À Charleroi, il faut juste redonner envie

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À la veille du scrutin communal du 14 octobre, L’Echo est allé à la rencontre de cinq personnalités issues des sphères économique, culturelle et civile de quatre grandes villes en leur posant la question: "Si vous dirigiez votre commune, que feriez-vous?" Nous les avons réunies dans un endroit symbolique, et avons tiré les cinq propositions les plus révolutionnaires de leurs échanges.

Charleroi est une frustration. Vous êtes à pied sur le quai Rimbaud, fièrement rénové, et vous voulez continuer votre promenade le long de la Sambre, le nez au vent. Eh bien vous ne le pouvez pas: il n’y a pas de passage piéton pour traverser la rue de l’Écluse, axe d’entrée principal au sud de la ville. Soit vous enfreignez la loi et, avec beaucoup de courage, traversez le boulevard à double sens. Soit vous faites un long détour pour rejoindre le passage piéton le plus proche; mais alors vous entrez dans les ruelles vides de la ville basse, écrasées par l’ombre du Forem, colosse de briques construit dans les années 1990, qui a dévasté ce quartier autrefois prisé.

Pourtant, même si certains stigmates ont la peau dure, la ville se transforme à une vitesse dont on n’aurait pu rêver il y a 20 ans. En témoigne l’Atelier de la manufacture urbaine, notre destination sise rue de Brabant, où nous avons réuni nos cinq ambassadeurs. Anciennement médiathèque courtisée de la ville, le bâtiment est devenu un lieu pluriel, où chaque étage a son métier: on y brasse sa propre bière (délicieuse!), on y produit son pain et ses tartes, on y torréfie son café. Le chaland, nombreux, peut aussi profiter d’une petite restauration. Au milieu des tartes, tasses de thé et bières, sous les imposantes cuves de la brasserie, Virginie Dufrasne, Claudia Gathon, Jean-Jacques Cloquet (la rencontre a eu lieu avant sa décision de quitter la direction de l’aéroport de Charleroi), Jean-Michel Van den Eeyden et Matthieu Bakolas redessinent la ville. L’occasion de glisser que la grande force de Charleroi, c’est son capital humain et l’énergie avec laquelle les carolos se mobilisent pour redresser leur ville.

 

Certains constats s’imposent, évidents, comme les chancres, l’attractivité de la ville, la mobilité, mais aussi l’insécurité, la pauvreté et la délinquance. Une image dont il faut tordre le cou (doucement): la pauvreté n’est pas l’apanage de Charleroi. Avec une population pourtant plus élevée, Charleroi a moins de bénéficiaires de revenu d’intégration sociale que sa cousine liégeoise (8.000 contre 11.000, chiffres de 2014). La petite criminalité est aussi moindre: environ 60.000 faits en 2017 contre 95.000 à Liège, selon les derniers chiffres de la police fédérale. Ces rectifications faites, place maintenant aux propositions concrètes.

1/ Créer une appli Charleroi-Smart

Le constat: Charleroi peine à montrer son attractivité. Pourquoi? Parce que la ville manque cruellement d’informations sur ce qu’il y a à faire, à voir, et sur la manière de "consommer" intelligemment la ville.

Les 5 personnalités carolos
Matthieu Bakolas, Quai 10

Inauguré en 2017 par son père, le Quai 10 compte 4 salles de cinéma, une activité de gaming et la résidence des spécialistes du video-mapping Dirty Monitors.

Jean-Michel Van den Eeyden, Théâtre de l’Ancre

Directeur de l’une des antennes les plus prestigieuses du théâtre belge, né à Bruxelles, étudiant à Liège, devenu fervent carolo.

Jean-Jacques Cloquet, BSCA

Ex-CEO de l’aéroport de Charleroi qu’il a dirigé pendant 10 ans avant de décider de rejoindre le parc animalier Pairi Daiza.

Virginie Dufrasne, Lixon

CEO de l’entreprise familiale de construction Lixon depuis ses 26 ans et membre du groupe d’experts Catch qui doit redévelopper l’emploi à Charleroi.

Claudia Gathon, B4C

Directrice du club d’affaires Business for Charleroi (B4C), créé en 2007 et devenu un acteur du renouveau économique à Charleroi.

La solution: Rendre la ville plus Smart City en développant une appli intégrée permettant à un quidam d’introduire la date du jour de sa visite à Charleroi et de découvrir tout ce que la ville lui propose. Une appli ciblant autant les visiteurs occasionnels (touristes) que les "utilisateurs" réguliers, et regroupant toutes sortes d’informations comme les activités culturelles, les facilités de transport, les différents commerces, les restaurants, cafés, etc.

Les concepteurs de la plateforme web doivent porter une attention particulière, d’un côté, sur l’aspect ergonomique pour les utilisateurs et, de l’autre, sur une facilité d’accès pour les fournisseurs de services qu’ils soient culturels, de transport, de commerce, horeca et autres. Outre l’augmentation de la visibilité et l’attractivité de la ville, l’appli serait un outil pour optimiser les horaires des transports en commun, coller davantage à la demande: en fonction des horaires de vols à l’aéroport, des séances de théâtre, cinéma, concert, etc.

Pour développer l’outil, on pourrait y associer des étudiants de la nouvelle antenne de l’école de codage BeCode, et pourquoi pas donner l’occasion à une start-up de l’incubateur Co.Station, nouvellement installé à Charleroi, de se distinguer par un concours.

Le développement de la plateforme serait financé par de l’argent public, le privé prenant le relais pour la gestion quotidienne. Voire plus si affinité. Les revenus proviendraient de la publicité et d’un pot commun où chaque fournisseur apporterait sa contribution, calculée en fonction par exemple du nombre de clics que le fournisseur récolte pour son enseigne.

 

Pour que cette appli soit utile, il faudra lui donner une visibilité maximale, notamment à l’aéroport de Charleroi, la gare, les hôtels, auberges de jeunesse, chambres d’hôtes, etc. Pourquoi pas y ajouter une possibilité pour le touriste d’évaluer, comme sur TripAdvisor, ce qu’il vient de visiter, son appréciation des transports, des restaurants, hôtels, etc. On pourrait aussi prévoir des packs culturels touristiques à l’office du tourisme: par exemple, visite des terrils + entrée à un musée + un spectacle, ou balade en péniche + film + spectacle le soir. Il faudrait aussi une signalétique routière claire dans la ville identifiant tous les lieux culturels. Enfin, développer les synergies avec l’aéroport de Charleroi et les différents opérateurs touristiques.

2/ Des navettes à 1€ dans la ville

Le constat: Le centre-ville est engorgé. Un nouveau plan de stationnement a été mis en place, les parkings pour vélo se développent, mais s’il y a très peu de pistes cyclables dans la ville, à quoi bon? Bref, c’est encore le tout à la voiture.

La solution: Créer de vrais parkings de délestage aux entrées de la ville, par exemple dans quatre des cinq districts entourant la ville (celui du centre n’étant pas concerné pour les raisons qui suivent). Les parkings disposeraient de suffisamment de places pour accueillir la périphérie et seraient alimentés par des bus/navettes pour desservir les quatre coins de la ville, à raison d’une navette toutes les 10 minutes aux heures de pointe, le tout à un tarif attractif (maximum 1 euro).

On profiterait de l’engouement pour développer l’offre et l’infrastructure, singulièrement en soirée et durant la nuit les jeudis, vendredis et samedis soir, pour desservir les lieux d’activités nocturnes (Rockerill, L’Ancre, Quai 10, etc.).

Charleroi a deux fois moins d’indépendants (4,3%) que la moyenne wallonne.

 

Il faut aussi améliorer les infrastructures pour les cyclistes entre les communes périphériques et le centre-ville. Prévoir des vélos type Villo, comme à Bruxelles, mais électriques pour le centre-ville, (quasi) gratuits pour les étudiants et à prix attractifs pour les autres. Trottinette électrique et tricycle électrique (pour les seniors) disponibles via abonnement.

Profitons-en également pour redéployer l’offre de logements et recréer l’envie de vivre à Charleroi, ce qui empêcherait une partie des va-et-vient continus entre l’extérieur et le centre-ville. Et pour objectiver le tout, créer un bilan carbone individuel journalier avec une diminution d’impôt à la clé, voire une prime à la mobilité passive.

3/ Vendre le Biopark et investir dans les bâtiments délabrés

Le constat: Découvrir Charleroi, c’est passer devant des bâtiments délabrés, abandonnés ou en ruine. La ville se transforme (District Créatif, rives de la Sambre, Left Side Business Park, rénovation du bâtiment Zénobe Gramme, etc.), mais il reste beaucoup à faire. À l’opposé, le Biopark est une ruche bourdonnante mais… à l’extérieur de la ville. Et ce constat: Igretec, intercommunale de Charleroi, est très active dans la conception, le suivi de la construction et la location des immeubles de bureaux à Gosselies (Sonaca, Biopark, etc.). Est-ce le rôle d’une institution publique que de louer des immeubles à long terme? Alors qu’elle pourrait profiter de cette opportunité unique d’avoir autant de zones à l’abandon, puisque c’est autant de projets possibles.

La solution: Vendre certains actifs de Gosselies, et utiliser ces fonds pour restaurer ou reconstruire les immeubles à l’abandon, recréer des quartiers dans lesquels les infrastructures donnent envie d’y être, d’y vivre ou d’y travailler.

 

Le type d’infrastructures dépendra des besoins de chaque quartier: espace vert (parc ou jardin collectif, potager communautaire,…), espace récréatif (plaine de jeux, fitness urbain,…), ravel, parkings de délestage… Cela pourrait également être des parcours d’artistes sur les bâtiments à conserver.

On peut compléter le projet en levant des taxes d’inoccupation, en donnant des incitants, en lançant des projets publics, en actionnant une régie foncière communale, en renforçant les moyens des sociétés de logements sociaux pour la remise en état. Associer les locataires avec un loyer réduit, leur fournir le matériel nécessaire pour la rénovation tout en contrôlant l’état d’avancement. Bref, donner l’envie aux habitants de reconquérir leur ville.

4/ Créer son entreprise en 6e secondaire

Le constat: Le nombre d’entrepreneurs à Charleroi est à la traîne par rapport au reste de la Wallonie. Selon les derniers chiffres de l’Agence intermutualiste, Charleroi a deux fois moins d’indépendants (4,3%) que la moyenne wallonne. Et si des start-ups prestigieuses se créent, au Biopark notamment, elles ne sont que rarement le fait d’autochtones. Pourquoi les jeunes Carolos sont-ils si rétifs à la création d’entreprise?

La solution: Pour sensibiliser les jeunes à l’entrepreneuriat, il faut commencer tôt, au sein d’un cursus dès la sixième secondaire, par exemple. Et rien de tel que de passer directement à la pratique: la création concrète d’une entreprise.

Certaines écoles le font. On pourrait généraliser la démarche, au moins pour celles et ceux qui ont choisi l’orientation économie. Et demander à quelques stars de l’entrepreneuriat de parrainer les projets.

Pour encadrer le tout, pas besoin de réinventer la roue: il y a les professeurs, bien sûr, mais aussi les acteurs spécialisés de Charleroi comme le centre d’entreprises Héraclès, jecréemonjob.be, l’Université ouverte… Il y a aussi des événements comme le Start & C, organisé par le club d’affaires B4C autour de rencontres entre jeunes et entrepreneurs. Start & C travaille avec quelques écoles.

 

Pas d’exclusives évidemment: la volonté d’entreprendre peut aussi venir plus tard, durant le supérieur. À noter à cet égard la création du futur campus des sciences, des métiers et des techniques sur le site de l’université du travail. Il a bénéficié des fonds Feder et a lancé son premier projet concret: la convention fondatrice de l’ASBL Centre universitaire Zénobe Gramme (CUZG), un pôle d’enseignement supérieur et universitaire, de formation et de sensibilisation aux métiers techniques et scientifiques.

Notons par ailleurs que le gouvernement wallon vient d’approuver une enveloppe de 1,27 million pour l’année 2018-2019 à destination de cinq incubateurs étudiants dont Héraclès. Alors, profitons-en!

5/ Rendre la culture gratuite pour les moins de 18 ans

Le constat: Charleroi possède quelques-unes des plus belles pépites culturelles du pays (Musée de la Photographie, Charleroi danse, BPS22, Théâtre de l’Ancre, etc.). Pourtant, ces lieux sont souvent fréquentés par une élite venant d’en dehors de la ville, et par un public plus âgé. Or, pour renouer à long terme la ville et sa culture, il faut commencer par les jeunes.

La solution: Rendre la culture gratuite pour les moins de 18 ans à Charleroi. Cet accès gratuit serait cofinancé par la ville et les opérateurs culturels: chaque opérateur culturel s’engagerait à reverser un pourcentage de sa subvention communale dans un fonds géré par la ville (ce pourcentage serait établi en fonction de la taille du subside initial). La ville, pour sa part, s’engage à alimenter le fonds à la hauteur des cotisations de tous les opérateurs culturels. On disposerait alors d’une enveloppe considérable qui permettrait de rendre la culture gratuite pour les jeunes. En fonction du montant du subside reçu par la ville, l’opérateur s’engagerait à amener (gratuitement) un nombre de jeunes par année à la culture.

Pour activer ce nouveau levier, on y intégrerait les écoles. Aujourd’hui, certains (rares) professeurs obligent leurs élèves à aller voir quatre événements culturels. On pourrait généraliser l’approche et songer à l’effet retour en termes d’éducation. L’institution culturelle visitée offrirait ainsi des "clés pour comprendre" à destination des élèves.

On n’en resterait pas là. L’artiste ou le créateur est à prendre comme une ressource stratégique pour le développement de la ville, de son image et de l’emploi. Il faudrait penser à créer des logements avec ateliers, des lieux de création (ateliers d’artistes, salle de répétition…), soutenir la démarche pour la localiser intra-muros, à l’intérieur d’un quartier créatif (avec réduction importante du loyer, soutien juridique et administratif), songer à des festivals, des boutiques pop-up pour permettre aux créateurs de se faire connaître largement lors d’un événement médiatisé. Les deux facettes du projet se nourriraient l’une l’autre, et permettraient de faire de la ville un véritable laboratoire culturel.

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