reportage

"Beaucoup de clandestines vont encore connaître de nombreuses épreuves"

©AFP

De nombreuses immigrées clandestines interpellées à la frontière mexicaine passent par San Antonio avant de partir aux quatre coins du pays avec l’espoir d’être régularisées. L’Echo s’est rendu dans l’un des refuges les accueillant.

Quelques femmes s’affairent dans la cuisine, les galettes de maïs crépitent dans la poêle en diffusant leur parfum dans toute la maison. Certains enfants regardent la télé en espagnol ou jouent, d’autres courent dans les couloirs. Dans cette joyeuse cacophonie "latina", de nouvelles pensionnaires passent la porte d’entrée, le regard inquiet. C’est une journée comme les autres dans ce refuge pour femmes et enfants immigrés clandestins situé dans un quartier résidentiel en bordure du centre-ville de San Antonio.

La maison joliment peinte en vert et blanc appartient à Raices, une ONG américaine spécialisée dans l’assistance juridique aux immigrés clandestins, en particulier aux femmes et aux enfants. Jusqu’à 40 pensionnaires peuvent y séjourner. "Mais pas plus, on veut que ce refuge reste un endroit où ces femmes peuvent se reposer dans des conditions adéquates", explique Jonathan Ryan, le directeur exécutif de Raices. C’est qu’elles ne sont pas au bout de leur périple.

"J’étais rackettée. J’ai préféré partir pour rejoindre mon homme en Floride et y trouver du travail."
claris cruz hernandes
immigrée hondurienne

Relâchées d’un des centres de détention pour immigrants situés au sud du Texas, elles ne passeront qu’une nuit ici avant de prendre le bus ou l’avion, généralement vers un autre Etat où de la famille ou des amis ont accepté de les loger. "Malheureusement, on sait qu’un grand nombre d’entre elles vont encore connaître de nombreuses épreuves. Elles seront exploitées, la réunification avec leur mari ne se passera pas comme prévu ou la famille qui a accepté de les héberger leur fera comprendre qu’elles doivent partir au bout d’un certain temps", explique Jonathan Ryan.

Nouvelle immigration

Ces femmes et enfants, ce sont les nouveaux visages de l’immigration. Le candidat républicain à la présidentielle Donald Trump a beau vociférer contre les immigrés mexicains "illégaux et violeurs", aujourd’hui, les latinos qui traversent le Rio Grande viennent plutôt du Guatemala, du Honduras ou du Salvador, des pays où pauvreté, trafic de drogue et violence se mêlent insidieusement. Le nombre d’illégaux provenant du Guatemala a ainsi bondi de 273% (à 107.000) entre 2005 et 2014, selon des statistiques du département de la Sécurité intérieure. Le nombre de réfugiés honduriens a grimpé de 91% et celui des Salvadorien de 84%. Les trois nationalités confondues, on parle de 283.000 immigrés illégaux appréhendés en 2014. Et il s’agit souvent de femmes accompagnées ou non d’enfants. Cueillies par la police des frontières dès qu’elles mettent le pied sur le sol américain, ces "illégales" sont prises en charge par le département de la Sécurité intérieure, comme s’il s’agissait de terroristes. Les criminels de droit commun, eux, relèvent généralement des juridictions d’Etat. Mais ici, on considère la menace de ces immigrées comme étant nationale et c’est le Fédéral qui s’en occupe.

Centres de détention

Après avoir reçu un ordre d’expulsion du territoire, ces femmes atterrissent avec leurs enfants dans un centre de détention pour immigrés illégaux. Au total, le pays compte 34.000 lits dans ce genre de centres. Des lits qu’il faut remplir, c’est la loi. La police des frontières n’a qu’à "bien" faire son boulot… Il y a plusieurs de ces centres au Texas, dont un à Dilley, une petite ville située au sud de San Antonio, le long de l’autoroute I-35. C’est d’ici que viennent la plupart des pensionnaires du refuge de Raices. Le "South Texas Family Residential Center", qui accueille pour l’instant 1.740 femmes et enfants, est sous la responsabilité de l’administration de l’immigration et des frontières (ICE), une agence du département de la sécurité intérieure. Mais le centre est géré par une structure privée, la société CCA, comme c’est souvent le cas pour les centre de détention américain, y compris pénitentiaires. Et ces centres ont tout intérêt à ce que la fameuse règle des 34.000 lits occupés soit respectée vu que l’Etat fédéral leur paie environ 120 dollars par lit occupé et par nuit.

©AFP

"Dès leur arrivée, ces femmes et enfants peuvent prendre une douche, reçoivent des vêtements de rechange et subissent un examen médical. Les femmes peuvent aussi passer un coup de téléphone et elles sont toutes assistées par un avocat", explique Adelina Pruneda, chargée de communication à l’ICE, par e-mail. C’est la seule communication possible. Les journalistes ne sont pas les bienvenus dans ces centres de détention, y compris à celui de Dilley… Quant aux habitants de la petite ville, ils sont pour la plupart indifférents au cas de ces immigrées et à la sécurité qui les entoure. "C’est bon pour les affaires", explique même Noe Gonzales, le patron du Pacho Garcia Café, un des deux restaurants mexicains du coin. Les détenues peuvent recevoir de la visite et leurs visiteurs doivent bien manger, une aubaine. "Le centre, c’est aussi de bons boulots et il n’y en a pas des masses par ici", confie encore Gonzales visiblement peu ému par la question malgré ses origines mexicaines.

“De Minneapolis à San Antonio, que veulent les Américains ?" Découvrez le reportage photo en cliquant ici.

Une fois la procédure de régularisation lancée, les immigrées et leurs enfants peuvent quitter le centre, mais à une condition. "Elles doivent prouver que quelqu’un se portera garant d’elles et les hébergera", précise Adelina Pruneda. Certaines passeront alors par un refuge, comme celui de Raices à San Antonio, le temps de pouvoir prendre le bus ou l’avion vers une nouvelle vie. C’est le cas de Claris Cruz Hernandes et de sa fille de 14 ans, Evelyn. Elles viennent du Honduras. Le père d’Evelyn, qui vit en Floride, leur envoyait de l’argent tous les mois. De quoi susciter la convoitise des gangs. "J’étais rackettée. J’ai préféré partir pour rejoindre mon homme en Floride et y trouver du travail, n’importe quoi du moment que c’est décent", explique Claris. Elle a laissé son fils Franklin, 12 ans, avec son grand-père paternel, pris le bus avec sa fille jusqu’au Mexique, traversé le Rio Grande, affronté la bureaucratie américaine. Et la voilà, prête à partir en Floride sans aucune garantie de recevoir l’autorisation de séjour et de travail tant convoitée.

Lendemains pas garantis

"Ce sont les tribunaux d’immigration qui dépendent directement du département de la Justice qui tranchent", explique Jonathan Ryan. Il y en a au moins un par Etat. L’issue dépend souvent du bon vouloir des juges en place. Et certains tribunaux ont la réputation d’être particulièrement rigides. "Il faut éviter celui d’Atlanta, à peine 1% des demandes de régularisation y sont acceptées", explique Ryan, lui-même avocat. Et il n’est pas tendre envers le président Obama. "Sous Obama, il y a eu plus de déportations que jamais", accuse-t-il. Etonnant vu la réputation du président d’être plutôt en faveur d’une légalisation des immigrés clandestins.

Mais, les statistiques le confirment. En 2007, les autorités américaines ont déporté 319.000 immigrés illégaux vers le pays d’origine, selon des chiffres du département de l’Immigration. En 2012, on atteignait 409.000 déportés, du jamais vu, alors que le nombre d’immigrés clandestins appréhendés par les autorités avait été quasi divisé par deux sur la même période. Depuis, les chiffres se sont tassés. L’année dernière, ils n’étaient plus "que" 235.000 à être renvoyés essentiellement vers le Mexique, le Guatemala, le Honduras et le Salvador. Dans 59% des cas, il s’agissait de personnes ayant commis des infractions criminelles, soit le profil ciblé en priorité par les autorités US. Officiellement. Car dans 41% des cas, on sortait tout de même du cadre "prioritaire".

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés