passer le témoin, Giles ayant repris l’an dernier le poste de CEO des mains de son père Jean-Claude.

Interview croisée du CEO Giles Daoust et de son père et prédécesseur, Jean-Claude Daoust.

Quel parcours a suivi Giles Daoust avant d’entrer dans la société et comment avez-vous abordé entre vous la question de la transmission du pouvoir à sa tête?

Jean-Claude Daoust: Giles a fait des études d’ingénieur de gestion à Solvay Business School, puis il m’a demandé s’il pouvait exercer le métier qu’il voulait. Je lui ai répondu "oui". Giles éprouve une passion pour le cinéma. Il a créé une société de production et de réalisation de long métrages orientée sur le film de genre et, en particulier, le fantastique. En langue anglaise, principalement. Il a en outre ouvert un bureau de création à Los Angeles, en Californie, pour prospecter le marché américain...

L'Entreprise de l'année 2016

Daoust, Pranarôm - HerbalGem, Procoplast et Ronveaux étaient en compétition pour l'édition 2016 de "L'Entreprise de l'Année", organisée par EY, L'Echo et BNP Paribas Fortis. Les finalistes pour "L'Entreprise prometteuse" étaient The Biotech Quality Group, Citius Engineering, de Real Impact Analytics (RIA) et eRowz. Retrouvez dans notre dossier en ligne les portraits des finalistes, ainsi que l'interview de Daoust (L'Entreprise de l'Année 2016) et de RIA (L'Entreprise prometteuse 2016).

Giles Daoust: C’était au départ le sujet de mon mémoire.  J’ai ensuite participé au concours des meilleurs business plans à la Start-Up Academy en y présentant le projet de cette société de production, et nous avons gagné le prix. Dans la foulée, avant même la fin de mes études, j’ai créé avec Alain Berliner, le réalisateur belge du film "La Vie en rose", la société Title Media. Quelques années plus tard, en 2009, cette société ayant atteint son rythme de croisière, avec des projets de film un peu partout, j’ai trouvé dommage de ne pas être impliqué dans l’entreprise familiale.

J’ai alors demandé à mon père de pouvoir cumuler les deux activités, ce qu’il a accepté. J’ai commencé par prendre le marketing en charge à mon arrivée chez Daoust en 2010. J’ai intégré le comité de direction, puis je suis devenu co-administrateur délégué avec mon père à la mi-2014. Nous avons posé les jalons de cette transmission durant cinq ans. Cinq ans durant lesquels j’ai posé mon regard sur l’entreprise, j’ai lancé des idées, les ai mises en perspective et mûries... Puis, à la fin de l’année 2014, j’ai repris seul la direction de la société.

Et vous, monsieur Jean-Claude Daoust, avez-vous conservé des responsabilités dans la société?

Jean-Claude Daoust: Oui, je continue à jouer un rôle dans la société, selon une saine répartition des tâches. Une entreprise n’a qu’un seul patron, selon moi. Mon rôle se limite dès lors à quelques matières spécifiques: je conserve le contact avec les dix principaux clients et je continue de m’occuper des relations avec le monde politique et les organisations syndicales, ce qui n’est pas rien : dans notre activité de titres-services à elle seule, nous avons quelque 3.500 aides ménagères sous contrat, représentées par 15 déléguées syndicales.

Notre métier peut sembler facile, vu de l’extérieur, mais il est en réalité très compliqué car régi par de multiples lois et déployé dans trois Régions avec différents régimes. L’intérim reste un métier d’exception, particulier et complexe.
Jean-Claude Daoust

Ajoutez à cela les conseils d’entreprise, les réunions mensuelles qu’il faut gérer et suivre… Je reste aussi en charge des relations extérieures – j’ai en effet gardé beaucoup de contacts professionnels. Enfin, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour que Giles progresse dans ses idées de développement de l’entreprise et afin de lui transmettre les bonnes - et les mauvaises - expériences que j’ai faites. Notre métier peut sembler facile, vu de l’extérieur, mais il est en réalité très compliqué car régi par de multiples lois et déployé dans trois Régions avec différents régimes. L’intérim reste un métier d’exception, particulier et complexe.

Votre société ne se contente plus aujourd’hui de proposer des services d’intérim, mais exerce six différents métiers liés aux ressources humaines. Quels sont les principaux?

Jean-Claude Daoust: L’intérim, l’outplacement et les titres services sont nos trois métiers phares. L’outplacement est le premier qu’on a pu légalement exercer à côté de l’intérim. L’outplacement est un métier magnifique, qui permet de remettre au boulot une grande partie des personnes licenciées.

Quel taux de réembauche atteignez-vous en outplacement?

Jean-Claude Daoust: La moyenne est actuellement de 72%, mais elle varie en fonction de la conjoncture: on a connu des taux de 50% en période de crise, mais aussi de 80%.

La société de production Title Media poursuit-elle ses activités aujourd’hui?

Giles Daoust: Oui, elle produit ou coproduit trois à quatre films par an, surtout en France et aux Etats-Unis. Je suis content de pouvoir cumuler les deux activités.

Monsieur Giles Daoust, quel a été le déclic pour vous en 2009?

Giles Daoust: Quand on lance une start-up en étant encore aux études, il s’agit d’un solide défi, qui exige qu’on y dédie tout son temps. A l’époque, je n’ai pas eu l’occasion de m’intéresser à l’entreprise familiale. Par après, quand j’ai approché la trentaine, je me suis dit que je n’étais pas impliqué dans l’entreprise familiale. Je me suis aussi posé des questions de "legacy": si je ne m’y engageais pas, qu’allait devenir cette entreprise? Avec mon père, on s’est vite accordé pour conclure que cela avait du sens que j’y prenne un rôle. Cela aurait pu ne pas fonctionner, notez bien. Avoir pris cinq ans pour l’intégrer progressivement est une force, à mon sens. Ceci dit, j’ai aujourd’hui 36 ans, c’est encore jeune pour être CEO…

Si Giles n’avait pas manifesté son désir d’intégrer la société, il serait immanquablement arrivé un moment où l’option "vente de la société" aurait été mise sur la table.
Jean-Claude Daoust

Les actions de Daoust SA appartiennent-elles toutes à la famille?

Jean-Claude Daoust: Oui. Il n’y a pas de tiers actionnaire. Si Giles n’avait pas manifesté son désir d’intégrer la société, il serait immanquablement arrivé un moment où l’option "vente de la société" aurait été mise sur la table. C’est une grande chance que cela reste dans la famille.

Pourquoi avoir limité votre stratégie au territoire belge?

Jean-Claude Daoust: Personnellement, j’ai vécu de près le développement historique du secteur intérimaire en Belgique. J’ai été confronté à la concurrence dynamique de grands groupes internationaux venus s’implanter chez nous avec des moyens que nous n’avions pas. Je me suis demandé quel choix faire ?

Soit je rétrécissais la société Daoust en limitant nos ambitions à viser la position de numéro 1 à Bruxelles, soit je voulais devenir représentatif au niveau de la Belgique entière, afin d’avoir et de conserver les clients multi-sites qui préfèrent ne négocier qu’avec un ou deux fournisseurs de service d’intérim au niveau du pays. J’ai choisi la deuxième option, pour conserver la clientèle qui nous faisait confiance. Etait-il envisageable de se développer en outre à l’international? J’ai pensé que je n’avais pas cette compétence.

J’ai vu entre-temps quelques confrères faire le choix inverse, puis se casser la figure à l’étranger… C’est aussi un métier où l’argent est important. On paie des salaires toutes les semaines, il y a une grande masse d’argent qui tourne. Mon premier boulot a été de développer la société sur la Belgique. Ce que Giles a continué à faire depuis son entrée en fonction, en ouvrant de nouvelles agences dans les villes belges où nous n’étions pas encore présents.

L’entreprise a énormément grandi en un court laps de temps. Elle a doublé de taille en cinq ans. Et sur une plus longue période, de 1997 à 2017, note chiffre d’affaires sera multiplié par vingt.
Giles Daoust

Votre stratégie privilégie aussi la croissance organique : pas d’acquisitions. Pourquoi ce choix?

Giles Daoust: Nous enregistrons un fort taux de croissance, à deux chiffres depuis cinq ans. Nous n’avons jamais grandi par acquisitions, ce qui serait plus rapide, certes, mais aussi plus hasardeux au niveau de la gestion et au plan financier. Divers concurrents se sont plantés en le faisant… Nous avons encore des développements à mener à bien en Belgique. On peut encore améliorer notre part de marché et la répartition géographique de nos job centers.

Au plan géographique, vous manque-t-il une pièce du puzzle en Belgique?

Giles Daoust: Il y a quelques villes où l’on est absent. Mais il ne faut pas non plus aller partout. Tout est basé sur nos équipes. Nous n’avons pas enregistré d’échec lors de nos ouvertures d’agences.

Combien comptez-vous de job centers aujourd’hui?

Giles Daoust: Trente-huit, dont un nouveau, ouvert il y a une semaine à Libramont. Nous en avons ouvert six en 2016. Si vous y ajoutez nos cinq départements, cela fait un réseau de 43 sites. Au niveau des Régions, nous sommes équitablement répartis.

Les résultats engrangés par votre société entre 2014 et 2015 ont littéralement décollé: pour quelles raisons?

Giles Daoust: l’entreprise a énormément grandi en un court laps de temps. Elle a doublé de taille en cinq ans. Et sur une plus longue période, de 1997 à 2017, note chiffre d’affaires sera multiplié par vingt. On passera en effet, selon nos prévisions, de 10 millions d’euros à 200 millions. Tout cela sans acquisition, mais en construisant progressivement le business. A mes yeux, un des principaux points d’attention est la gestion de la rentabilité. C’est un élément de pérennisation de la société et c’est aussi la garantie de pouvoir se donner les moyens de la croissance.

C’est ainsi qu’on a ouvert davantage de job centers cette année, mais toujours de manière saine. Et l’on a fait tout ce travail en se concentrant sue la gestion de la qualité. Il faut savoir que dans notre secteur, sévit souvent une guerre des prix. Les grands groupes d’intérim pratiquent des prix très bas, puis, quand un client se plaint, ils lui répondent: "mais monsieur, à ce prix-là…" Nous n’avons jamais voulu agir de la sorte. Nous privilégions la qualité et la relation client. C’est évidemment plus facile à faire quand on est petit.

Ce renforcement de la direction est nécessaire pour gérer et optimiser cette croissance, et pour maîtriser nos coûts sans que ce soit au détriment de nos valeurs et de notre qualité.
Giles Daoust

Nous en sommes conscients: la croissance risque de nous faire perdre notre qualité et nos valeurs. La raison pour laquelle j’ai fait développer un écosystème de qualité, tout en insistant sur les valeurs et la rentabilité. On a notamment créé Daoust University: ce sont cinq personnes qui forment notre personnel à nos métiers. Ce système permet de nous assurer que notre méthode de travail est appliquée partout de manière identique. Autre élément: nous avons obtenu la certification ISO 9001 et nous avons mis en place un département Qualité, qui réalise des audits, des contrôles et qui formule des recommandations. Cet écosystème a tout naturellement contribué à augmenter notre productivité.

Jean-Claude Daoust: Et cela a un effet boule de neige sur notre clientèle. Aujourd’hui, quand on ouvre un nouveau job center, on atteint plus rapidement qu’avant le seuil bénéficiaire. C’est l’amélioration de la formation de notre personnel interne qui a permis tout cela.

Mais vos résultats ont été particulièrement améliorés en 2015. Pourquoi cette année-là?

Jean-Claude Daoust: Cela s’explique aussi par un bon contrôle des charges et par un petit nombre de clients défaillants cette année-là.

Giles Daoust: En 2015, nous avons également développé notre équipe de direction en y intégrant des personnes venues de la société comme de l’extérieur, et en s’assurant que les différentes bases de nos métiers y soient couvertes. Ce renforcement de la direction est nécessaire pour gérer et optimiser cette croissance, et pour maîtriser nos coûts sans que ce soit au détriment de nos valeurs et de notre qualité.

Quels résultats donne le département Daoust Diversity?

Jean-Claude Daoust: Nous avons toujours cultivé le thème de la diversité. Nous n’avons jamais envisagé le métier autrement qu’en intégrant toutes les personnes, quelle que soit leur origine, et en ne regardant que leurs compétences. Dans l’intérim, mais également dans le recrutement. Avec le temps, tout cela s’est structuré. Sur la place publique, notre métier a parfois été critiqué comme discriminatoire : jamais chez Daoust, mais cela ne nous a pas empêché de rédiger une Charte de la diversité et de mettre en place un département ad hoc.

On intègre la gestion de la diversité dans la formation interne qu’on donne au personnel: il faut infuser cela dans la culture d’entreprise dès les premiers pas de chaque nouveau collaborateur, à l’occasion de son premier jour de formation. On a aussi créé un département RSE (Responsabilité sociale de l’entreprise). Dans les sondages, on voit que nos valeurs et notre politique de diversité attirent fort les jeunes. C’est un choix délibéré de notre part, qui était d’abord intellectuel, puis qui s’est structuré dans l’entreprise.

Pouvez-vous nous dire un mot de vos projets d’avenir ? Dans le domaine digital, peut-être?

Giles Daoust: Nous allons continuer à développer notre réseau d’agences. Nous travaillons beaucoup aussi sur des outils numériques. On a développé notre capacité à lancer nos propres logiciels, à destination de nos collaborateurs, de nos intérimaires et de nos clients. Un de ces softwares a été baptisé "Matchbox": il permet de faire se rencontrer les demandes des clients et celles de nos candidats. Un autre s’appelle "D Connect": il s’agit d’un réseau extranet dédié à nos clients. Nous planchons sur de nouvelles fonctionnalités pour fluidifier les relations avec nos clients, surtout dans le secteur de l’intérim.

Comptez-vous des start-ups parmi vos clients?

Jean-Claude Daoust: On a toujours compté des start-ups parmi nos clients. Parfois, elles ne savent pas exactement quel profil engager à durée indéterminée, ou ne disposent pas du budget pour le faire. Nous leur offrons un outil très flexible. On a souvent aidé des jeunes entreprises à se développer en mettant des intérimaires au service de leurs nouveaux départements. L’intérim et l’outplacement sont des métiers qui "collent" de près à la vie de l’entreprise, avec ses hauts et ses bas en fonction de la conjoncture. On suit leurs cycles.

Avez-vous une recette ou un conseil à donner aux entrepreneurs pour stimuler la croissance de leurs activités?

Jean-Claude Daoust: "Pour qu’une idée soit bonne, il faut d’abord essayer de lui casser la g… "J’aime cette expression. Si l’on a une bonne idée de business ainsi que la compétence nécessaire, il faut pouvoir se lancer, mais auparavant, il faut passer l’épreuve du match de boxe: confronter son idée à une opposition. Je crois aussi très fort en l’esprit d’entreprendre; il n’y en a pas assez en Belgique, où l’on rencontre trop d’esprit de confort, ce qui est regrettable.

Giles Daoust: Il faut être à la fois très ambitieux et très modeste. On peut être très sûr de soi, mais avoir la lucidité de remettre ses idées en question. Ceci dit, nous aimons ce que nous faisons! Je suis un heureux successeur à la direction de cette entreprise. C’est gratifiant de pouvoir reprendre et poursuivre le développement d’une société créée par mon grand-père et déployée par mon père. Depuis trois générations, on sue sang et eaux pour cette entreprise, on vit avec elle, on n’est pas là que pour l’argent et le chiffre d’affaires, on vit avec des gens en qui on croit et on investit ; c’est un cercle vertueux. 

Daoust, expert en intérim et en transmission

Le parallèle entre l’évolution des chiffres et celle de la direction de l’entreprise est étonnant. Ces cinq dernières années, le chiffre d’affaires de la société d’intérim, de recrutement et d’outplacement Daoust a doublé, passant de 85 millions d’euros en 2010 à 158 millions l’an dernier, et son profit net a décollé, surtout ces 2 dernières années, glissant d’un modeste 0,3 million en 2013 à 3,9 millions en 2015. Retrouvez ici le portrait de Daoust.

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