chronique

Joe Biden, 46e président* (notez bien l'astérisque...)

La chronique de Ian Bremmer, président d’Eurasia Group et GZERO Media.

Eurasia Group vient de publier son Annual Top Risks, et tout comme l’an dernier, les Etats-Unis arrivent en tête. Par contre, nos inquiétudes pour le pays de l’Oncle Sam s’étendent bien au-delà de la prochaine année civile.

Ian Bremmer. ©Bloomberg

Commençons par une déclaration qui, en temps normal, ne susciterait aucune controverse: les élections présidentielles ont clairement nommé un vainqueur. Ce vainqueur est Joe Biden. Pourtant, près de la moitié des Américains refusent d’admettre qu’il a légitimement remporté cette élection. Comme l’ont montré les déplorables événements intervenus cette semaine au Capitole, une minorité d’Américains sont même prêts à faire usage de la violence le pour prouver.

Les démocraties dépendent de la conviction générale que la volonté politique du peuple a été respectée ; ce fut vrai pour toutes les démocraties industrielles avancées depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Mais les élections de 2020 et les turbulences qui ont suivi ont démontré que cela ne pouvait plus être considéré comme acquis aux Etats-Unis. Joe Biden sera le 46e* président, l’astérisque indiquant qu’il est perçu comme illégitime aux yeux de millions d’Américains. Et tout indique que ce sera la nouvelle normalité en politique américaine. L’ère de la « présidence* » a commencé.

"Joe Biden sera le 46e* président, l’astérisque indiquant qu’il est perçu comme illégitime aux yeux de millions d’Américains."
Ian Bremmer
Président d’Eurasia Group et GZERO Media

La foi dans le processus politique américain n’est pas la seule chose mise à mal ces dernières années, car l’accroissement des inégalités a reconfiguré les blocs d’électeurs traditionnels. Aujourd’hui, le principal clivage politique se situe aux Etats-Unis au niveau des coalitions de citadins diplômés de l’enseignement supérieur et de ruraux. Le président sortant américain Donald Trump a su tirer parti de ce clivage (et du collège électoral qui l’amplifie) pour remporter une victoire en 2016 et une quasi-victoire en 2020. Il a été boosté par un paysage médiatique fragmenté par l’émergence des technologies et des réseaux sociaux, qui facilite plus que jamais la diffusion ciblée de nouvelles renforçant les convictions politiques de chaque citoyen.

Divisions et opportunisme

Et puis, il y a la politique personnelle de Trump, basée sur l’entretien des divisions. Trump a été élu pour représenter l’aile anti-establishment de la politique américaine et le soutien continu dont il bénéficie – manifesté par l’invasion hostile du Capitole ce mercredi – ne fera que creuser les divisions du pays et alimenter les théories conspirationnistes (infondées). Il y a plus qu’assez d’opportunistes politiques à Washington prêts à poursuivre les attaques (cf. le nombre de sénateurs et de membres du Congrès du GOP – Grand Old Party – ayant malgré tout décidé de contester la certification de Biden, y compris après l’interruption de séance). Les cris de «fraude électorale» sont entretemps devenus monnaie courante dans le discours politique américain et survivront longtemps à Trump sur la scène politique américaine.

©AFP

Malheureusement pour le président élu Biden, c’est une donnée qu'il ne pourra ignorer lorsqu'il aura prêté serment le 20 janvier. Le fait qu'une grande partie de l'opposition s'oppose non seulement à sa politique, mais rejette activement son droit de la mettre en avant lui compliquera encore davantage la mise en place d'idéaux progressistes, comme le salaire minimum national ou un nouveau système de droits de vote, au grand dam de nombreux membres de sa base démocrate.

Quelle marge de manoeuvre?

Plus inquiétant encore pour le pays, cela restreindra fondamentalement sa marge de manœuvre dans ses tentatives pour réparer un filet de sécurité sociale effiloché – qui représente l'une des principales causes d'inégalité dans la société américaine actuelle – et pour entreprendre la relance à grande échelle nécessaire pour maintenir l'économie américaine à flot ou pour réorganiser les soins de santé aux Etats-Unis au moment où le pays reste embourbé dans la « pandémie du siècle ».

Lorsqu’un des deux camps considère l’autre comme illégitime, cela rend tout compromis et toute collaboration impossibles au niveau fondamental. Et ne vous trompez pas: les défis qui attendent la nouvelle administration exigent un large consensus des deux côtés de l’échiquier politique.

"A l’heure actuelle, les Etats-Unis sont encore le pays le plus puissant au monde, mais un pays divisé ne peut en diriger d’autres."
Ian Bremmer
Président d’Eurasia Group et GZERO Media

Même si le risque se situe essentiellement au niveau domestique, il impacte aussi le reste du monde. A l’heure actuelle, les Etats-Unis sont encore le pays le plus puissant au monde, mais un pays divisé ne peut en diriger d’autres. Cette situation devrait entraîner davantage de dysfonctionnements géopolitiques, étant donné que les Etats-Unis ne seront plus capables de jouer le rôle de médiateur international qu’ils ont assumé dans le passé, Washington étant divisé sur ses objectifs en matière de politique extérieure et sur la façon dont il peut les atteindre.

Tout aussi crucial: les alliés des Etats-Unis tenteront de se protéger de Washington par crainte de voir le retour d’« America First » dans quatre ans, et les ennemis des Etats-Unis pourraient être encouragés à anticiper le même scénario.

Ces derniers mois, semaines et jours, nous n’avons pas vécu les plus belles heures de la démocratie américaine. En effet, il semblerait que, tandis que les Etats-Unis ont largement exporté la démocratie, ils aient oublié d’en garder un peu pour eux-mêmes. Ce sera le principal problème auquel Biden devra s’attaquer dès le 20 janvier prochain. La tâche est immense, ce qui explique que les Etats-Unis arrivent en tête dans notre Top Risk de l’année.

Ian Bremmer
Président d’Eurasia Group et GZERO Media et auteur de Us vs. Them: The Failure of Globalism

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