reportage

Washington se prépare à une investiture sous haute tension

Des barrières surmontées de fils barbelés ont été installées autour du Capitole pour en interdire l'accès à toute personne non autorisée. ©EPA

Les prochains jours s’annoncent tendus à Washington et dans d’autres villes où des manifestations violentes sont attendues d’ici à l’investiture de Joe Biden, mercredi.

Depuis quelques jours, les Washingtoniens ne reconnaissent plus leur ville. Dans les rues du centre, il règne comme un air de fin du monde. Des véhicules de police barrent les routes, les officiers des forces de l’ordre sont presque plus nombreux que les piétons et, surtout, une ambiance inquiétante se mêle au froid hivernal. Le calme avant la tempête?

20.000
La cérémonie d'investiture de Joe Biden sera protégée par 20.000 soldats de la Garde nationale. C'est davantage que le nombre de troupes américaines présentes en Irak et en Afghanistan réunis...

Le pire a peut-être déjà eu lieu le 6 janvier lors de l’assaut du Capitole par des partisans de Donald Trump. Cette journée de violences, qualifiée de tentative de coup d'État par de plus en plus d’analystes, a fait cinq morts et a déclenché une fortification sans précédent de la capitale américaine.

Cérémonie réduite au strict minimum

Désormais, il n’est plus possible pour les passants de s’approcher du Congrès américain ni même de la pelouse qui l’entoure. La Maison-Blanche et la Cour suprême sont elles aussi calfeutrées. À l’intérieur du Capitole, des soldats de la Garde nationale, en tenue de camouflage, sac à dos et armes à la ceinture, protègent les élus de jour comme de nuit. Ils seront quelque 20.000 d’ici à l’investiture de Joe Biden, le 20 janvier. Le programme de la journée, déjà considérablement bousculé par la pandémie de coronavirus, est réduit au strict minimum.

Le nouveau président américain a prévenu qu’il n’avait pas peur: main sur la Bible, il prêtera bien serment en extérieur, malgré les menaces de nouvelles violences. Autour de lui, cependant, il n’y aura pas foule. Le National Mall, la grande esplanade qui s’étend du Capitole au Washington Monument, avec pléthore de musées de part et d’autre, sera fermé au public. Du jamais vu. Aucun écran géant ne diffusera l’événement, alors même que des artistes comme Lady Gaga et Jennifer Lopez doivent se produire.

Certains n’hésitent pas à appeler à une deuxième attaque du Capitole et à la mise à mort des élus et des journalistes qui couvriront l’événement.

Risque de terrorisme domestique

Le FBI, pour qui le terrorisme domestique d’extrême droite est désormais la plus grande menace, a prévenu: dès ce samedi et jusqu’à mercredi, jour de l’investiture, de potentielles tensions sont attendues. Des appels à manifester armés, dimanche, devant les capitoles de chaque État et devant le Capitole de Washington, ont été formulés par divers groupes qui veulent en découdre. Certains n’hésitent pas à appeler à une deuxième attaque du Capitole et à la mise à mort des élus et des journalistes qui couvriront l’événement. 

La maire de Washington a appelé les habitants à rester chez eux.

Acteurs publics et privés multiplient les efforts pour empêcher l’arrivée à Washington de potentiels terroristes. Certains des émeutiers du Capitole, identifiés, ont été placés sur des listes "no fly": ils ne pourront pas prendre l’avion pour rejoindre la capitale fédérale. La compagnie Delta a interdit aux passagers de transporter une arme dans leurs bagages à partir de samedi. Airbnb, de son côté, a annulé toutes les réservations dans les environs de la capitale américaine autour de l’investiture.

Joe Biden, lui, a annulé son voyage en train entre Wilmington, sa ville du Delaware, et Washington. Assurer la sécurité de chaque passage à niveau sur un tel trajet était devenu trop compliqué. La répétition de la cérémonie, prévue ce week-end, a été repoussée à lundi. La maire de Washington a appelé les habitants à rester chez eux. Pas question de se rendre à l’investiture, qui est d’ordinaire une fête de la démocratie américaine. Certains résidents préfèrent même s’éloigner de la ville quelques jours.

Des membres de la Garde nationale aux abords du Capitole, à Washington. ©Photo News

Suspicions entre élus

Donald Trump, frappé par un deuxième impeachment mercredi, a pour sa part appelé au calme ces derniers jours et condamné toute violence, sans pour autant reconnaître sa responsabilité dans le drame du 6 janvier. Avec toutes ces mesures de précaution, et face à ces images d’une ville barricadée, il est désormais difficile d’imaginer des hordes d’extrémistes s’approcher des lieux de pouvoir. Mais des incidents plus isolés ne sont pas à exclure. 

Des élus américains, traumatisés par les événements du 6 janvier, disent même craindre des violences de l’intérieur: à savoir émanant de leurs propres collègues. Certains représentants républicains, fraîchement arrivés au Congrès, ont maintenu leur rhétorique agressive ces derniers jours et refusent de passer sous les portiques détecteurs de métaux.

Sans les citer, des législateurs démocrates ont accusé des collègues d’avoir donné, à la veille de l’assaut, un tour de reconnaissance du Capitole à de possibles émeutiers.

Madison Cawthorn, jeune élu de Caroline du Nord, s’était vanté d’être armé lors de l’assaut du Capitole. Deux autres représentantes, Marjorie Taylor Greene et Lauren Boebert, flirtent avec les théories du complot du mouvement QAnon, et l’une d’entre elles est accusée d’avoir guidé les assaillants vers le bureau de la speaker démocrate Nancy Pelosi. 

Sans les citer, des législateurs démocrates ont accusé des collègues d’avoir donné, à la veille de l’assaut, un tour de reconnaissance du Capitole à de possibles émeutiers. Ils réclament une enquête. "Le fait est que des membres du Congrès américain, au sein du caucus républicain, sont dangereux pour notre pays et pour leurs collègues", a déclaré le représentant démocrate de New York Mondaire Jones. "La censure est une petite tape sur la main. Ces personnes doivent être chassées du Congrès et poursuivies en justice."

Radicalisation des extrémistes

Le plus inquiétant, pour les autorités, est la radicalisation profonde des plus extrémistes des partisans de Donald Trump. Qu’il s’agisse de conspirationnistes QAnon, de miliciens paramilitaires ou de suprémacistes blancs. Beaucoup, sur internet, restent sourds aux appels de leur leader à l’apaisement.

"Malgré le discours de Donald Trump hier (mercredi 13 janvier, NDLR), nous continuons à observer l’usage excessif d’une rhétorique violente et l’organisation d’activités hors ligne dans les jours qui précèdent l’investiture, non seulement à Washington mais aussi dans d’autres villes américaines", a ainsi déclaré au site Politico Chloe Colliver, chercheuse de l’Institute for Strategic Dialogue, un think tank qui traque l’extrémisme en ligne. Si la mobilisation ne faiblit pas, c’est parce que Donald Trump - et une partie de son camp - n’a toujours pas explicitement reconnu sa défaite face à Joe Biden. Les accusations infondées de fraude électorale n’ont toujours pas été retirées.

"La seule différence aujourd’hui, c’est que le leader charismatique qui inspire l’insurrection est le chef du gouvernement lui-même."
Juliette Kayyem
Ex-fonctionnaire du département de la Sécurité intérieure et auteure de "Security Mom"

Si les plus radicaux restent mobilisés, le ménage opéré ces derniers jours par les réseaux sociaux a permis d’amoindrir leur écho auprès des militants trumpistes lambda. La majorité de l’audience de ces extrémistes ne les a pas suivis sur des plateformes plus obscures, relève dans Politico Claire Wardle, co-fondatrice de FirstDraftNews, une ONG qui traque la désinformation en ligne. Or "ce qu’ils cherchent à faire, c’est du recrutement avant tout", explique-t-elle. "S’ils ne parviennent pas à toucher le public sur les médias sociaux traditionnels avec leurs messages, alors ils n'arriveront pas à attirer les papas amateurs de golf et les mamans qui ont un faible pour QAnon."

Décapiter le leadership

Le fait que Donald Trump soit désormais exclu de Twitter, Facebook et YouTube permet de limiter les dégâts, estime Juliette Kayyem, ex-fonctionnaire du département de la Sécurité intérieure et auteure de "Security Mom", dans une tribune pour The Atlantic. Comme beaucoup ces derniers jours, elle compare la radicalisation de cette extrême droite américaine à celle des autres formes de terrorisme, notamment islamiste. "La seule différence aujourd’hui, c’est que le leader charismatique qui inspire l’insurrection est le chef du gouvernement lui-même", écrit-elle. 

"Observer l’insurrection de Trump à la lumière du contre-terrorisme permet de débloquer certaines réflexions sur la manière de déradicaliser ses partisans les plus violents. Pour combattre le terrorisme avec succès, il faut commencer par le haut. Une idéologie peut survivre, mais réduire la menace terroriste requiert ce que les experts appellent la ‘décapitation du leadership’. (C’est une image.) La société a plus de chance d’aller de l’avant quand le leader idéologique d’un groupe extrémiste est isolé et affaibli aux yeux de ses partisans", ajoute-t-elle. Selon un sondage de l’institut Pew, la grande majorité des Américains - 68% - ne souhaitent pas que Donald Trump reste un personnage politique de premier plan dans les années à venir. En revanche, 29 % d’entre eux pensent le contraire.

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