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"A chaque fois que je vois Joe Biden, je me dis qu’enfin, il y a un adulte dans la pièce"

Des supportrices de Joe Biden présentes à un meeting du candidat démocrate en Caroline du Nord. Le vote des femmes sera décisif dans cet Etat où les sondages placent Trump et Biden au coude-à-coude. ©AFP

Donald Trump souhaite les maintenir au sein de sa base, Joe Biden espère qu’elles rejoindront son camp. Les femmes de banlieues résidentielles pourraient bien offrir la victoire dans la course à la Maison-Blanche. Reportage en Caroline du Nord.

Beth Bonar est fatiguée d’entendre Donald Trump qualifier les résidentes de banlieues de « femmes au foyer » lorsqu’il réclame leur vote. « Nous sommes plus que des épouses, la plupart des femmes que je connais travaillent », proteste cette démocrate rencontrée dans un grand entrepôt des environs de Raleigh, la capitale de Caroline du Nord. Chaque jour, la bénévole de 62 ans accueille les électeurs à la recherche de pancartes à l’effigie du candidat Joe Biden.

Cette ancienne fonctionnaire de l’Etat de Caroline du Nord connaît bien la région et l’a vue se transformer au fil du temps. « Il y a énormément de monde qui arrive dans nos quartiers. Nous sommes débordés par les nouvelles constructions. Rien que sur la route où j’habite, il y a 600 maisons en train d’être construites. Et ce n’est pas le voisin d’à côté qui emménage, ce sont des familles qui viennent de loin. » Parmi les bénévoles dans l’entrepôt, Beth Bonar compte « cinq ou six » personnes originaires de New York. « Beaucoup sont démocrates et viennent pour raisons professionnelles», explique-t-elle. Le secteur de la tech, en Caroline du Nord, attire en effet beaucoup de nouveaux habitants, souvent davantage diplômés que la moyenne.

"Je ne peux pas ramener d’autocollant Joe Biden à la maison sinon mon mari saura que j’ai voté pour lui."
Beth Bonar
Militante démocrate (Raleigh, Caroline du Nord)

Les démocrates de Caroline du Nord misent sur cette croissance démographique des villes et des banlieues pour récupérer de nouveaux électeurs. Et selon Beth Bonar, certaines femmes du coin ont même changé d’avis. « Lorsque je suis bénévole au bureau de vote de mon quartier, beaucoup me disent: ‘Si mon mari savait que j’étais là, prête à voter pour un démocrate, il serait très énervé’. Ou bien: ‘Je ne peux pas ramener d’autocollant Joe Biden à la maison sinon mon mari saura que j’ai voté pour lui.’ »

Biden, le "soulagement"

Christine Kelly, une autre militante démocrate du coin, n’est pas étonnée de cette évolution politique. « Nous les femmes, nous nous inquiétons pour nos enfants, notre famille. Nous sommes celles qui se demandent comment les nourrir, celles qui vont acheter les stocks de papier toilette en prévision d’un confinement. Bref, nous sommes probablement celles qui ont le plus souffert de la crise sanitaire. » Cette cadre de 58 ans dans une entreprise de logiciels attend donc du Président des Etats-Unis qu’il vienne apaiser ces inquiétudes. « J’aimerais être fière de pouvoir dire que j’appartiens à une démocratie qui se soucie de son peuple. Ça nous manque. A chaque fois que je vois Joe Biden, je me dis qu’enfin, il y a un adulte dans la pièce. C’est un tel soulagement ! »

La Caroline du Nord du côté démocrate? "Ce serait un message très important. Cela voudrait dire qu’on fait tomber ce mur du Sud."
Christine Kelly
Militante démocrate (Raleigh, Caroline du Nord)

En 2016, Donald Trump a remporté la Caroline du Nord avec 3,6 points de plus que Hillary Clinton. Cette année, Joe Biden mène d’une très courte tête dans les sondages, mais cette avance reste dans la marge d’erreur. Les démocrates comme Beth Bonar et Christine Kelly espèrent que les femmes comme elles, les nouvelles venues et les déçues de Donald Trump s’allieront pour élire l’ex-vice-président et sa colistière Kamala Harris. « Si nous arrivons à faire basculer la Caroline du Nord du côté démocrate, ce serait un message très important. Cela voudrait dire qu’on fait tomber ce mur du Sud. »

Marian Lewin, vice-présidente de la Ligue des électrices (League of women voters) de Caroline du Nord, une association qui promeut le vote des femmes, note que les femmes sont plus nombreuses que les hommes à être inscrites sur les listes électorales dans cet Etat. « Elles participent aussi davantage aux élections », ajoute-t-elle. En 2016, les femmes blanches penchaient du côté de Donald Trump, « donc il espère renouveler l’opération », relève-t-elle. Pour cela, le Président républicain mise sur le thème de « la loi et l’ordre ». Il garantit à ces femmes la sécurité de leurs banlieues face aux manifestations et aux émeutes qui ont secoué le pays ces derniers mois

"Après l’élection d’Obama, il y a eu cette croyance naïve que le racisme, c’était du passé, un peu comme l’antisémitisme en Europe. Or c’est quelque chose d’ancré, on pense que c’est réglé mais ça ne l’est pas."
Marian Lewin
Militante démocrate (Raleigh, Caroline du Nord)

"Ouvrir les yeux"

Marian Lewin doute cependant que ce message soit efficace. « Les violences ont été localisées à des endroits précis. Donc je ne suis pas sûre que les gens d’ici considèrent cela comme une menace contre leur sécurité personnelle. » Ces manifestations, initiées par le mouvement antiraciste Black Lives Matter, ont selon elle au contraire permis d’ouvrir les yeux de nombreuses électrices sur le racisme systémique aux Etats-Unis, « même si ça n’arrive pas dans leur quartier ». « Après l’élection d’Obama, il y a eu cette croyance naïve que le racisme, c’était du passé, un peu comme l’antisémitisme en Europe. Or c’est quelque chose d’ancré, on pense que c’est réglé mais ça ne l’est pas. »

Marian Lewin prévient toutefois que cette prise de conscience chez les Américains, et en particulier les femmes de banlieue, ne signifie pas pour autant que leur vote basculera automatiquement vers le parti démocrate. « Je crois qu’il existe encore beaucoup de femmes qui soutiennent Donald Trump avec force. Penser que les femmes, en particulier les femmes blanches, ne vont plus voter pour lui, c’est une projection qui ne se traduira pas forcément dans les chiffres. »

"Joe Bien fait beaucoup de promesses qui vont coûter une fortune. Nous sommes déjà trop taxés."
Rachel
Supportrice de Donald Trump

En effet, dans les bureaux de vote de la banlieue de Raleigh, tout comme dans la rue, nous avons croisé de nombreuses supportrices de Donald Trump. Rachel, une ancienne institutrice de 32 ans qui a arrêté de travailler pour s’occuper de sa petite fille pendant la pandémie, pense d’abord à ses impôts. « Joe Bien fait beaucoup de promesses qui vont coûter une fortune. Nous sommes déjà trop taxés. Il dit que ceux qui gagnent moins de 400.000 dollars par ans ne verront pas leurs impôts augmenter, mais je ne crois pas que ça soit vrai. »

"Un être humain détestable"

La personnalité du Président, bien que critiquable, ne l’empêchera pas de voter pour lui une deuxième fois. « Oui Donald Trump est infecte, oui il manque de respect aux femmes. Oui, il dit beaucoup de trucs stupides », énumère Rachel. « Mais c’est un homme d’affaires. Je n’ai pas besoin de l’apprécier pour savoir qu’il est plus capable que Joe Biden, qui est en politique depuis près de 50 ans et nous a prouvé qu’il n’avait toujours pas les réponses. »

"Je ne sais pas si j’ai envie d’un nouveau septuagénaire blanc pour diriger le pays."
Elizabeth
Habitante de Raleigh (Caroline du Nord)

Au contraire, Elizabeth, une autre femme au foyer rencontrée au café d’une petite rue commerçante, se sent « incapable de voter pour Donald Trump car c’est un être humain détestable ». Cela dit, cette mère de deux enfants qui a voté pour Hillary Clinton en 2016 n’est pas sûre de vouloir de Joe Biden à la Maison-Blanche, bien qu’elle soit en accord avec son programme. « Je sens que si je vote pour lui, je m’engage à huit ans de présidence Biden. Et je ne sais pas si j’ai envie d’un nouveau septuagénaire blanc pour diriger le pays. Pour être honnête, je me demande si je ne vais pas tout simplement m’abstenir et laisser faire les choses. »

"Donald Trump, bien qu’ils soit affreux, projette l’image d’un homme fort. Je crains que ça ne soit pas le cas de Joe Biden."
Elizabeth
Habitante de Raleigh (Caroline du Nord)

Que reproche-t-elle à Joe Biden exactement ? « Donald Trump, bien qu’ils soit affreux, projette l’image d’un homme fort. Je crains que ça ne soit pas le cas de Joe Biden. Son âge est un problème, il a passé l’âge de la retraite, tout comme Donald Trump ou Hillary Clinton d’ailleurs. Il nous faut du sang neuf. » Elizabeth a bien conscience que sa position peut faire bondir les démocrates qui répètent qu’il s’agit de l’élection la plus importante de leur vie. « La plupart de mes amies ont voté, dès qu’elles ont pu, pour Biden. Je sens un peu d’appréhension à l’idée d’exprimer mes opinions face à elles car ce sont des femmes très fortes et j’ai peur qu’elles me jugent ou qu’elles se mettent en colère contre moi. »

Tout comme Elizabeth, de nombreuses électrices de Caroline du Nord ne sont pas affiliées à un parti en particulier. « J’en vois beaucoup au bureau de vote où je suis bénévole », observe Lynn Ruck, une militante démocrate très angoissée par les résultats de la présidentielle. « On reçoit des statistiques qui montrent que les non-affiliés votent davantage que les démocrates et les républicains. Donc c’est une vraie inconnue. Nous n’avons aucune idée de leur choix. » La seule chose qu’elle et ses camarades puissent faire, à ce stade, c’est de contacter « chacun des électeurs enregistrés au parti démocrate qui n’ont pas encore voté et de s’assurer qu’ils mettent un bulletin dans l’urne. » Ensuite, il ne leur reste plus qu’à prier.

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