interview

"L’Amérique est une cocotte-minute prête à exploser"

©REUTERS

La journaliste Sonia Dridi pense que Joe Biden a les qualités requises pour réconcilier un pays totalement divisé.

Sonia Dridi est correspondante à Washington pour plusieurs médias francophones (RTBf, France 24, BFM TV, Europe 1 notamment). Elle signe un ouvrage sous forme de portrait de Joe Biden, le candidat démocrate qui s’est fixé comme objectif de réconcilier une Amérique profondément polarisée.

La contamination de Trump au Covid-19 va-t-elle servir sa campagne?

Sans aucun doute. Trump passera pour le leader fort qui a terrassé la maladie, l’homme solide qui ne se laisse pas abattre. Ça plaira à son électorat, même s’il a pu bénéficier d’un traitement qui est hors de portée de la plupart des Américains. Si aujourd’hui il refuse que le second débat présidentiel se passe en mode virtuel, c’est pour éviter de rappeler qu’il est encore concerné par la maladie.

"Biden est un homme sympathique, capable d’empathie sincère. Il prend le train pour aller parler aux gens."

Qu’est-ce que Biden possède qui manquait manifestement à Hillary Clinton?

C’est une personnalité beaucoup moins clivante qu’Hillary Clinton qui, elle, énervait jusque dans son propre camp où certains la trouvaient fausse. Biden, lui, est plus naturel, ce qui l’amène parfois à commettre des gaffes. C’est un homme sympathique, capable d’empathie sincère. Il prend le train pour aller parler aux gens. C’est un bon communicateur de l’émotion. Il a toujours su parler à la fois aux démocrates et aux républicains. Or beaucoup d’Américains recherchent aujourd’hui quelqu’un qui puisse réconcilier la nation. Biden a suspendu ses spots de campagne anti-Trump lorsque celui-ci a été déclaré malade.

Si la gauche de Bernie Sanders reste à la maison, cela ne risque-t-il pas d’hypothéquer les chances de Biden?

C’est le principal danger en effet. L’abstention des électeurs de la gauche progressiste a pesé dans la défaite d’Hillary Clinton. De son côté, Biden a su opérer un virage à gauche durant sa campagne, ce qui a été apprécié par les partisans de Bernie Sanders. Pour ceux-ci, Biden n’est certes pas le candidat rêvé, mais tout est préférable à leurs yeux que de voir Trump rempiler.

Les milieux d’affaires, à Wall Street ou dans la Silicon Valley, ont-ils une préférence pour l’un des deux candidats?

Il serait faux de nier que Wall Street a bien profité du mandat de Trump. Mais Joe Biden a, lui aussi, toujours su parler aux milieux d’affaires, au même titre que Hillary Clinton d’ailleurs. Pendant toute sa carrière, Biden a noué des relations étroites avec les banques et les entreprises de son État du Delaware. Sa candidature est perçue de manière rassurante par le monde des affaires. Sans doute plus encore dans la Silicon Valley qui a toujours été positionnée plus à gauche que Wall Street.

"Joe Biden est un atlantiste convaincu. La relation avec l'Europe est très importante à ses yeux."

Comment Biden envisage-t-il la relation transatlantique avec l’Europe?

Joe Biden est un atlantiste convaincu. La relation avec l'Europe est très importante à ses yeux. Il a passé des décennies à parcourir le monde lorsqu'il était à la tête de la commission des Affaires étrangères au Sénat et a noué de nombreuses relations avec les leaders européens. Pour lui, la politique internationale passe avant tout par les relations humaines. Il a notamment déclaré lors d'une levée de fond en ligne: "Si je suis élu président, le jour où je suis élu, avant même d’être investi, j’appelle immédiatement des dirigeants européens et asiatiques pour leur dire que l’Amérique est de retour, America is back." Biden a promis que l’Amérique "guidera" de nouveau le monde s'il est élu et il s’engage à organiser, lors de sa première année au pouvoir, un sommet mondial de la démocratie. Seront également conviés les géants du numérique et des réseaux sociaux. Il accorde également une importance particulière à l'OTAN et devrait rappeler le rôle essentiel de cette alliance s'il est élu.

Biden va-t-il poursuivre le bras de fer avec la Chine?

Oui, Biden devrait continuer d’être intransigeant avec la Chine. Tout comme Trump, il veut réduire la dépendance commerciale à l’égard de la Chine. Mais il n’entend pas diaboliser la Chine non plus, comme le fait Trump. Lorsqu’il était sénateur, Biden a soutenu l’entrée de la Chine dans l’OMC en 2001, pensant que la Chine allait "s’ouvrir" si elle était intégrée au niveau commercial. Mais comme beaucoup, il a été déçu. La Chine ne s’est pas ouverte politiquement et donc, depuis quelques années, Biden se montre bien plus dur à l’égard de Pékin. 

"Il est devenu difficile de trouver des médias objectifs aux Etats-Unis. Il reste heureusement quelques exceptions notoires comme CBS à la télévision et NPR à la radio."

Le fait que la presse soit majoritairement contre Trump n’arrange-t-il pas sa campagne de candidat antisystème?

Le bras de fer entre Trump et les médias est quelque chose qui marche en effet très bien auprès de son électorat. La presse a du mal à cacher ses préférences, que ce soit pour l’un ou pour l’autre d’ailleurs. Sur CNN, il arrive qu’un présentateur lève les yeux au ciel lorsqu’il est question de Trump. Fox News au contraire s’apparente à de la propagande pro-Trump. Les médias conservateurs sont très présents en ligne. Du côté de la presse de l’establishment, le New York Times est très anti-Trump alors que le Washington Post est moins partisan. D’une manière générale, il est devenu difficile de trouver des médias objectifs aux Etats-Unis. Il reste heureusement quelques exceptions notoires comme PBS à la télévision et NPR à la radio.

"Il faut évacuer le traumatisme de 2016, car la situation n’est pas comparable."

Les sondages qui donnent une confortable avance à Biden sont-ils encore crédibles après les déconvenues précédentes?

Il faut toujours être prudent. Mais on observe que dans la plupart des États clés, Biden est nettement en tête. Il faut évacuer le traumatisme de 2016, car la situation n’est pas comparable. Lorsqu’on se rendait à l’époque sur le terrain, on voyait bien que Trump était très populaire. La grande différence aujourd’hui, c’est que Joe Biden n’est pas Hillary Clinton.

"La société est tellement divisée, il y a une telle haine entre les partisans des deux camps."

Certains redoutent des flambées de violence au lendemain du scrutin. D’autres agitent le spectre d’une guerre civile. Est-ce qu’on exagère?

En 2016, il aurait été exagéré de parler en ces termes. Les choses sont différentes en 2020, tant la polarisation a progressé de manière dangereuse. J’étais récemment dans l’Oregon où un électeur qui n'avait pas voté en 2016 m’a confié qu’il voterait Trump parce qu’il en avait assez des manifestations. Et il ajoutait qu’il pourrait se passer quelque chose de mauvais - "something bad" - si Trump n’était pas réélu. La société est tellement divisée, il y a une telle haine entre les partisans des deux camps. Le fait que bon nombre de pro-Trump croient aux théories conspirationnistes n’arrange rien. La violence constitue un risque. Il n’est pas question de guerre civile, mais il est certain que l’Amérique est aujourd’hui une cocotte-minute prête à exploser.

«Joe Biden, le pari de l’Amérique anti-Trump», Sonia Dridi, éditions du Rocher, 330 pages, 19,90 euros

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité