reportage

Comment la politique de Trump a-t-elle influencé les entreprises belges?

©AFP

Alors que Donald Trump brigue son second mandat à la Maison Blanche, ses quatre années passées à la présidence américaine ont aussi laissé des traces sur de nombreuses entreprises belges. Les patrons de la Sonaca, de BelCham, d'Odoo, l'ancien directeur marketing d'AB InBev et le Chef Johan nous ont expliqué comment la politique du président républicain a influencé (ou non) leurs activités.

Bernard Delvaux: "Sonaca a peu subi l'influence de la politique de Trump"

Le CEO de la Sonaca Bernard Delvaux

Fortement implantée aux USA depuis la reprise de LMI, la Sonaca "a finalement été confrontée à peu de situations où l’on aurait subi l’influence de la politique du président Trump, explique le CEO de l'entreprise aéronautique wallonne. "Il y a d'abord eu quelques décisions rapides,un peu à l’emporte pièce, en matière de taxation aux frontières, qui nous ont un peu touché en théorie pour les produits comme l'aluminium, qui passent des usines au Canada à nos usines américaines. Mais nous avons pu trouver des solutions techniques pour contourner cela, en toute légalité évidemment. Et donc, cela ne nous a pas impacté."

"Il n’était pas question de pénaliser des entreprises qui avaient installé une partie de leurs capacités de production au Mexique."
Bernard Delvaux
CEO de la Sonaca

"Il y a eu également beaucoup de menaces sur le travail délocalisé au Mexique", poursuit Bernard Delvaux. "Mais tout cela était beaucoup trop important pour l’industrie américaine en général, et pas seulement pour l’industrie aéronautique. Il n’était pas question de pénaliser des entreprises qui avaient, parfois depuis très longtemps, installé une partie de leurs capacités de production au Mexique. Donc, finalement, cela non plus n’a pas eu d’impact pour nous."

Enfin, il y a eu aussi la guerre économique à grande échelle qui s'est parfois traduite en taxations à l’importation sur les ventes d’Airbus aux Etats-unis: "On annonçait des taxations importantes, qui finalement étaient de l’ordre de 10%, ce qui n’est pas négligeable et qui pouvaient plutôt influencer, à la marge, les ventes de Boeing plutôt que celles d’Airbus sur le sol américain. Mais finalement, pour nos usines US, ce n’était pas un problème, cela voulait dire que l’on vendait un peu plus d'avions Boeing. Tout cela n’a jamais été très important", conclut le patron de Sonaca.

Valérie Van den Keybus (BelCham): "Le climat de nationalisme économique a laissé des traces"

Le bilan de la présidence Trump présente deux faces, selon Valérie Van den Keybus, co-directrice générale de BelCham,la Chambre de commerce belgo-américaine aux Etats-Unis: "Durant son mandat, le président Trump a facilité de plusieurs façons les affaires (réductions d'impôts, baisse de la réglementation, etc.), mais il a montré une tendance à en faire surtout bénéficier les plus riches et a fait pression sur les relations internationales. Cela s'est également fait au prix de nombreuses vies perdues lors de la pandémie de coronavirus, ainsi que de l'amplification de l'injustice sociale."

Elle épingle aussi "le climat de nationalisme économique" qui a "laissé des traces": "Si la plupart des entreprises belges n'ont pas été directement impactées par la position américaine sur le commerce international, le doute a été instillé concernant l'attractivité du marché à cause des échanges difficiles avec d'autres pays et des tensions autour des droits de douane sur une grande variété de produits en provenance de l'Union européenne."

"Le sentiment de ne pas être les bienvenus s'est manifesté suite aux changements dans les politiques d'immigration et s'est amplifié pendant la pandémie", ajoute-t-elle. Allusion à l'interdiction des voyages depuis l'Europe en mars 2020 et à la suspension de la délivrance de visas L1, J1 et H1-B, "de sorte que de nombreux chefs d'entreprise, professionnels et jeunes talents européens ont été effectivement bloqués".

"Le doute a été instillé concernant l'attractivité du marché à cause des échanges difficiles avec d'autres pays et des tensions autour des droits de douane..."
Valérie Van den Keybus
Co-directrice, BelCham

Dans une étude récente menée avec Boston Consulting Group, BelCham a observé que 62% des entreprises belges restent optimistes quant au potentiel de croissance et aux perspectives économiques aux États-Unis, et que 18% y ont revu leurs ambitions à la hausse. "Nous sommes rassurés de relever que beaucoup continuent de voir les États-Unis comme une destination privilégiée pour les affaires internationales et qu’ils créent des opportunités dans un environnement hautement volatil et incertain", en conclut Valérie Van den Keybus.

Si Joe Biden l'emporte, "nous nous attendons à ce que l'administration revienne à une politique étrangère plus ouverte et plus stable en matière de commerce. Bien que les déclarations de Biden aient une ligne protectionniste similaire à celle de Trump à l’égard des travailleurs et de l’industrie américaine, elles sont toutefois plus mesurées. Le marché pourrait s'attendre à des politiques davantage en faveur de l'échange fluide de personnes, de produits et de capitaux." Avec à la clé aussi un assouplissement de la politique d'immigration.

Chris Burggraeve: "Ceci n'est pas Disney World"

Chris Burggraeve estime que l'économie US a fait des montagnes russes sous Trump. ©Karoly Effenberger

Chris Burggraeve, fondateur du bureau de conseil en marketing et micro-venture Vicomte à New York, détient la double nationalité, belge et américaine. Avant cela, il a été directeur marketing d'AB InBev et a présidé le Fonds Prince Albert. A ses yeux, le bilan de la présidence Trump est, au mieux, contrasté. "La beauté est dans l'œil de celui qui regarde", dit-il en citant Oscar Wilde. "Les gagnants et les perdants dépendent de l'angle sous lequel vous analysez les chiffres, et selon que vous les appréhendiez avant ou après le Covid-19. Les chiffres macroéconomiques ont été un tour de montagnes russes en raison des modifications fiscales massives au début de son mandat, amplifiés par les guerres tarifaires et par les interventions incessantes des régulateurs."

Il se réfère à une récente analyse du New York Times pour préciser sa pensée: "Comme le montrent les chiffres économiques, Donald Trump a hérité d'une économie déjà en bon état de la part d'Obama, il l'a accélérée un peu à court terme avec une réforme fiscale (coûteuse) et des tarifs (discutables), avant qu’elle ne décline à cause du coronavirus - contre lequel il n'en a pas fait assez

"Le rêve américain est très résilient. Il peut refluer et fluctuer un peu, mais il a survécu à de nombreux styles de présidents."
Chris Burggraeve
Fondateur du bureau Vicomte

"Contrairement à ce que les médias aiment dépeindre, le rêve américain est très résilient. Il peut refluer et fluctuer un peu, mais il a survécu à de nombreux styles de présidents", poursuit-il quand on le sonde sur une victoire de Joe Biden. "J'ai choisi de venir aux États-Unis pour la première fois en 1989 en tant que stagiaire du Fonds Prince Albert. J'ai travaillé une grande partie de ma vie pour des groupes américains, j'ai déménagé ici de façon permanente en 2009, j'ai fondé ma propre entreprise et je suis devenu un (double) citoyen en 2018. Ne vous méprenez pas: ceci n'est pas Disney World. Les États-Unis sont un endroit difficile et complexe pour faire des affaires. Il faut se battre beaucoup plus dur pour une vie décente qu'en Belgique, et vos valeurs sont remises en question chaque jour. Les États-Unis continuent cependant d'être un endroit unique, où des choses incroyables sont encore possibles."

Son conseil aux Belges tentés par l'aventure US: "Ne laissez pas les choix du président influencer vos projets américains. Venez ici uniquement lorsque cela correspond à vos objectifs personnels ou commerciaux à long terme. Lorsque vous passez la douane, laissez vos paradigmes belges derrière vous. Ce n'est que lorsque vous viendrez l'esprit ouvert que vous découvrirez comment ce pays peut vous offrir quelque chose que vous n'avez jamais ressenti auparavant."

Chef Johan: "Trump a voulu détruire tout ce qui portait le nom d'Obama"

©Chantal Heijnen

Pour Chef Johan, alias Johan Halsberghe, un entrepreneur belge qui a monté un bar à mousse au chocolat à Harlem Est (Mojo Artisanal Mousse Bar), à New York, la présidence de ces quatre dernières années a été tout sauf positive pour l'économie.

"Donal Trump n'a vraiment rien fait pour le pays et a été plus occupé à blâmer les autres qu'à introduire des changements pour le peuple américain, estime-t-il. Il a hérité d'une économie en bon état du président Barack Obama et a voulu s'en aller avec les décorations. Son leadership s'est avéré un désastre. Barack Obama avait entrepris de grands projets et, bien qu'ils fussent loin d'être parfaits, c'était de bons débuts sur lesquels il fallait continuer à bâtir. Mais Donald Trump a simplement voulu détruire tout ce qui portait le nom d’Obama."

Chef Johan appelle de ses voeux à un vote en faveur de l'autre candidat, on l'aura compris, même s'il n'est guère séduit par les qualités intrinsèques de celui-ci. "Au cas où Joe Biden l'emportera, je pense que les relations internationales seront à nouveau meilleures, plus stables. Je ne vois pas Joe Biden comme un grand président et je pense qu'il s'est en quelque sorte sacrifié, parce que nous n'avions pas de bons choix."

"Le parti démocrate a passé énormément de temps à dénigrer Trump."
Chef Johan, fondateur
Mojo Artisanal Mousse Bar

La faute à sa formation politique, qui s'est perdue dans une entreprise de critiques permanentes. "Le parti démocrate a passé énormément de temps à dénigrer Trump, et la plupart du temps il l'a fait correctement, mais j'estime qu'il aurait dû consacrer plus d'énergie à trouver le bon candidat pour la présidentielle."

Eddy Duquenne, CEO de Kinepolis: "Globalement, Trump a tenu ses promesses de campagne"

Eddy Duquenne, CEO de Kinepolis: « Avec Trump on sait à quoi s’attendre, avec Biden c’est beaucoup moins clair. » ©Photo News

Il y a un peu plus d’un an, Kinepolis mettait 137 millions d’euros sur la table pour s’offrir l’exploitant de salles de cinéma américain MJR, dans le Michigan, signant ainsi la plus grosse acquisition de son histoire.

Mais pour son CEO, Eddy Duquenne, l’identité du futur locataire de la Maison-Blanche n’aura pas beaucoup d’impact sur le business de Kinepolis aux États-Unis si ce n’est que, dit-il, « avec Trump on sait à quoi s’attendre, avec Biden c’est beaucoup moins clair ».

"Donald Trump est le premier à avoir osé parler franchement aux Chinois, à dénoncer à la fois leur dumping et leurs taxes d’importations excessives."

L’an dernier, Eddy Duquenne a forcément passé beaucoup de temps aux États-Unis dans le cadre du rachat de MJR : « Je me souviens que quand je parlais au bar de l’hôtel avec des Américains, beaucoup d’entre eux admiraient ce qu’a fait Trump. Et j’ai dans mon comité de direction aux USA à la fois un grand fan de Trump et un autre partisan des démocrates. Cela mène à des discussions très amusantes. »

Le patron de Kinepolis ne se dit pas partisan de Donald Trump : « Mais je constate que durant son mandat, il a globalement tenu les engagements pris durant sa campagne. C’est le premier à avoir oser parler franchement aux chinois, à dénoncer à la fois leur dumping et leurs taxes d’importations excessives. »

Fabien Pinckaers: des drames humains à cause de la politique migratoire

Le CEO d'Odoo Fabien Pinckaers ©Debby Termonia

Sur l'issue des élections américaines, Fabien Pinckaers, le patron d'Odoo, se garde bien d'émettre le moindre jugement. D'abord parce qu'il n'a pas vraiment de boule de crystal, mais aussi et surtout parce que le jeune patron avoue n'écouter que très peu les infos. "J'ai bien un avis personnel sur les deux candidats, mais ce n'est pas ça qui fera gagner l'un ou l'autre..."

Il n'a par contre pas à se plaindre du climat des affaires durant les années Trump, plutôt bon dans son business à savoir la conception de systèmes ERP en open source. "Ce sont plutôt de bonnes années. Sauf depuis le début de la crise du Covid, qui a complètement bousculé les choses."

À l'inverse de la Belgique, les États-Unis n'ont pas mis en place des mesures de chômage temporaire. Mais l'administration a arrosé les entreprises pour ne pas qu'elles licencient. "On parle tout de même d'un montant de 15 à 20.000 dollars par employé. Mais les critères d'obtention de ces crédits restent totalement flous. Bref c'est aussi mal géré que le reste de la crise sanitaire. Nous avons touché de l'argent, mais nous devrons peut-être le rembourser..."

Mais ce qui a le plus touché Pinckaers durant les années Trump, c'est la politique migratoire. "J'ai eu plusieurs employés, d'origine indienne ou mexicaine, qui ont dû plier bagages avec toute leur famille du jour au lendemain alors qu'ils étaient aux États-Unis depuis parfois trente ans. Simplement parce que l'administration Trump a durci les critères d'octroi de visas. Ce sont des catastrophes humaines inimaginables."

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