interview

Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste: "Trump n’a jamais été le président des Américains, il est le président des trumpistes"

©C. Hélie

Titulaire de la Chaire "Humanités et Santé" au Conservatoire National des arts et métiers, la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury publie un ouvrage au sujet du ressentiment* qu'exploitent et instrumentalisent la plupart des politiciens populistes, dont le président Trump.

Le ressentiment caractérise-t-il notre époque ?

La pulsion de ressentiment est présente chez l’homme de tout temps. Il y a des moments historiques où les conditions socio-économiques et les insécurisations culturelles viennent réactiver et renforcer cette pulsion. Aujourd’hui, nous vivons un certain type de difficultés qui, de fait, viennent alimenter cette tentation du ressentiment. Ce qui est typique de notre époque, c’est la manière avec laquelle cette pulsion est instrumentalisée.

"La lutte contre le ressentiment enseigne la nécessité d’une tolérance à l’incertitude et à l’injustice", écrivez-vous. La crise actuelle nous plonge dans une immense incertitude. Avons-nous les moyens de la supporter ?

Il faut d’abord noter qu’il existe une différence de perception selon les cultures entre ce qui relève de l’incertitude ou non. Il est clair qu'au sein de nos sociétés nous entrons dans une période d’incertitude que nous n’avons plus connue depuis la Seconde Guerre mondiale. Au début des années 2000, on avait déjà pu observer les premières failles dans ce panorama radieux issu des Trente Glorieuses.

L’incertitude était connue au sens théorique, métaphysique même, mais là, chacun en fait l'expérience très concrète, avec un impact sur nos vies personnelles, sans échappatoire possible. L’incertitude s’est banalisée, mais pas encore son apprentissage. Sans parler du fait que chacun sait, plus ou moins consciemment, que la sortie de la crise liée à la Covid-19, grâce à la découverte d’un vaccin par exemple, ne signifiera pas pour autant la sortie de ce type de crises systémiques qui mettent en échec notre mondialisation.

Les conditions écosystémiques, socio-économiques et politiques qui ont permis l’émergence et le déploiement de cette zoonose sont toujours très actives. Autrement dit, une autre crise de cet acabit pourrait advenir. Donc, non seulement nous sommes face à l’incertitude, mais celle-ci va désormais être récurrente.

Bref, dans le contexte actuel, notre seule certitude est l’incertitude...

Absolument. Et ceci provoque une fatigue psychique chez les gens, mais également une fatigue morale. Or, la tolérance psychique à l’incertitude est nécessaire pour ne pas travestir nos valeurs.

"La tolérance psychique à l’incertitude est nécessaire pour ne pas travestir nos valeurs."

Justement, on a l’impression que nos systèmes de valeurs vacillent. Pourquoi la démocratie génère-t-elle du ressentiment ?

Pour une raison très simple : la démocratie est fragilisée par son exigence de concrétisation des droits formels. La structure de la démocratie, c’est en quelque sorte la déception. Il y a toujours un hiatus entre les droits formels et les droits concrets. Dans les démocraties adultes, il existe nécessairement ce présupposé que quelque chose m’est dû.  Il faut réinvestir cette question de façon politique et non par le biais du ressentiment. Un système non démocratique n’est pas confronté au même problème étant donné qu’il n’a pas pour objectif de produire de l’égalité, de la liberté ou de l’émancipation. Il possède cependant ses propres régimes d’opposition et de renversement, ceux de la haine habituellement et de la destruction.

"La structure de la démocratie, c’est en quelque sorte la déception : il y a toujours un hiatus entre les droits formels et les droits concrets."

Effacer les inégalités sociales et économiques suffirait-il à effacer le ressentiment ?

Ce serait effacer l’objectivation du ressentiment, mais cela ne l’effacerait pas intégralement au niveau individuel. C’est pourquoi le seul rempart reste malgré tout la résistance individuelle. L’État social de droit doit s’efforcer de ne pas produire les conditions objectives du ressentiment et le sujet doit, lui, résister également, à son niveau, à cette pulsion archaïque. Évidemment, le plus simple pour les politiques est généralement d’instrumentaliser le ressentiment… 

Trump est un politicien du ressentiment. ©AFP

C’est le cas de Trump, par exemple ?

Trump est un politicien du ressentiment, comme d’autres leaders populistes. Au lieu de s’ennuyer à produire des programmes complexes, il préfère une explication binaire du monde. Trump n’a jamais été le président des Américains : il est le président des trumpistes. Il n'a cessé de vouloir conforter ses partisans. C'est un président qui est toujours un candidat.

Généralement, un candidat est porté par ses partisans pour accéder au pouvoir, mais, une fois élu, il devient le président de tous. Ce n’est pas l’objectif de Trump. On peut d’ailleurs remarquer qu’il est exactement le même dans la campagne que dans la fonction présidentielle. Il ne cesse de développer cette manière binaire de voir les choses. Son programme pouvait se résumer à « the Wall », eux et nous. Il instrumentalise le sentiment victimaire en rappelant à ses partisans qu’ils sont lésés et qu’il va les protéger.

"Trump instrumentalise le sentiment victimaire en rappelant à ses partisans qu’ils sont lésés et qu’il va les protéger."

L'usage qu'il fait du ressentiment pourrait-il l'amener à refuser les résultats de l’élection, selon vous ?

Le simple fait qu’il le laisse sous-entendre est clairement un signal. Il vient produire du trouble et du soupçon sur un outil démocratique qui a prouvé son efficacité. Cette manière d’instiller le soupçon et de permettre le déploiement de thèses paranoïaques ou complotistes, c’est typiquement un signe de l’instrumentalisation du ressentiment. Il renforce l’insécurisation émotionnelle de ses partisans, en leur annonçant qu’ils pourraient être victimes d’un non-respect de leurs votes.

Vous relevez que le complotisme est un enfant du ressentiment. Cette crise va-t-elle marquer un tournant en la matière ?

Le panoptique ambiant permet son développement. Nos outils technologiques favorisent la validation, la diffusion et la revendication des thèses conspirationnistes. La pandémie de l’information, ce qu’on nomme «l’infodémie», et notamment de la mauvaise information, a décuplé durant cette crise. Elle a même été pointée par l’OMS comme un facteur dommageable pour la santé publique.

"Le conspirationnisme ne vient pas seulement atteindre les conspirationnistes, mais il vient rendre malade tout le monde étant donné que nous sommes tous nourris par l’information."

Le conspirationnisme ne vient pas seulement atteindre les conspirationnistes, mais il vient rendre malade tout le monde étant donné que nous sommes tous nourris par l’information. Même si nous avons des ressources critiques, cette désinformation est toxique. À un moment donné, d’une manière ou d’une autre, elle a un impact sur nous.

Durant cette crise, notre approche de la santé vous semble-t-elle suffisamment large ?

Selon l’OMS, la santé n’est pas simplement l’absence de maladie, mais un état de bien-être physique, psychique, social et l’on pourrait rajouter environnemental. Dans l’État social de droit, la santé devrait donc être une activité holistique tandis que dans un état autoritaire, sans doute est-elle traitée sous son seul aspect, plus biologique. La santé renvoie à la pluralité des dimensions de la vie. Défendre l’humanité de la vie, c’est ne pas considérer qu’il y a des droits absolument prioritaires sur d’autres. Ils sont indivisibles, telle est bien la difficulté des démocraties, voire leur aporie. Or, on nous pousse toujours à mettre en concurrence ces droits, voire à les prioriser, voire à s’extraire de l’état de droit pour renforcer celui d’exception. Un état d’urgence sanitaire repose sur trois principes: la légitimité, la proportionnalité et la temporalité. Pour autant, chacun a bien conscience que le risque de banalisation de l’état d’urgence n’est nullement neutre.

"La santé renvoie à la pluralité des dimensions de la vie. Défendre l’humanité de la vie, c’est ne pas considérer qu’il y a des droits absolument prioritaires sur d’autres."

Cela pourrait créer des effets délétères à plus long terme ?

Chacun sait que la situation est difficile et que tous les pays sont confrontés à chercher la bonne équation de protection des différentes vulnérabilités. Il est évident qu’en privilégiant tel ou tel maintenant, on met en danger tel ou tel, sur le long terme. La vulnérabilité socio-économique des indépendants est un danger réel, comme celle des plus jeunes qui voient leur scolarité fortement bouleversée. Les inégalités d’éducation vont se multiplier. Au niveau de l’entrée sur le marché du travail, les jeunes sont gravement impactés.

"Au quotidien, il y a un risque de voir encore la gestion de la Covid-19 déborder sur tout ce qui n’est pas elle et empêcher une prise en considération équitable de l’ensemble des vulnérabilités."

L’enjeu de la gestion de la 2e vague de la Covid-19 est bien sa combinatoire avec le traitement de toutes les autres pathologies qui se sont autocensurées durant la 1ère vague, ou dont la prise en charge a été déprogrammée. Chacun sait cela, mais au quotidien, il y a un risque de voir encore la gestion de la Covid-19 déborder sur tout ce qui n’est pas elle et empêcher une prise en considération équitable de l’ensemble des vulnérabilités.

*Ci-git l'amer. Guérir du ressentiment, Cynthia Fleury, Gallimard, 336 p., 21 €

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