analyse

L’humour, arme de campagne aux Etats-Unis

En campagne en 2016, Trump acceptera que Jimmy Fallon, animateur d’un célèbre talk-show, lui ébouriffe les cheveux afin d’attester que sa coiffure n’est pas artificielle! ©rv

Existe-t-il un rire démocrate et un rire républicain? Quels sont les atouts, les faiblesses de l’humour et son impact sur les convictions du citoyen à l’heure du vote? Découvrez la "love affair" entre humour et politique et pourquoi Donald Trump pourrait bien être "le plus grand humoriste de sa génération"...

Et si une blague avait déclenché 4 ans de malheur? Les punchlines balancées par Barack Obama en présence de Donald Trump lors d’un gala en 2011 ont-elles réellement poussé ce dernier à se présenter à l’élection de 2016? Roger Stone, l’un des conseillers du président républicain, le prétend. Lors de cette soirée annuelle des correspondants de presse, Trump s’est senti humilié par l’ironie mordante d’Obama:

À écouter en lisant l’article:

Bruce Springsteen, "Letter To You"

"Donald peut désormais se poser les vraies questions comme: avons-nous vraiment marché sur la Lune? Que s’est-il vraiment passé à Roswell (1)?" 

Ayant la hantise de la honte publique, Trump se serait alors dit: "Je vais leur faire voir!" Si Obama est sans conteste le meilleur ex-président humoriste ou ex-humoriste président (voir punchlines, plus bas), il ne fut pas le premier à manier l’humour en meeting. Ronald Reagan (président de 1981 à 1989) aimait raconter des blagues sur les Russes:

"Dans mon pays", dit un Américain à un Russe, "je peux rentrer dans le bureau ovale, taper sur la table et dire: 'M. le Président, je ne suis pas d’accord sur la façon dont vous gouvernez votre pays.'"

"Moi aussi", répond le russe, "je peux aller au Kremlin dans le bureau du secrétaire général,taper sur la table et dire: 'M. le secrétaire général, je n’aime pas la façon dont le Président Reagan gouverne son pays!'"

Avant Reagan, Richard Nixon fit voler en éclat la frontière entre sérieux et non-sérieux. Lors de sa campagne en 68, dans l’émission "Laugh In" de Rowan & Martin sur NBC, il grimpe sur le bar, lançant le slogan de l’émission, "Sock it to me", que l’on peut traduire par "Fais-moi baver! Mets-m’en plein la vue!", une invitation sexuelle à peine déguisée. En 1976, Gérald Ford apparaît lui sur les écrans en lançant la célèbre phrase d’un talk-show: "En direct de New York, c’est samedi soir!" Depuis, la participation de politiques à des talk-shows est devenue indispensable pour asseoir leur popularité, un sondage démontrant que 39% des jeunes ne s’informent pas grâce aux journaux télévisés, ils attendent le "Tonight Show" de Jimmy Fallon!

"À partir des années 80, les politiques courent sur les plateaux télé car l’on constate une chute d’intérêt pour la politique en général et une montée de l’abstentionnisme lors des votes."
Julie Dufort
Politologue et professeur à l’école nationale de l’humour de Montréal

Julie Dufort, politologue et professeur à l’école nationale de l’humour de Montréal, retrace l’historique de cette relation entre humour et politique: "Dans son essai 'La Guerre du Faux', Umberto Eco écrit que le mariage entre info et divertissement est la caractéristique la plus importante de l’évolution de la programmation télévisuelle des années 80. Les politiques courent sur les plateaux télé car l’on constate une chute d’intérêt pour la politique en général et une montée de l’abstentionnisme lors des votes." Ainsi par exemple, en 92, Bill Clinton jouera du saxo en fin de soirée à la télé. "Début des années 2000, ce sera l’âge d’or de la satire politique en TV", poursuit-elle. Mais les animateurs ne militent pas, ils jouent aux chiens de garde, critiquent ce qui se joue dans le pays sans être partisan. Vu le succès de ces shows, les politiques multiplieront leurs apparitions." Dans le fameux SNL, le "Saturday Night Live", Hillary Clinton jouera une barmaid! "En 2016", conclut Julie Dufort, "l’humour en TV devient pro-démocrate, intégrant même des segments sérieux pour traiter de l’actualité, ces émissions deviennent très critiques par rapport à la présidence de Trump."

Tomber en humour

Mais que gagnent les politiques à truffer d’humour leurs déclarations? Prenons un exemple. Lors de son dernier gala en 2016 devant les journalistes à la Maison-Blanche, Barack Obama balançait:

"On dit que Donald Trump manquerait d’expérience internationale. Pourtant, il a passé des années à rencontrer des leaders du monde entier: Miss Suède, Miss Argentine, Miss Azerbaïdjan…"

Grâce à cette saillie, le Président peut se passer d’argument pour combattre le programme de Trump. En une seule punchline, le Républicain est discrédité. C’est un atout de l’humour, comme l’explique Jean-Marc Defays, professeur d’université de Liège: "L’humour permet de s’éviter de longues explications, de faire l’économie d’une argumentation plus sérieuse." On saisit la force d’un trait d’humour sur un discours classique. Obama valorise le public, le considérant assez intelligent pour saisir l’allusion, ici à Trump et à ses aventures amoureuses. L’humour flatte l’ego du public, créant une forte complicité. "Les politiques doivent inscrire ça dans leur plan de com’, mettre de l’humour dans leurs passages média", pointe Jérôme Cotte, doctorant en philosophie et membre de l’Observatoire de l’humour de Montréal, pour montrer qu’ils sont humains, proches des gens. Mais dans les faits, il y a quelque chose de l’ordre du subterfuge, de l’illusion que l’humour nous rapprocherait du politicien car aujourd’hui, on n’a jamais autant été dépossédé d’une réelle emprise sur le sort de la société, sur les lois, sur l’évolution du monde." L’humour se révèle donc une arme stratégique. "L’humour sert aussi parfois pour dévier d’un sujet", ajoute Julie Dufort. "Donc si on parle d’un sujet X, Y dans la politique et qu’on souhaite diriger la conversation autrement, on fait une blague et on passe à autre chose!" Obama a bien compris cet aspect-là:

"L’humour permet de s’éviter de longues explications, de faire l’économie d’une argumentation plus sérieuse."
Jean-Marc Defays
Professeur à l’université de Liège

"Nous avons lancé cette année: le site de notre nouveau système d’assurance santé. Ça aurait pu mieux se passer!" 

Une petite phrase ironique, des éclats de rire dans l’assistance et le Président coupe l’herbe sous le pied de l’opposition se trouvant fort dépourvue lorsque la vanne est venue. "L’humour permet également de se montrer supérieur aux difficultés qui se présentent à l’homme politique", surenchérit Jean-Marc Defays, "de prendre du champ en quelque sorte".

Prendre de la hauteur grâce à l’humour? Voici THE exemple. En 2011, Obama, harcelé par la droite à propos de ses origines, de son certificat de naissance, déclare ceci:

"Ce soir, pour la première fois, je vais diffuser la vidéo officielle de ma naissance."

Et sous les yeux d’un public hilare, il projette le début du dessin animé le "Roi Lion" de Walt Disney! Obama fait d’une pierre deux coups: il se moque de lui-même et assassine ceux qui l’attaquent! L’autodérision se révèle la forme d’humour la plus noble. Autre exemple, Obama cette fois se moque de son propre parti à travers la candidature d’Hillary Clinton:

"Vous devez bien admettre, Clinton qui veut séduire les jeunes électeurs, c’est comme vos parents s’inscrivant sur Facebook…" 

En résumé, l’humour permet donc à un politique de ne pas devoir parler en profondeur du programme de ses opposants, de devancer les critiques et donc de sauver la face! De plus, l’humour crée une complicité avec les électeurs en passant pour un gars coooooool, qui ne se prend pas au sérieux. Mais si Obama régna en maître sur ce plan, Trump n’est pas en reste…

Humour républicain versus humour démocrate?

Donald Trump est connu pour son humour bas de gamme et machiste, comme ici à propos d’Elisabeth Warren, l’une des candidates à l’investiture démocrate qui revendiquait son origine indienne. "On l’appelle Pocahontas", ironise Trump, se moquant de son physique, de "ses pommettes hautes". Et cerise sur le gâteau, il ajoute:

"Ho! On doit rire gentiment d’elle car c’est la période #MeToo! Il faut être très gentil!"

C’est là toute la délicatesse de l’auteur du célèbre "Je peux les (les femmes, NDLR) attraper par la chatte", prétendant, pour se dédouaner, faire de l’humour "de vestiaire". Mais à côté de ce genre de saillie lourdingue, il a comme Obama pratiqué l’autodérision. C’est ainsi qu’on l’entendra déclarer lors d’un gala:

"Je suis en fait une personne modeste, très modeste! Beaucoup de gens me disent même que ma modestie est ma plus grande qualité!"

"Trump est le président le plus ridiculisé dans les talk-shows."
Julie Dufort

En campagne en 2016, Trump acceptera que Jimmy Fallon, animateur d’un célèbre talk-show, lui ébouriffe les cheveux afin d’attester que sa coiffure n’est pas artificielle! Fallon ne se privera pas de le décoiffer complètement (voir photo)! Vous vous souvenez des critiques essuyées par Melania Trump pour son discours prononcé lors de la convention du parti républicain, un copier-coller d’un discours de… Michelle Obama prononcé en 2008? Lors d’un dîner de charité à New York, Trump volera au secours de sa femme:

"Michelle Obama fait un discours et tout le monde l’adore. Ils pensent qu’elle est absolument géniale. Ma femme Melania fait exactement le même discours et les gens lui tombent dessus! Je ne comprends pas pourquoi!"

C’est assez subtil de ne pas nier la critique et de la prendre avec du recul. On remarquera juste que Trump fait rire au détriment de sa femme et non de lui-même. Dernier exemple. Pour se moquer de ceux qui le traitent de climatosceptique, Trump tweete:

"À la frontière sud, il y a beaucoup de chaleur, beaucoup de soleil... Nous réfléchissons à la construction d’un mur… solaire, cela générerait de l’énergie et cela le financerait! Sacrée imagination, hein?"

Signalons que depuis qu’il est élu, Trump vomit sur tous ces TV shows où l’on se moque de lui et il n’a plus jamais participé aux galas annuels de la presse à la Maison-Blanche, refusant de se prêter au jeu du "roasted" (le bien cuit), ce monologue d’ouverture délivré par un humoriste se moquant du président en service. "Trump est le président le plus ridiculisé dans les talk-shows", précise Julie Dufort. Après un an d’élection, il fut la cible de plus de 3.000 blagues dont 90% portaient sur son physique et son langage, très peu sur son contenu!"

Dans le camp démocrate, l’humour de Joe Biden est catastrophique, il s’est d’ailleurs défini lui-même comme "une machine à gaffe". Ainsi il créa un malaise lorsqu’entouré d’enfants, il lança:

"Quand j’étais maître-nageur, les enfants aimaient toucher mes jambes poilues! Et j’aimais que les enfants sautent sur mes genoux!"

L’humour de Joe Biden est catastrophique, il s’est d’ailleurs défini lui-même comme "une machine à gaffe".

Il tentera maladroitement de rattraper sa bourde par un trait d’esprit. Sur scène, il s’approche d’un enfant et dit:

"J’ai eu la permission de faire une étreinte! Cet enfant m’a autorisé à le toucher!"

Malaise au carré. Hillary Clinton, par contre, a réussi quelques bonnes vannes. Ainsi, lors d’un gala auquel participait Donald Trump, elle lâchera, ironique:

"Il n’y a pas de prompteur ce soir. C’est sans doute mieux. Vous avez vu l’autre jour Donald s’agacer à cause d’une défaillance. Je comprends, c’est dur à suivre, surtout quand le discours est directement traduit depuis la version originale russe!"

Elle donnera aussi dans l’autodérision:

"Je ne suis pas connue pour mon sens de l’humour, voilà pourquoi il a fallu tout un village pour écrire ces blagues!"

Existe-t-il un humour spécifiquement démocrate et un autre plus conservateur? "Les procédés sont utilisés des deux côtés mais les Démocrates utilisent généralement plus l’humour dans leur façon de faire de la politique", souligne Julie Dufort. "Peut-être parce que les Conservateurs sont moins portés à aller du côté artistique que les gens plus progressistes. Mais le prochain candidat républicain pourrait avoir un sens de l’humour aussi développé que Barack Obama!"

L’humour, arme de séduction massive

Quel effet provoquent ces tonnes de blagues anti-Trump déversées à longueur d’années? Elles confortent évidemment les convictions des anti-Trump mais modifient-elles celles des pro-Trump? À quoi sert l’humour s’il ne cultive que l’entre-soi? "Le fait de rire régulièrement d’un président peut créer du cynisme, diminuer l’intérêt pour la politique !", pointe Julie Dufort. "Cela pourrait pousser des jeunes à ne pas aller voter, je reste à la maison car ce sont tous des clowns… Par contre, l’humour a une vertu, il est utile! Beaucoup d’Américains apprennent ce qui se passe en politique grâce aux émissions d’humour! C’est une porte d’entrée pour diffuser l’actualité politique." Il reste qu’à force d’apprendre la politique par le biais du traitement humoristique et non par des sources d’information pure, on s’approche dangereusement de ce que Trump a inauguré: la post-vérité. Entre fake news et traits ironiques, la frontière est ténue:

"Si l’humour permet de se dire que le monde peut être meilleur ou plus juste, il ne donne pas les clefs."
Jérôme Cotte
Doctorant en philosophie et membre de l’Observatoire de l’humour de Montréal

"Il gèle et il neige à New York. Nous avons besoin du réchauffement climatique!"

Pas mal d’humoristes auraient pu écrire cette saillie cynique afin de se moquer des climatosceptiques. Il s’agit pourtant d’un tweet de Trump encourageant par l’absurde son climatoscepticisme.

Si l’on ne distingue plus le vrai du fou, peut-on conclure que l’humour est devenu le pantin du politique, qu’il a perdu toute impertinence? "Non", dément Jérôme Cotte, "l’humour peut être émancipateur. Quand il arrive à déstabiliser, à déformer notre représentation habituelle que l’on se fait de la politique, du monde, cela nous donne la conscience que ce qu’on croit être une grande fatalité, l’ordre naturel de la vie, peut être transformé au sein de la réalité. Mais si l’humour permet de se dire que le monde peut être meilleur ou plus juste, il ne donne pas les clefs. Il n’est pas moralisateur, ne dicte pas une recette pour s’émanciper, il donne juste l’idée du possible. C’est sûr, l’humour ne changera pas le monde mais vouloir changer le monde sans humour, c’est dangereux."

(1) Roswel: lieu au Nouveau-Mexique où en 1947 se serait posé un OVNI (en réalité un ballon-sonde américain espion), ce qui relança le mythe de la venue sur terre d’extra-terrestres.

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