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reportage

Les Lutgen dans la cour d'école

©BELGA

Un dimanche matin dans les pas de Jean-Pierre Lutgen, challenger de son frère Benoît pour décrocher le mayorat de Bastogne.

8h du matin, ce dimanche d’élections. Dans la rue du Sablon, la grande rue commerçante de Bastogne, la boulangerie s’anime et la file s’allonge plus tôt que de coutume. Dans le fond de l’établissement, entre le magasin et l’atelier où s’active Richard le boulanger, quelques potes devisent autour d’un café, commentant le concert de Calogero où ils étaient tous ensemble la veille. Arrive Jean-Pierre Lutgen, le "patron" de cette équipe de campagne. Ce sera un chocolat chaud pour lui, question d’adoucir une gorge irritée par l’enthousiasme du concert.

Ce sont visiblement des habitués de l’endroit, se servant de la machine à café comme dans leur propre cuisine. "Quand j’ai une crasse à raconter, je viens le dire à Richard, comme ça je suis sûr que cela va se savoir dans tout Bastogne", s’amuse Lutgen. "Sa femme et sa fille voteront probablement pour moi, lui c’est sans doute le seul que je dois encore convaincre." Ledit Richard vient l’accueillir d’une chaleureuse accolade, rigolard, dissimulant à peine un doigt d’honneur plein d’affection.

Très serein

Le temps de serrer quelques mains dans la file des clients matinaux, Jean-Pierre Lutgen et sa troupe se dirigent vers l’Ecole technique de Bastogne qui abrite les bureaux de vote de la ville. Le lieu est encore assez peu fréquenté. Quelques mains encore dans la cour et dans les couloirs, Lutgen se rend dans l’isoloir, prend un peu de temps et ressort avant de glisser ses deux bulletins dans les urnes verte et blanche.

Jean-Pierre Lutgen vote à Bastogne le 14 octobre 2018

La sérénité est de mise. "Très serein! On a fait ce qu’il fallait. Quels que soient les résultats, je sais ce que je ferai lundi. Pour le reste, le choix est dans les mains des Bastognards." Devant l’objectif d’une caméra, il se laisse aller à un pronostic. "14-11! Je vous laisse imaginer pour qui." Sur 25 sièges au Conseil communal, il parie donc sur une majorité relativement nette. Un sérieux retournement de situation par rapport à la situation  actuelle, qui octroie 17 sièges à Benoît Lutgen. Dans l’entourage du patron d’Ice Watch, on est un peu plus mesuré, penchant plutôt pour des résultats serrés.

"Quels que soient les résultats, je sais ce que je ferai lundi."
Jean-Pierre Lutgen

La cour de l’école s’anime de plus en plus à mesure que le temps passe. JP continue son travail de serre-pinces, embrasse, discute, s’écarte un instant pour écouter une requête ou une doléance particulière, renseigne une électrice qui a un problème de procuration. Le lieu est "The place to be" ce matin et le duel fratricide local attire la presse et les médias, donnant à cette élection une ambiance particulière. "Toutes les rencontres sont intéressantes et riches. Certaines sont parfois moins sympathiques, d’anciens collaborateurs de mon père par exemple, que j’estime profondément, mais qui ont choisi leur camp." L’échevine de l’Urbanisme du collège sortant passe et échange avec Jean-Pierre Lutgen un sourire pour le moins crispé. Depuis les litiges entre J.-P. Lutgen et la commune, ce n’est pas l’entente cordiale.

"La campagne a été très dure dès l’annonce de la candidature de Jean-Pierre", témoigne Jean-Philippe Balon, proche collaborateur de Jean-Pierre. "Par tracts et médias interposés et sur les réseaux sociaux, c’était parfois virulent." "Plus clivé sans doute qu’il y a six ans", estime Nicolas Gerardy, enseignant et actif dans la vie associative de la commune, candidat sur la liste Citoyens positifs, en berçant son bébé dans sa poussette. "Une campagne très courte, très intensive, mais très agressive", estime Jean-Pierre Lutgen. "L’objectif était de déstabiliser les candidats de notre liste, qui se demandaient un peu dans quoi ils s’étaient embarqués."

Vers 10h, Jean-Pierre commence à s’impatienter, mais poursuit son travail de relations publiques de bonne grâce. Benoît, son bourgmestre de frère, avait annoncé son arrivée aux médias pour 10h30. "Tu l’attends?" demande un collaborateur. "Oui, non, je ne sais pas…", répond-il évasif.

Comme une entreprise

"Oui, une commune, ça se gère comme une entreprise. Une commune doit investir, une entreprise aussi, préparer l’avenir à moyen et long terme, opérer des choix stratégiques."

La conversation se poursuit, interrompue par de nombreuses accolades. "Oui une commune, ça se gère comme une entreprise. Une commune doit investir, une entreprise aussi, préparer l’avenir à moyen et long termes, opérer des choix stratégiques. Les démarches sont proches, mais l’approche est différente. Par rapport à l’acceptation de l’erreur notamment. Dans le monde économique, il faut admettre, analyser et corriger ses erreurs, sinon on se plante. Dans le monde politique, on n’est pas censé en faire, parce que c’est légalement très encadré. Mais on peut faire de mauvais choix. Et dans ce cas en général, on l’admet beaucoup plus difficilement. Et c’est du coup encore plus difficile de les analyser et plus encore de la corriger!"

Et pour lui, le "cumul" de la fonction de bourgmestre et de celle de chef d’entreprise est réalisable. "Dans un cas comme dans l’autre, c’est l’équipe qui compte. Je voyage beaucoup moins aujourd’hui que par le passé, parce que j’ai les bonnes personnes aux bons endroits dans le monde. La stratégie d’Ice Watch est plus claire aussi, on a nettoyé les idées de diversificatios… J’aurai donc le temps de m’occuper de cette nouvelle charge le cas échéant. Je serai très présent dans la commune!" affirme-t-il. Ce qui n’a pas toujours été le cas du bourgmestre sortant, lâche une mauvaise langue…

Mais J.-P. Lutgen reste réaliste. Si sa liste devait remporter le scrutin, encore faut-il qu’il y fasse le meilleur score pour décrocher le maroquin. Il présente d’ailleurs à qui veut l’entendre Ludovic Moinet, qui pousse la liste Citoyens positifs, comme "l’autre candidat bourgmestre". Originaire de Noville, Moinet représente la tendance "Village" de la liste, comme 13 autres candidats qui proviennent des alentours de Bastogne. "Cet électorat est généralement très cdH", analyse Jean-Philippe Balon, bras droit de Jean-Pierre Lutgen. "Et je me demande si Benoît ne l’a pas un peu négligé cette fois, alors que c’est sur cette base électorale-là que son père avait "renversé" Louis Olivier à l’époque. Cela représente tout de même 40% de l’électorat." Avec 9 candidats citoyens sur 25, la liste tirée par Jean-Pierre est un savant dosage politique (9 MR, 4 PS, 2 Ecolos 1 DéFI) et du paysage sociopolitique de Bastogne et de ses environs.

Benoît Lutgen (cdH), élections communales 2018

Un peu avant 11h, la cour est maintenant baignée d’un étonnant soleil d’octobre. Benoît Lutgen fait son apparition d’un pas pressé, serrant des mains et recevant lui aussi des accolades à la volée. Jean-Pierre Lutgen le regarde passer sans rien dire. Les deux hommes s’évitent, restant à l’opposé de la cour comme deux pôles opposés. Benoît se dirige vers la file du bureau n° 5 dans un couloir très encombré. Suivi par les caméras et les appareils qui crépitent, il fait demi-tour "pour éviter que la présence médiatique perturbe le bon déroulement des opérations". Le bourgmestre en titre joue un moment au chat et à la souris avec la presse, avant de revenir un petit quart d’heure plus tard.

Campagne éprouvante

Au micro de la télévision locale, il commente lui aussi la campagne "très éprouvante". "C’était passionnant de se retrouver dans la proximité immédiate des gens. C’est vrai que cette campagne était particulière pour les raisons familiales que l’on sait. Je ne l’ai pas bien vécu humainement. Mais il fallait mettre ces raisons dans un tiroir pour mettre en avant mon bilan de six ans de mayorat face à un engagement d’un mois et 3 jours…", précise-t-il dans une ultime pique.

Visiblement plus tendu que son frère, Benoît se remet dans la file compacte pour atteindre son bureau de vote. A sa sortie, Jean-Pierre s’est éclipsé pour repasser quelques minutes à son QG de campagne sur la place Mc Aulife avant d’aller manger avec sa femme et ses trois enfants dans le "wagon-restaurant" qui la borde. Ensuite ce sera une petite sieste pour être en forme pour la soirée électorale. "On fera la fête, quoi qu’il arrive !"

Il est près de midi dans la cour de l’école technique, qui se calme doucement. Entre deux poignées de main, Benoît Lutgen raccompagne son père à sa voiture et le guide vers la sortie. Pour la troisième fois, nous essayons de l’aborder, mais il nous rabroue brutalement, visiblement irrité, mais sans explication. Est-ce la récente campagne de L’Echo (La Wallonie entreprend) utilisant l’image de son frère qui lui a déplu?

Nous avions demandé à Benoît Lutgen de pouvoir l’accompagner durant la journée, comme nous l’avons fait avec Jean-Pierre, mais il a refusé.  

Benoît Lutgen ©BELGA


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