interview

"Le radicalisme est beaucoup plus dangereux en Allemagne que dans d'autres pays"

"Frauke Petry a toujours eu une ambition personnelle très forte et elle a été sans pitié pour accéder à la tête du parti." ©EPA

"Les gens qui soutiennent ce parti votent surtout contre les formations traditionnelles. Ils ne cherchent pas à élire des personnes capables de diriger le pays", nous explique un journaliste allemand à propos du parti d'extrême-droite allemand qui a obtenu le score de 12,6% lors des dernières législatives.

Journaliste à la Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), Justus Bender suit depuis sa création la montée en puissance en Allemagne du parti d’extrême-droite, Alternative pour l’Allemagne (AfD). Auteur d’un livre intitulé "Was Will die AfD" ("Ce que veut l’Afd" aux éditions Pantheon), il explique à L’Echo les raisons qui ont permis à cette formation de finir à la troisième place des élections législatives du 24 septembre.

Avec 12,6% des voix, l’AfD a obtenu un résultat supérieur aux attentes de la plupart des analystes. Avez-vous été surpris par ce score élevé?
Pas vraiment. Certains instituts de sondage prédisaient qu’ils allaient franchir le cap des 12%. Après la création de l’AfD en 2013, les prévisions concernant leurs résultats dans les urnes étaient souvent inférieures à la réalité car de nombreuses personnes interrogées avaient honte de dire qu’elles allaient voter pour cette formation. Les instituts ont depuis mis au point des systèmes qui leur permettent de fournir des chiffres plus proches de la réalité.

Quel est le portrait-type du supporter de l’AfD?
Les gens qui soutiennent ce parti votent surtout contre les formations traditionnelles. Ils ne cherchent pas à élire des personnes capables de diriger le pays. Ils veulent juste punir ce qu’ils considèrent être "l’establishment".

©REUTERS

Ils souhaitent que les partis classiques perdent et qu’Angela Merkel soit emprisonnée car ils jugent qu’elle a enfreint la loi en ouvrant les frontières pour laisser entrer les réfugiés, ce qui est faux. C’est choquant de voir qu’autant de gens soutiennent un parti radical qui veut déporter des personnes qui possèdent la nationalité allemande juste en raison de leurs origines étrangères. Mais quoi que disent ou fassent les leaders de l’AfD, la plupart de leurs supporters continueront de les soutenir.

Qui sont les dirigeants de l’AfD?
C’est un mélange un peu fou d’anciens membres de la CDU, d’ex-supporters de partis de la droite radicale comme Les Républicains ("Die Republikaner"), de néo-nazis du NPD et même de certains déçus du SPD et des Verts. L’AfD est parvenu à rassembler tous ces gens car lors de sa création, ses dirigeants répétaient qu’ils n’étaient ni de droite ni de gauche. Ils affirmaient être le parti du bon sens qui représentait les "vrais" allemands. Ce populisme leur a permis de séduire des électeurs qui ne s’estiment pas être des extrémistes.

Quelles sont les principales revendications de ce parti?
Ils s’opposent avant toute chose aux réfugiés et aux musulmans. Ils souhaitent renvoyer du pays au moins 200.000 étrangers par an. Ils veulent aussi que les frontières soient fermées et protégées par l’armée et que les soldats puissent tirer sur les étrangers qui entrent illégalement dans le pays. Concernant la politique étrangère, ils entendent quitter la zone euro, réintroduire la monnaie nationale, limiter l’Otan à un rôle défensif et réformer l’Union européenne afin de rétablir la souveraineté nationale. Pour eux, Bruxelles est un "monstre" qu’il faut combattre.

L’AfD n’est pas un parti nazi.

Au niveau sociétal, seule la collectivité compte pour eux et non plus l’individu ce qui va à l’encontre même de notre modèle libéral-démocrate. Pour résumer sa politique, l’AfD utilise le terme de "volksgemeinschaft" qui était celui des nazis. Sur le plan économique, son programme est à la fois néolibéral puisqu’il prévoit une baisse des impôts et des aides supplémentaires pour les PME mais il est aussi socialiste car il revendique la sauvegarde des avantages sociaux pour les plus démunis. Le parti souhaite ainsi satisfaire ses électeurs de l’ouest de pays qui sont plus aisés et ceux de l’est qui touchent souvent des allocations.

Comment expliquer les meilleurs résultats de l’AfD dans les Lander issus de la RDA?
La pauvreté est plus forte dans ces Etats-régions et les plus démunis qui n’ont pas confiance en eux se rassurent en votant pour un parti qui leur répète qu’ils appartiennent à un grand peuple. Ils préfèrent aussi tourner leur colère vers les étrangers et "l’establishment".

Malgré leur bon score, les tumultes au sein du parti ne semblent pas s’apaiser avec le départ de la coprésidente du parti, Frauke Petry, au lendemain des législatives. Comment expliquez-vous ce nouveau coup de théâtre?
Frauke Petry a toujours eu une ambition personnelle très forte et elle a été sans pitié pour accéder à la tête du parti. Elle a toutefois perdu la lutte des pouvoirs qui l’opposaient à d’autres membres de l’AfD. Et comme un enfant qui jette de colère ses jouets au sol, elle a décidé de quitter sa formation au lendemain du vote. Cela n’a aucun sens de claquer la porte au moment même où elle a été élue au Parlement et où elle est parvenue dans son Land de Saxe à obtenir le score le plus élevé de l’AfD dans tout le pays. Elle affirme aujourd’hui vouloir créer un autre parti mais je doute de ses chances de réussite car la plupart de ses supporters ont tendance à l’abandonner depuis l’annonce de son départ.

Quels changements l’entrée de l’AfD va-t-elle provoquer au Bundestag?
Les débats parlementaires risquent d’être plus animés et agressifs. L’AfD va lancer des attaques en provoquant les autres partis. Mais je ne pense pas que leur présence va changer quoi que ce soit au niveau législatif car aucune formation n’acceptera de s’allier avec eux.

Leur présence à l’Assemblée est-elle durable?
Je me le demande souvent. Les Verts se sont créés il y a 30 ans pour lutter contre le nucléaire et promouvoir la protection de l’environnement. Presque toutes leurs revendications ont été exaucées mais ils sont toujours là. L’AfD pourrait suivre le même parcours même lorsque le débat sur les réfugiés sera apaisé.

Le succès de l’AfD marque t-il le retour des nazis au Bundestag?

L’AfD n’est pas un parti nazi. Ses membres les plus radicaux veulent davantage un retour vers la politique de Weimar des années 20 ce qui reste un gros problème car ce régime était basé sur des valeurs qui sont opposées à celles de la société allemande actuelle.

Le FN est différent car sa politique est plus socialiste. Le fait de détester les musulmans n’est pas un facteur suffisant pour rassembler ces deux partis.

Il y a t-il eu en Allemagne un parti comparable à l’AfD?
Leur ligne est assez similaire à celle des Républicains qui ont connu quelques succès dans les années 90 avant de péricliter.

Faut-il craindre le retour d’une Allemagne nationaliste dangereuse pour l’Europe?
Je ne le pense pas. L’AfD ne gouverne pas. Il y a dans beaucoup de pays européens des partis nationalistes qui siègent aux Parlements et cela ne change rien. Je ne vois pas les partis traditionnels allemands suivre une ligne plus radicale pour séduire les électeurs de l’AfD, surtout tant qu’Angela Merkel reste au gouvernement.

Ce mouvement peut-il être comparé au FN en France ou à d’autres mouvements d’extrême droite?
Le FN est différent car sa politique est plus socialiste. Le fait de détester les musulmans n’est pas un facteur suffisant pour rassembler ces deux partis. Les libéraux de l’AfD détestent Marine Le Pen qu’ils considèrent comme une socialiste. Leur formation est par contre très proche du FPÖ autrichien (qui a été formé par Jörg Haider). Je ne connais pas assez le Vlaams Belang pour analyser leurs similarités avec l’AfD mais je sais que ses dirigeants n’étaient pas présents à la réunion de janvier à Coblence qui avait réuni Frauke Petry, Marine Le Pen et le néerlandais Geert Wilders. Le danger avec l’AfD est que dans ce pays, les paroles sont généralement suivies d’actes. On ne parle pas pour ne rien faire ensuite. C’est pourquoi le radicalisme est beaucoup plus dangereux en Allemagne que dans d’autres pays.

Comment les partis traditionnels vont-ils tenter de réagir pour freiner l’essor de l’AfD?
Depuis la création de l’AfD, certains partis ont tenté de le combattre, d’autres l’ont ignoré et certains comme la CSU en Bavière l’ont même copié. Mais rien de tout cela n’a fonctionné… Le seul moment durant lequel cette formation a été en difficulté a été la période durant laquelle le SPD est monté dans les sondages après la nomination de Martin Schulz à sa tête. Ses dirigeants n’arrivaient plus à se faire entendre or pour exister, l’AfD a besoin d’attirer l’attention. Je pense en conséquence que la décision des sociaux-démocrates de ne pas participer à une nouvelle grande coalition est une bonne chose car avec une opposition plus forte au Parlement, l’AfD va avoir plus de mal à se distinguer. La possible entrée des Verts au gouvernement les aidera toutefois car ils pourront dire que la gauche et la droite sont de nouveau au pouvoir. Un cabinet 100% de droite ou 100% de gauche est la pire des solutions pour l’AfD.

Les gens qui soutiennent ce parti votent surtout contre les formations traditionnelles. Ils ne cherchent pas à élire des personnes capables de diriger le pays.

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