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Comment la résistance anti-Trump s'organise

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En deux semaines, le Président américain est parvenu à mobiliser largement contre lui. Quelle est la marge de manœuvre exacte de cette opposition sans précédent aux Etats-Unis?

La décision de Trump de refuser temporairement l’accès du territoire américain aux ressortissants de sept pays musulmans et aux réfugiés a suscité une indignation aux Etats-Unis. Même Barack Obama est sorti de son silence pour se dire "en désaccord fondamental" avec cette mesure. Cette mobilisation pourrait-elle faire vaciller le milliardaire new-yorkais? S’il est trop tôt pour le dire, une chose est certaine: sa présidence s’annonce chaotique. Zoom sur les différents visages de la résistance interne.

Les citoyens

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Le samedi 21 janvier, au lendemain de l’investiture de Trump, des centaines de milliers de personnes manifestaient dans les rues de Washington à l’appel du mouvement Women’s March pour crier leur indignation face au peu de respect qu’il témoigne envers les femmes, et globalement, aux projets polémiques d’un homme dont ils ne veulent pas pour Président. Au total, pas moins de deux millions de personnes – hommes et femmes – se seraient mobilisées à travers le pays et même à l’étranger. Certains recensements parlent de 4 millions de personnes. Quoi qu’il en soit, symbolisée par le hashtag #resist sur les réseaux sociaux, la mobilisation citoyenne est loin de faiblir comme en attestent les milliers de manifestants ayant déboulé dans les grands aéroports du pays pour dénoncer le décret anti-immigration. Une vague citoyenne qui rappelle l’opposition à la guerre du Vietnam, même si le contexte est totalement différent. Il avait alors fallu quasi 10 ans pour que les pacifistes aient le dernier mot… Et on peut s’attendre à ce que Trump continue à se reposer sur ses 63 millions d’électeurs – très heureux d’un Président "qui tient ses promesses" – même s’ils ne représentent que 28% des Américains en âge de voter. Enfin, parmi les citoyens, certains sont plus célèbres que d’autres. De nombreuses stars font feu de tout bois contre le Président. Mais si Hollywood est un creuset de l’opposition à qui elle offre une caisse de résonance médiatique importante, son influence réelle reste limitée.

Les juges

Il n’aura pas fallu longtemps pour que des juges fédéraux de Brooklyn, Boston, Alexandria et Seattle s’interrogent sur la légalité du décret anti-immigration de Trump. Un premier couac qui n’enterre pas le décret et n’a pas eu l’air d’émouvoir le Président républicain, tout occupé qu’il était à licencier la ministre de la Justice par intérim (nommée par Barack Obama) Sally Yates, pour avoir appelé son département à ne pas respecter le texte. Mais Trump n’en a pas fini avec la justice.

En début de semaine, les États de Washington et du Massachusetts portaient plainte, eux aussi, contre le même décret. La ville de San Francisco, elle, a porté plainte contre un décret visant à réduire les fonds fédéraux versés aux villes qui refusent de coopérer avec les services fédéraux d’immigration dans leur lutte contre les immigrés clandestins. Ce genre de plaintes n’est pas exceptionnel. Barack Obama a vu plusieurs de ses décisions contestées en justice, notamment en matière de santé ou de réglementations environnementales. Mais Trump, lui, pourrait être personnellement visé. En refusant de céder ses parts dans son vaste conglomérat, la Trump Organization, il risque en effet de s’exposer à de multiples accusations de conflits d’intérêts. Dès le 23 janvier, Crew, une ONG défendant les questions éthiques en politique, l’attaquait ainsi en justice. Pour elle, il viole la Constitution des Etats-Unis en empochant via son entreprise des rémunérations de gouvernements étrangers. Ce serait notamment le cas dans sa Trump Tower où l’Industrial and Commercial Bank of China (une banque d’état) loue des locaux, ou à son hôtel de Washington fréquenté par des diplomates étrangers (Trump a promis de verser les bénéfices qu’il en tirerait au Trésor).

Les médias

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Après avoir couvert sans concessions la campagne de Trump, ce qui leur a valu quelques rebuffades musclées de la part du républicain et de son entourage, les grands médias américains (proches des milieux démocrates pour la plupart, il faut bien l’admettre) poursuivent le combat. Toutes les décisions du Président sont décortiquées, leurs implications expliquées en long et en large. Ses discours sont "fact-checkés" comme des débats de campagne. Son entreprise fait l’objet d’une traque incessante aux éventuels conflits d’intérêts. Le New York Times consacrait encore son éditorial de jeudi aux projets d’expansion de sa branche hôtelière en soulignant à nouveau que Trump aurait dû se retirer de ses affaires. La presse joue à plein son rôle de "quatrième pouvoir". Et elle ne lâchera pas le morceau. Si elle trouve le bon filon – une vieille casserole, un faux pas gênant – elle pourrait bien finir par affaiblir le Président. Après tout, il n’est pas un journaliste américain qui ne rêve de déballer un nouveau Watergate…

Les élus

Les démocrates, minoritaires dans les deux chambres du Congrès, vont-ils mener une opposition dure au président Trump, comme l’ont fait les républicains avec Barack Obama, ou vont-ils tenter une approche plus constructive? S’ils se sont d’abord montrés relativement discrets – ne réagissant qu’assez mollement aux efforts de Trump pour démanteler l’Obamacare – certains démocrates commencent à sentir la pression de leur base. Le point de rupture aura été le décret anti-immigration et le licenciement de Sally Yates. Depuis, les menaces de blocage fusent, que ce soit sur la nomination de Betsy DeVos au poste de secrétaire à l’Enseignement ou, surtout, pour celle du très conservateur Neil Gorsuch à la Cour Suprême. Mais ne disposant pour l’instant que d’une minorité de blocage au Sénat, il y a peu de chose que les démocrates puissent faire pour affaiblir le Président. La donne pourrait changer s’ils reprennent le Sénat lors des élections de mi-mandat en 2018 (il ne leur manque que trois sièges pour y arriver). Quant à la possibilité de voir le Congrès destituer Trump pour l’un ou l’autre faux pas (un rêve caressé par certains de ses détracteurs), elle est quasi nulle étant donné que c’est la Chambre qui doit lancer la procédure et que les républicains y disposent d’une confortable majorité. À moins que même eux décident de lâcher leur Président, évidemment…

Les fonctionnaires

Que ce soient les scientifiques travaillant à l’Agence américaine de protection de l’environnement ou les diplomates du département d’État, pour ne citer qu’eux, de nombreux fonctionnaires envisagent sombrement les quatre années à venir. Près d’un millier d’agents du département d’État ont signé cette semaine un mémo interne de protestation contre le décret anti-immigration de Trump, estimant qu’il entraînerait une dégradation des relations avec les pays dont les ressortissants sont visés et qu’il nuirait à l’image des Etats-Unis. Réaction du porte-parole de la Maison-Blanche, Sean Spicer: "Ils peuvent partir" s’ils ne sont pas d’accord… Ailleurs, c’est via les réseaux sociaux que les fonctionnaires se lâchent. Plusieurs faux comptes Twitter ont été créés le mois dernier au nom de l’Agence de protection de l’environnement, de la Nasa ou encore de l’Administration océanique et atmosphérique pour disséminer des informations scientifiques sur le changement climatique. Même si ces comptes n’ont probablement pas été créés par des fonctionnaires, certains s’y seraient défoulés en tout anonymat. D’autres auraient, selon le Washington Post, contacté leurs anciens responsables partis en même temps que le président Obama pour savoir comment résister tout en restant dans la légalité. Mais le licenciement de Sally Yates, et, le même jour, du chef intérimaire du service d’immigration et des douanes, Daniel Ragsdale, risque toutefois d’en refroidir plus d’un…

Les entreprises

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Nombre de grands groupes, en particulier ceux de la Silicon Valley qui emploient des milliers d’ingénieurs étrangers – Apple, Microsoft, Google, Airbnb ou Netflix – ont jugé "contraires aux valeurs américaines" les restrictions de l’immigration. Ce vendredi encore, Travis Kalanick, CEO d’Uber (photo), a quitté le comité de conseil économique de Trump en raison des critiques qu’il a subies autour de ce décret controversé. Les emportements de Trump contre les pratiques de certains grands noms de l’industrie, comme Boeing et Ford, ont contribué à jeter un froid dans l’ensemble du monde des affaires. Mais les entreprises sont confrontées à un délicat exercice d’équilibrisme avec Trump: elles applaudissent aussi certains pans de son programme économique (fiscal par exemple) et ont besoin de son soutien. L’inverse est vrai également: le Président ne peut pas se permettre d’avoir une opposition de ses fleurons. Le scénario le plus probable est que des "deals" soient conclus entre eux. Comme au bon vieux temps de Trump le businessman…

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