reportage

"C’est le Tout-Puissant qui décide si nous attrapons le coronavirus ou non"

©AFP

Les Républicains sont nombreux à s’opposer au port du masque. Passivement, en ne le portant pas ostensiblement durant les grands rassemblements électoraux, ou activement, en manifestant contre les règles anti-Covid, une arme à portée de main.

Mercredi 14 octobre, 17 h 30, dans une banlieue de Las Vegas. Dans la lumière rougeoyante du coucher du soleil, qui se reflète sur les collines du désert Mojave autour de la ville, des dizaines de partisans du président américain attendent patiemment de pouvoir participer au rally électoral animé par Donald Trump Jr. Le fils aîné de l’hôte de la Maison Blanche mène activement campagne pour son père.

Dans ces files compactes, personne ne semble s’inquiéter du virus, comme on peut s’en rendre compte au t-shirt porté par une femme d’un certain âge qui proclame sans ambages: "The deadliest virus in the US is the MEDIA." Elle porte cependant un masque, mais "uniquement parce que les autorités le lui obligent ici."

Une autre fan vêtue d’une robe où le mot Trump est imprimé un millier de fois, enchaîne: "Je ne me préoccupe absolument pas du virus. Je ne porte jamais de masque. Ce petit bout de tissu ne sert qu’à respecter les règles ici. Comme cela, au moins, je peux continuer à respirer. Je pense au contraire que les personnes qui circulent avec un masque tomberont malades, parce que la moitié de nos masques viennent de Chine et qu’ils sont probablement contaminés."

Une autre femme encore, portant une casquette rouge Maga et un t-shirt noir où se découpe la mention "SOCIALism DISTANCING" explique pourquoi Trump remportera une victoire éclatante. "Les Démocrates sont coincés par leur logique corona. Ils veulent verrouiller complètement le pays et l’économie et peuvent donc difficilement mener encore une campagne porte-à-porte. Cette impasse les dessert. Généralement, c’est la personne dont il émane le plus d’énergie qui gagne. Et l’on voit maintenant des rassemblements pour Biden qui ne comptent que cinq spectateurs, alors que Trump en attire des milliers."

Attaques

Ce soir, ils ne sont certainement pas un millier. Mais c’est le sheriff local qui l’a voulu: pas plus de 250 participants dans l’arène. Un membre du staff de la campagne vient annoncer aux dernières personnes dans la file qu’elles ne pourront pas entrer. Elles repartent vers leurs voitures en maugréant. "Voyez comment l’État du Nevada limite notre liberté. C’est anticonstitutionnel", entend-on.  

"La maladie ne peut pas nous mettre sous son emprise, c’est nous qui allons la prendre en tenaille. Ce président nous guidera hors des ténèbres et refera de notre économie une machine imbattable."

Durant le meeting électoral, les attaques contre la politique sanitaire de Steve Sisolak, le gouverneur démocrate de l’État, reprennent de plus belle. "Nombre d’entre nous ont attrapé le coronavirus et connaissent quelqu’un qui l’a eu", rugit Michael J. McDonald, le président du parti républicain dans le Nevada, habillé d’un gilet jaune et d’un casque de chantier. "Mais la maladie ne peut pas nous mettre sous son emprise, c’est nous qui allons la prendre en tenaille. Ce président nous guidera hors des ténèbres et refera de notre économie une machine imbattable. Certains hôtels au Nevada ne peuvent ouvrir que trois jours par semaine. Je suis né et j’ai grandi ici, et je n’aurais jamais imaginé que le Strip à Las Vegas serait un jour plongé dans l’obscurité. Et tout cela parce que le gouvernement veut nous mettre à genoux!"

Les spectateurs applaudissent à tout rompre ces mâles paroles. Peu portent encore un masque. C’est un rassemblement en plein air, mais les sièges sont très rapprochés. Et tout le monde hurle à chaque déclaration tonitruante de l’orateur.

Ce n’est pas un hasard si le fils du président prend la parole dans cet État. Les candidats à la présidence sont au coude-à-coude au Nevada, avec une légère avance pour Joe Biden. Les deux partis ont augmenté leur budget publicitaire dans cet État qui a toujours voté démocrate lors des élections précédentes. Donald Trump y voit encore une chance de récupérer les six grands électeurs qu’il n’avait pas pu gagner contre Hillary Clinton – pour 2,4 points de pourcentage à peine.

Si le président en exercice n’y réussit pas, on ne pourra pas le reprocher à l’intervention de Donald Trump junior. Sur l’estrade, il remporte tous les suffrages avec sa combativité, son sens du spectacle et son humour. D’emblée, l’aîné des fils Trump – qui gère les affaires de l’empire Trump aux côtés de son frère Eric – galvanise la salle par ses mots: "Je suis le fils d’un milliardaire de Manhattan, mais j’ai occupé plus d’emplois d’ouvrier que Joe Biden."

Trump junior n’est pas homme à faire amende honorable. Sa famille a attrapé le virus et la majorité des Américains sont mécontents de la politique du président à cet égard? So what? "Il y a un cas à Guam et les démocrates décrètent immédiatement: ‘Shut down Nevada!’ Pourquoi? Parce qu’ils se moquent pas mal que cela peut détruire votre entreprise! Ils ont prévu une aide de l’État pour vous! Vous l’utiliserez et, ensuite, toute votre vie durant, vous voterez démocrate. C’est leur unique objectif."

Tout comme dans le reste des États-Unis, le nombre de cas de contaminations au coronavirus remonte dans le Nevada. Les épidémiologistes annoncent déjà une troisième vague meurtrière aux États-Unis, durant laquelle 17 États connaîtront une explosion de cas. Les républicains ne s’en inquiètent pas. Après le discours du rejeton Trump, ils sont des dizaines à s’agglutiner autour de lui pour un selfie et un autographe. Ne craignent-ils pas pour leur santé? Paul et Karen Pirio, un couple de pensionnés de San Diego, venus applaudir Trump durant leurs vacances, balaie ma question d’un revers de la main: "C’est un risque à prendre comme il y en a de nombreux autres dans la vie, comme lorsque vous roulez en voiture ou prenez l’avion", répond Karen. Les Pirio ont voyagé dans le monde entier. Qu’est-ce qui explique que le port du masque suscite de telles réactions aux États-Unis, alors que le reste du monde s’en accommode? Karen répond sans hésiter: "Notre foi". Paul y ajoute: "Si vous devez l’attraper, vous l’aurez. Je connais des gens qui ont tout fait selon les règles et qui sont tout de même tombés malades. C’est le Tout-Puissant qui décide si on l’attrape ou non."

Manifestations

Au Nevada, l’opposition au port du masque est portée désormais par un mouvement organisé. NoMaskNevada.com a récolté plus de 10.000 signatures contre l’obligation du port du masque dans les lieux publics et les commerces, et a organisé huit manifestations, notamment devant la résidence du gouverneur, Steve Sisolak.

Sa fondatrice est Melissa Blundo. Elle exploite un restaurant dans la localité campagnarde de Pahrump. "Mon sang n’a fait qu’un tour quand j’ai entendu que le port du masque était devenu obligatoire et qu’on avait mis en place une ligne téléphonique pour signaler les entreprises qui ne respectent pas les règles", explique-t-elle lorsque nous la rencontrons au Town Square à Las Vegas. Elle a donc constitué un Political Action Committee (PAC) qui a récolté à ce jour plus de 100.000 dollars.

Cet argent sert à financer du matériel de campagne, un guide électoral, l’aide aux candidats républicains qui s’investissent activement contre les masques et une action en justice contre l’État du Nevada en vue de faire annuler l’obligation du port du masque. "Tout comme en Pennsylvanie, nous sommes convaincus que la Cour jugera inconstitutionnelles les mesures de restriction liées au coronavirus." Le jugement du tribunal de Pennsylvanie n’est cependant pas aussi tranché qu’elle le dit. Et, dans un autre dossier, les plaignants ont perdu ce mois-ci devant la Cour suprême de cet État.

"Ce n’est pas le rôle de l’État de protéger ma santé, mais de veiller à garantir mes droits", estime Melissa Blundo. Mais les masques ne servent-ils pas surtout à protéger la santé des autres?, lui rétorque-t-on. "Dans toutes nos manifestations, personne n’est encore tombé malade jusqu’à présent", nous répond-elle. "Les mesures anti-Covid ont provoqué une recrudescence des problèmes liés à l’alcoolisme, aux mauvais traitements et aux troubles psychiques. Combien de personnes ne tombent-elles pas en dépression parce qu’elles ne voient plus un sourire à travers tous ces masques?"

Bien armés pour la révolution

Melissa Blundo ne cache pas que son action est motivée aussi par des considérations politiques. Elle est accompagnée de son mari Leo, un homme politique républicain qui est commissaire du district. Les deux reconnaissent que le coronavirus a profondément divisé la société. Dans les manifestations de NoMaskNevada.com, Blundo porte toujours une arme. "Je ne suis pas la seule: quasi la moitié des manifestants ont une arme à portée de main. C’est notre droit de nous défendre."

"Quasi la moitié des manifestants ont une arme à portée de main. C’est notre droit de nous défendre."

Les médias américains relatent une forte augmentation des ventes d’armes à quelques semaines des élections. Melissa Blundo ne s’en étonne pas. "Nous avons acheté des munitions supplémentaires. Les prix ont flambé. Nous avons assez d’armes. Combien exactement, chéri? Quinze? Nous en avons toujours trois dans la voiture."

Nous demandons à pouvoir les voir. Aucun problème. Nous nous dirigeons vers un grand pick-up où Leo sort un revolver Glock de la boîte à gants et me le met dans les mains. Ensuite, il ouvre la porte de la banquette arrière et en sort une mitrailleuse semi-automatique.

Il montre qu’il place un chargeur supplémentaire de dix balles dans la porte côté chauffeur pour y avoir accès rapidement. Les Blundo sont prêts à utiliser leurs armes, disent-ils. Ils craignent que la fracture de la société ne conduise, après les élections, à une "nouvelle révolution américaine". "Nous y sommes préparés."

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