L'AfD, un parti à la radicalisation galopante

Bernd Lucke, fondateur de l'AfD. ©Photo News

L'AfD (Alternative pour l'Allemagne) est-il un parti d'extrême droite? Le pays, longtemps divisé sur cette question, penche désormais pour une réponse affirmative, après une campagne électorale virulente du mouvement nationaliste.

"Pour la première fois depuis septante ans, des nazis vont s'exprimer au Reichstag". En prononçant cette phrase, Sigmar Gabriel, le ministre allemand des Affaires étrangères, n'a pas fait dans la demi-mesure, au soir de la sévère défaite de son parti - le SPD emmené par Martin Schulz n'a obtenu que 20,5% des voix (-5,2%) et reste le deuxième parti du pays - et de la percée historique des nationalistes de l'AfD (Alternative pour l'Allemagne).

Alors, l'AfD est-il réellement nazi? Ou même d'extrême droite? Voilà une question qui a longtemps divisé les Allemands depuis la création du parti le 14 avril 2013. Pour comprendre, il faut séparer la très courte histoire de l'AfD en deux phases. Une première qui s'étend d'avril 2013 à juillet 2015 et une seconde de juillet 2015 à aujourd'hui. 

Anti-euro mais pas anti-Europe

Bernd Lucke, fondateur de l'AfD. ©Photo News

Fondamentalement eurosceptique, l'AfD a trouvé le terreau fertile à son éclosion dans la crise de la dette au sein de la zone euro. Surnommé le "parti des professeurs" en raison de sa particularité à avoir comme membres fondateurs de très nombreux professeurs d'économie et de finances publiques, le parti se présente comme anti-euro mais pas anti-Europe.

Ainsi, il milite pour une dissolution progressive de la zone euro afin d'aboutir à de petits blocs d'unions monétaires plus homogènes. A peine six mois plus tard, c'est la surprise puisque le tout jeune parti rate de peu l'entrée au Parlement allemand lors des élections législatives. Il obtient 4,7%, soit deux millions de voix.

Parti de droite conservatrice, l'AfD, qui se dit "anti-establishment" et voit du coup lui tomber dessus l'accusation de populisme, obtient 7% aux élections européennes de 2014. Il envoie sept eurodéputés au Parlement européen. Lors des élections régionales, le parti franchit la barre des 5% et obtient des sièges dans plusieurs parlements régionaux.

Une radicalisation croissante

©REUTERS

La deuxième phase est amorcée par Frauke Petry, représentante de l'aile droite du parti, élue présidente face au fondateur, Bernd Lucke, en juillet 2015. En pleine crise des migrants et aux mains d'une femme prônant une politique nationale-conservatrice, le parti change radicalement d'idéologie et s'axe davantage sur l'immigration et les migrants. Aussitôt, cinq des sept eurodéputés claquent la porte.

L'AfD est alors décrit par les médias allemands et la plupart des politologues comme mouvement de droite populiste. Mais il va à l'occasion de la campagne des élections législatives se radicaliser un peu plus, sous l'impulsion d'un courant identitaire et extrémiste.

En cela, il est à contre-courant de partis du même type en Europe, comme le Front national en France, qui ont cherché à élargir leur audience par une stratégie de "dédiabolisation". Cette fois-ci, c'est le tabou de la repentance allemande pour les crimes du IIIème Reich qui tombe.

Alexander Gauland ©REUTERS

Lors des élections régionales de mars 2016, l'AfD réalise une poussée importante, obtenant des élus dans plusieurs parlements régionaux. Mais une crise interne éclate en juillet 2016 quand Wolfgang Gedeon, un élu du parti, publie un livre intitulé "Le communisme vert et la dictature des minorités" dans lequel il écrit que "le judaïsme du Talmud est l'ennemi intérieur de l'Occident chrétien" et s'étonne que les Allemands trouvent normal d'avoir érigé au cœur de Berlin un mémorial de l'Holocauste.

L'homme fort de l'AfD, Alexander Gauland, un ancien de la CDU, enfonce le clou en appelant les Allemands à "être fiers des performances de leurs soldats durant la Deuxième guerre mondiale". Et Angela Merkel est, elle, vilipendée comme "traître à la patrie" par les sympathisants du mouvement. Certains cadres du parti souhaitent l'exclusion immédiate du député, tandis que la présidente Frauke Petry ne cherche pas à s'en dissocier.

La crise éclate et plusieurs membres quittent à leur tour le parti. Mais ce changement d'idéologie - bien qu'à ce jour, l'AfD n'est pas répertoriée comme d'extrême droite par le Renseignement intérieur allemand - n'entrave en rien la marche en avant du mouvement, qui voit même sa popularité décupler.

Frauke Petry ©AFP

Les élections législatives régionales de 2016 en Mecklembourg-Poméranie-Occidentale enregistrent un nouveau succès pour le parti qui avec 21,4 % arrive en seconde position et devance la CDU d'Angela Merkel. Malgré les succès qui s'enchaînent, Frauke Perty, qui représentait pourtant une ligne très à droite, subit une contestation en interne de personnalités encore plus à droite qu'elle, lui reprochant une ligne trop modérée, notamment sur le devoir de mémoire vis-à-vis de la période nazie.

Ses rivaux souhaitent séduire tout l'électorat d'extrême droite alors que Frauke Perty cherche à s'éloigner des positions proches des néo-nazis, craignant qu'une radicalisation du parti éloigne les électeurs déçus des partis traditionnels.

Des interventions inappropriées de plusieurs des cadres du parti auront donc finalement eu la peau de la co-présidente puisque lundi, au lendemain d'une victoire pourtant historique pour son parti, elle a décidé de claquer la porte, refusant de siéger au Parlement pour son parti, en quittant ostensiblement une conférence de presse en direct sur toutes les télévisions allemandes. Le signe que la tendance identitaire de l'AfD a pris le dessus sur celle nationale-conservatrice.


L'Alternative pour l'Allemagne est-il ou non un parti d'extrême droite? Le pays, longtemps divisé sur cette question, penche désormais pour une réponse affirmative, après une campagne électorale virulente du mouvement nationaliste. Le qualificatif d'extrême droite a une connotation particulièrement lourde et infamante dans un pays hanté par son passé nazi et qui s'est reconstruit après-guerre sur la promesse du "plus jamais ça". L'AfD, créée en 2013, n'est ainsi pas répertoriée à ce jour comme d'extrême droite par les autorités allemandes, en l'occurrence le Renseignement intérieur, qui a pour mission de surveiller cette mouvance et qui publie chaque année un rapport à son sujet. Dans sa conception officielle, l'extrémisme de droite en Allemagne s'apparente davantage aux néo-nazis ou aux groupuscules qui gravitent autour de cette idéologie. Dans le dernier rapport du Renseignement intérieur, on trouve à la catégorie extrême droite le très radical NPD, Parti national-démocratique d'Allemagne, qui dispose d'encore quelques élus locaux, ainsi que des groupuscules comme "La IIIème voie", "La Droite". Pour l'AfD, qui elle-même ne se définit pas sur l'échiquier politique mais affiche sa proximité avec le parti d'extrême droite autrichien du FPÖ, les avis ont longtemps été partagés. Le mouvement a pris son essor sur un programme anti-euro, critique des plans d'aide financiers aux pays en difficulté de la zone euro comme la Grèce. Il attirait alors surtout les cadres les plus conservateurs du parti d'Angela Merkel (CDU), déçus du cap centriste de sa politique.

Fin de la repentance

La direction alors en place est débarquée en 2015, et remplacée par des responsables, au premier rang desquels Frauke Petry, qui vont faire de l'AfD un parti anti-migrants et anti-islam, surtout après l'arrivée de plus d'un million de demandeurs d'asile en 2015-2016. Le parti est alors décrit par les médias allemands et la plupart des politologues comme mouvement de droite populiste. Mais il va à l'occasion de la campagne des élections législatives se radicaliser un peu plus, sous l'impulsion d'un courant identitaire et extrémiste. En cela, il est à contre-courant de partis du même type en Europe, comme le Front national en France, qui ont cherché à élargir leur audience par une stratégie de "dédiabolisation". Cette fois-ci c'est le tabou de la repentance allemande pour les crimes du IIIème Reich qui tombe. Un responsable de l'AfD, Björn Höcke, critique ainsi la construction au coeur de Berlin d'un mémorial pour les victimes de la Shoah. Un "mémorial de la honte", dit-il. L'homme fort de l'AfD, Alexander Gauland, un ancien de la CDU, enfonce le clou en appelant les Allemands à être fiers des performances de leurs soldats durant la Deuxième guerre mondiale. Et Angela Merkel est, elle, vilipendée comme "traître à la patrie" par les sympathisants du mouvement. Signe de la radicalisation en cours, Frauke Petry, pourtant partisane d'une ligne déjà dure, a claqué la porte du mouvement lundi en dénonçant les dernières sorties extrémistes de M. Gauland. Le signe que la tendance identitaire de l'AfD a pris le dessus sur celle nationale-conservatrice.

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