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À San Antonio, les Belges font partie de l'Histoire

©© JTB Photo

De nombreux immigrés belges se sont installés dans le sud du Texas à la charnière entre le 19e et le 20e siècle. Aujourd’hui, leurs descendants continuent à se retrouver à l’occasion.

Deux pans de mur et trois vitrines. Voilà la place occupée par les traces de l’immigration belge à l’Institut des cultures texanes, un musée de San Antonio présentant les différentes communautés d’immigrants qui ont contribué à la création du Texas. Photos d’époque, charrue à l’ancienne, vaisselle en faïence, sabots en bois, carrés de dentelle, le résultat donne plutôt bien. Lucille Berckmoes râle quand même un peu qu’aucun panneau n’indique que cette partie du musée soit consacrée à la Belgique. Les Pays-Bas, eux, ont "leur" panneau, siffle entre les dents la vieille dame devant une photo de son père. Même à 8.000 kilomètres de chez nous, la rivalité entre Flamands et Néerlandais, ce n’est pas une mince affaire.

Née à Anvers, Lucille est arrivée en 1932 à San Antonio. Ses grands-parents avaient une ferme à l’est de la ville. C’est là que ses parents les ont rejoints et qu’elle a grandi. "Nos terres se trouvaient près de l’AT&T Center (le complexe sportif où joue la célèbre équipe de basket-ball des San Antonio Spurs). On y faisait pousser des choux et des asperges", se souvient-elle. Juste à côté du complexe sportif, une zone essentiellement industrielle est d’ailleurs traversée par la Belgium Lane, une longue avenue coupée en son milieu par la Brussels Street. Tout un symbole dans ce coin de la ville où d’autres rues portent le nom de Marseille, Versailles ou Picardie, en clin d’œil à nos voisins français partis eux aussi tenter leur chance au sud du Texas.

Une zone industrielle est traversée par la Belgium Lane, une longue avenue coupée en son milieu par la Brussels Street.

La plupart des immigrés belges, généralement flamands, sont arrivés à San Antonio à la charnière des 19e et 20e siècles, même si le premier fut un Bruxellois, Juan Banul, qui vécut au 18e siècle dans le célèbre Fort Alamo, à l’époque où il s’agissait encore d’une mission espagnole. Ces immigrés s’appelaient De Winne, Van Daele, Van De Walle, Persyn, Baeten, des noms qu’ils sont plusieurs centaines à encore porter aux quatre coins de la ville. C’est d’ailleurs un De Winne, Wayne, qui est aujourd’hui le président du Belgian American Club de San Antonio, le plus grand du pays avec ses 650 membres. "Mon père tenait l’auberge The Belgium Inn, où tous les hommes venaient jouer au jeu de boules flamandes", explique-t-il devant une photo de son papa exposée à l’Institut des cultures texanes.

Des maraîchers

À l’origine, ces immigrés belges de San Antonio étaient surtout des maraîchers. C’est eux qui ont lancé l’industrie agroalimentaire de la ville. "Les Belges sont arrivés ici avec leur savoir-faire agricole. Puis, ils ont continué à se former, à s’intéresser à de nouvelles techniques. C’est eux qui ont introduit les techniques d’irrigation et de conservation des sols", explique fièrement Jackie Van De Walle, une "Belge" de la troisième génération rencontrée dans le bureau du Consul honoraire de Belgique, Bob Braubach. En 1951, les descendants des premiers arrivants belges créeront même le San Antonio Produce Terminal Market, qui sert aujourd’hui encore de grande criée.

"La frite"

Un restaurant "belge" au centre-ville de san antonio

Le restaurant La Frite, situé au sud du centre-ville, est le "place to be" pour qui veut manger un vol-au-vent, un filet américain frites, des escargots de bourgogne ou une frisée aux lardons. Et ceux qui sont plutôt "sucré" peuvent déguster des gaufres de Liège, des matons, des profiterolles et autres mousses au chocolat au salon de thé Belgian Sweets. Tout est préparé sur place. C’est la femme du propriétaire, une Bruxelloise, qui est aux fourneaux. Les seules gourmandises importées de Belgique sont les pralines Neuhaus qui trônent à l’entrée de la boutique.

 

Les Van De Walle, dont plusieurs frères avaient émigré vers le Texas en 1905, font partie de ceux qui ont activement participé au développement de l’industrie agroalimentaire locale. Propriétaires de plusieurs fermes, ils s’étaient regroupés au sein d’une société – Van De Walle Farms, Inc – à la fin des années 60. En 1983, l’entreprise se lançait dans la production de sauces mexicaines (Van De Walle Farms Picante sauces) une affaire qui finit par aiguiser plusieurs appétits extérieurs. En 2002, la société était rachetée une première fois par Silver Ventures, une entreprise de la région. Rebaptisée San Antonio Farms, elle tombait en 2007 dans l’escarcelle de TreeHouse Foods, un groupe alimentaire de l’Illinois.

L’histoire de la famille Van De Walle n’aura cependant pas toujours été rose, à l’image d’autres familles belges. Il y a d’abord eu les menaces indiennes et mexicaines. "Les ancêtres de ma femme avaient construit une petite forteresse en pierre pour se défendre. La maison comptait trois tours de guet et elles ont servi!", raconte Joe Van De Walle, un cousin de Jackie.

©Catherine Mommaerts

Déménagements forcés

Puis, il y a eu les déménagements forcés, à mesure que la ville s’étendait. "Plusieurs familles belges ont été obligées de revendre leurs terres au rabais. Une de nos fermes a été condamnée par la construction de l’autoroute I-90. On a à nouveau été expropriés au moment où l’armée a construit la base aérienne de Lackland. Nos terres se situaient au niveau des pistes de décollage", se souvient Jackie. Certains cousins ont carrément quitté San Antonio, pour s’établir un peu plus au sud, le long de l’autoroute I-35, plus à l’ouest vers Castroville, voire à Houston.

“De Minneapolis à San Antonio, que veulent les Américains ?" Découvrez le reportage photo en cliquant ici

À la grande époque, celle où les "Belges" habitaient, allaient à l’école, travaillaient et se mariaient exclusivement entre eux, tout ce petit monde fréquentait la paroisse Saint Johns Berchmans, au sud du centre-ville. "On s’y retrouvait après la messe, le samedi soir et pour toutes les grandes occasions", se souvient Joe. Créée par les immigrés belges au début du XXe siècle, la paroisse, qui comptait également une petite école, a déménagé entre-temps. Mais le site est actuellement occupé par une petite église plus récente, la Saint Stephen’s Church, nommée ainsi en hommage à Stephanie Hooghe, une religieuse morte en 1911 et qui se trouvait être la grand-tante de Jackie et de Joe Van De Walle.

Aujourd’hui, la communauté belge continue à se retrouver aux grandes occasions. "Nous fêtons Noël ensemble", explique Wayne De Winne. Pas de dinde et de foie gras au menu, mais plutôt un grand barbecue, à la texane L’autre grand rendez-vous annuel, c’est la "Kermesse", qui se tient en juin à l’occasion du Texas Folklife Festival. L’événement, organisé par l’Institut des cultures texanes, est l’occasion pour chaque communauté texane de partager sa culture. Les Belges y vont en nombre. On y mange des gaufres, des saucisses, de la pape au riz et on y boit de la bière belge. "Mais on assiste aussi à une messe en plein air", précise, sourire en coin, Donna, la femme de Wayne. La petite communauté belge de San Antonio s’était également retrouvée le 3 avril dernier, le temps d’une messe donnée en hommage aux victimes des attentats du 22 mars.

Quoi qu’il en soit, la relève est assurée. Wayne Jr, le fils de Wayne et Donna De Winne, est un membre actif du Belgian American Club. "Je garde des super bons souvenirs de ces fêtes belges. Quand j’étais enfant, j’adorais ça", explique-t-il avec un grand sourire. Et maintenant? "Je veux que les traditions perdurent. J’aime bien emmener mes amis à ces fêtes pour qu’ils découvrent la culture belge", répond le jeune homme.

élection | Les "Belges" votent Trump

Qu’on se le dise. Les quelques descendants d’immigrés belges rencontrés à San Antonio voteront pour Donald Trump le 8 novembre. Et ils ne portent pas Hillary Clinton dans leur cœur. "On ne peut pas croire un mot de ce que dit Hillary. Le pire, c’est que certains conservateurs disent qu’ils préfèrent voter pour elle plutôt que pour Trump!", s’indigne Joe Van De Walle. "Les Clinton se sont mis plein d’argent dans les poches avec leur fondation. Ils étaient ruinés au moment de sortir de la Maison-Blanche et maintenant ils pèsent 300 millions de dollars!", accuse pour sa part Donna De Winne. La fortune des Clinton se situerait en fait dans une fourchette de 11 à 53 millions de dollars, selon des informations financières publiées par la candidate démocrate. Un détail pour ses détracteurs…

Trump, par contre, c’est l’homme de la situation pour nos "Belges". "Les gens qui ont une once d’intelligence voteront pour Trump car c’est ce qu’il y aura de meilleur pour notre économie", clame Jackie Van De Walle, qui s’exprimait juste avant que Trump ne soit accusé par plusieurs femmes d’attouchements sexuels. Chez les De Winne, on votera aussi pour Trump. "Au début, je soutenais Ted Cruz (le sénateur du Texas, NDLR). Mais maintenant je suis persuadé que Trump est celui qui fera avancer les choses. Il fera tout ce qu’il faut pour y arriver, même s’il faut faire des compromis avec les démocrates", explique Wayne Jr.

Et les propos de Trump sur les immigrés musulmans ou mexicains, comment passent-ils auprès de ces descendants d’autres immigrés? "Quand nos grands-parents sont arrivés aux Etats-Unis, ils ont appris l’anglais et se sont adaptés aux règles américaines. Nous avons été éduqués avec la notion que tous les gens sont égaux et qu’il faut se respecter mutuellement. Tous les immigrés qui arrivent aujourd’hui aux Etats-Unis ne le voient plus forcément comme ça", tranche Jackie Van De Walle.

Et si c’est Clinton qui l’emporte? "Le Texas fera sécession", répond Wayne Jr De Winne. Et le jeune homme ne semble blaguer qu’à moitié…

économie | Mission princière en décembre

Du 3 au 11 décembre prochain, la princesse Astrid dirigera une mission économique au Texas. Initialement, la mission ne devait se rendre qu’à Austin, la capitale de l’Etat, et à Houston. Mais elle fera également étape à San Antonio. "C’est parce que l’histoire de la ville est liée à la Belgique", expliquait au début du mois Pascaline De Splenter, coordinatrice de la mission, à l’occasion d’une visite préparatoire au Texas. Accompagnée de représentants des services régionaux du commerce extérieur, de l’ambassade de Belgique à Washington et des Affaires étrangères, elle a passé en revue les lieux qui seront visités par la Princesse. Les autorités de la ville de San Antonio étaient d’ailleurs aux petits soins pour notre délégation d’éclaireurs.

 

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