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"Sur le coronavirus, Trump donne le mauvais exemple"

Des électeurs font la file près d'un bureau de vote de Miami où il est possible de voter depuis lundi dernier. ©Eva Marie UZCATEGUI

Les bureaux de vote ont ouvert depuis quelques jours en Floride où Donald Trump votera lui-même ce samedi. Le démocrate Joe Biden souhaite ravir cet État-clé au président sortant en grignotant des voix dans les bastions conservateurs et en comptant sur une participation historique des jeunes et des minorités, notamment portoricaine.

Parmi les États à surveiller de près le soir du 3 novembre, la Floride pourrait rapidement donner une indication du vainqueur de la présidentielle américaine. Le "Sunshine State" se gagne toujours sur le fil du rasoir. En 2016, Donald Trump l’a remporté avec 1,2 point d’avance sur Hillary Clinton. Quatre ans plus tard, les sondages sont ultra serrés. Le démocrate Joe Biden, aidé par les publicités payées par le milliardaire Micheal Bloomberg, y bénéficie seulement de 1,6 point d’avance, selon la moyenne des sondages de Real Clear Politics. L’enjeu est crucial. Le président républicain sait qu’il ne pourra pas rester à la Maison-Blanche sans garder la Floride et ses 29 grands délégués dans son escarcelle. 

En quatre ans, les comtés républicains sont devenus encore plus républicains. Et les comtés urbains et suburbains, dont la population explose, votent davantage démocrate.

En quatre ans, les comtés républicains sont devenus encore plus républicains. Et les comtés urbains et suburbains, dont la population explose, votent davantage démocrate. C’est le cas du comté d’Orange, où se situe Orlando avec ses parcs d’attractions Disneyland et Universal Studio. Cette grande ville du centre de la Floride se situe dans ce que les habitants appellent le "I-4 corridor", un couloir stratégique suivant une autoroute de la côte ouest à la côte ouest et considéré comme un excellent indicateur de tendance politique.

"Je pense que, d’une certaine manière, le comté d’Orange pourrait être celui qui décide de l’élection", explique Alex Barrio, directeur politique de l’association Alianza, qui a pour objectif de mobiliser les électeurs latinos en Floride. Le comté d’Orange a la plus large population portoricaine du "I-4 corridor" – beaucoup sont arrivés après l’ouragan Maria – et Alex Barrio prédit un record de participation cette année.

Ouragan Maria

 "Nous n’avons pas seulement les électeurs portoricains dans l’est du comté, mais aussi beaucoup de banlieues de classe moyenne dans le sud-ouest, avec des habitants qui ont des diplômes universitaires. Or on sait que partout dans le pays, ces banlieues penchent de plus en plus côté démocrate", raisonne Alex Barrio. "Donc si Biden remportait ce comté d’un million d’électeurs avec 70 % des voix, au lieu de 60 ou 65 % lors des élections précédentes, le tout dans une course qui pourrait se jouer à 30.000 ou 40.000 votes d’écart, alors oui, le comté d’Orange sera décisif, au même titre que les autres comtés très peuplés."

Selon Alex Barrio, la réponse de Donald Trump à l’ouragan Maria, qui a fait plus de 3.000 morts en 2017, a choqué les Portoricains de Floride. "Il y a eu toutes ces promesses d’aide financière qui n’ont toujours pas été tenues. Le Congrès a voté une loi pour débloquer 91 milliards de dollars mais les habitants n’ont toujours pas reçu ne serait-ce que la moitié de cet argent". Reste que, pour cet activiste, le vote de cette communauté ne sera pas uniquement motivé par le sujet de l’ouragan. "Ils vont voter pour les mêmes raisons que tout le monde, le sujet numéro 1 étant la pandémie", assure-t-il.

"J’ai parlé à de nombreux électeurs qui font part d’une grosse frustration et de colère envers les gens qui ne prennent pas le coronavirus au sérieux, qui ne portent pas de masque pour sortir. Ils considèrent que le président donne le mauvais exemple."
Alex Barrio
Directeur politique de l’association Alianza, qui a pour objectif de mobiliser les électeurs latinos en Floride

"J’ai parlé à de nombreux électeurs qui font part d’une grosse frustration et de colère envers les gens qui ne prennent pas le coronavirus au sérieux, qui ne portent pas de masque pour sortir. Ils considèrent que le président donne le mauvais exemple", observe Alex Barrio. Et d’ajouter: "Ici, vous ne voyez pas de Portoricains protester contre le masque. Ils le portent car ils ont peur. Ils pensent à leurs grands-mères: dans beaucoup de ces foyers, plusieurs générations vivent sous le même toit".

Le coût de la crise sanitaire sur l’emploi a aussi grandement affecté la communauté: "Il y a tant de gens au chômage maintenant dans le centre de la Floride. Disney vient de licencier des milliers de personnes, SeaWorld et Universal licencient aussi. Or, ces employés sont majoritairement des Portoricains qui n’ont pas d’argent de côté. Ils ne vont donc pas voter pour récompenser Donald Trump".

Il n’y a pas que les Portoricains parmi les Latinos. Les Américains d’origine cubaine représentent une communauté aussi importante, notamment dans le sud de l’État, autour de Miami. Or, ces exilés du régime castriste, qui honnissent tout ce qui touche au communisme, votent plutôt républicain. Donald Trump, qui répète que son rival Joe Biden – pourtant classé au centre de l’échiquier politique – est la marionnette de la gauche "socialiste", l’a bien compris. "Les démocrates veulent remplacer le rêve américain par un cauchemar socialiste", a déclaré le candidat dans un meeting organisé près d’Orlando le 12 octobre. Et le public apprécie. "Avec Trump, le monde sera plus prospère. L’économie va continuer de s’améliorer. Les démocrates sont plus intéressés par le fait d’être assistés que d’avoir des citoyens indépendants", tacle Jean, une supportrice de 61 en chaise roulante.

Cet attachement au conservatisme fiscal trouve toutefois ses limites chez certains. Ainsi, la promesse de Donald Trump d’éliminer les cotisations sociales sur les salaires ne passe pas.

Cette peur du "socialisme" est citée par de nombreux électeurs de Donald Trump en Floride. Une grande partie d’entre eux sont des retraités venus s’installer ici pour la chaleur, les palmiers et le code fiscal avantageux. Leur poids électoral est de taille: dans cet État, un tiers des électeurs ont plus de 65 ans. Cet attachement au conservatisme fiscal trouve toutefois ses limites chez certains. Ainsi, la promesse de Donald Trump d’éliminer les cotisations sociales sur les salaires ne passe pas: "C’est comme ça que sont financées les pensions de retraite, dont nous dépendons en partie. Cela changerait le train de vie de beaucoup d’habitants, qui craignent aussi que leurs enfants n’aient jamais droit à une retraite", explique Chris Stanley résidente de The Villages depuis six ans et patronne du club démocrate local.

État-pivot

The Villages, à une heure au nord d’Orlando, est la plus grande communauté de retraités des États-Unis. Chris Stanley sait que Donald Trump gagnera ici, mais elle prédit une marge moins importante que d’habitude, qui pourrait aider Joe Biden à rafler la Floride et, in fine, l’élection présidentielle. Si beaucoup d’habitants ne portent pas le masque et se moquent d’ailleurs des consignes sanitaires, certains s’inquiètent et admettent que leur vote pourrait basculer à cause de la pandémie.

"Donald Trump dit que le coronavirus ressemble à la grippe, qu’il ne faut pas s’inquiéter. Il a complètement tort."
John Jerow
Indépendant de 67 ans ayant voté pour Donald Trump en 2016

C’est le cas de John Jerow, un indépendant de 67 ans qui a voté Donald Trump en 2016. Cette fois, il réfléchit à mettre son bulletin dans l’urne pour Joe Biden. "Donald Trump dit que le coronavirus ressemble à la grippe, qu’il ne faut pas s’inquiéter. Il a complètement tort." Cet ancien employé du Pentagone s’est rendu à un meeting de Mike Pence, le vice-président républicain, à The Villages. "Personne ne portait de masque, personne ne respectait la distanciation physique. Ça me gêne beaucoup."

Les démocrates comptent sur ces quelques voix grappillées dans les forteresses pro-Trump comme The Villages et sur une forte participation des bastions démocrates comme Orlando pour décrocher la victoire le 3 novembre. Alex Barrio, l’activiste d’Alianza, garde la tête froide. "Toute forme d’optimisme a été punie de manière répétée en Floride", relève-t-il, en référence à la victoire de George W. Bush en 2000 et à la défaite d’Hillary Clinton en 2016. "L’optimisme mène uniquement à la déception. Il faut travailler dur et prier. Je n’ai aucune idée de ce qu’il va se passer. Mais je sais que personne ne gagnera avec plus d’un point d’écart. Et on ne sait pas à quoi ressemblera l’électorat, mais on sait qu’il sera massif."

"La Floride est l’État où il est le plus difficile de faire campagne", continue Alex Barrio. "C’est le plus gros État-pivot. Je pense que le Texas va bientôt nous rejoindre à ce titre d’ailleurs. Mais cela restera un État-pivot à cause de la croissance de la population. Vous avez la croissance organique des jeunes – qu’ils soient Cubains, Portoricains, Noirs ou Blancs – qui sont plutôt progressistes. Mais vous avez aussi un afflux de conservateurs du Midwest qui emménagent dans des endroits comme The Villages ou le sud-ouest de la Floride." Si jamais Joe Biden parvenait à tirer son épingle du jeu cette année, prévient Alex Barrio, il ne faut donc pas s’attendre à ce que la Floride bascule définitivement du côté démocrate.

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