chronique

Les adversaires des Etats-Unis vont-ils tenter de tirer parti du chaos actuel?

Président d’Eurasia Group et GZERO Media et auteur de Us vs. Them: The Failure of Globalism

La chronique de Ian Bremmer.

Donald Trump refuse toujours d’admettre qu’il a perdu l’élection présidentielle, ce qui est conforme à son image, mais nuit à la démocratie américaine. Les États-Unis entament donc une période inédite de longs mois de dysfonctionnement politique et ce au moment où la transition présidentielle est enclenchée. Les adversaires des États-Unis vont-ils tenter de tirer parti de ce chaos?

Ian Bremmer. ©Bloomberg

Ce ne sera certainement pas le cas de la Chine. À Pékin, les leaders sont conscients que le sentiment anti-chinois est une des rares choses qui unit aujourd’hui le monde politique à Washington, mais certains politiciens chinois espèrent malgré tout que leur gouvernement sera capable de travailler de manière plus constructive avec Biden lorsqu’il occupera la Maison-Blanche. Et même si les deux pays pourront collaborer dans certains domaines – changement climatique entre autres – la relation entre les États-Unis et la Chine restera difficile étant donné que les deux superpuissances économiques continueront à se faire concurrence dans le commerce et la technologie, y compris avec Biden président. Mais les Chinois sont trop intelligents pour faire des vagues inutilement. Dans l’immédiat, la Chine ne bougera donc pas.

Idem pour la Russie, qui a joué un rôle très important dans les élections américaines de 2016 mais qui est restée dans l’ombre cette fois-ci. Et ce n’est pas un accident: ces quatre dernières années ont appris à la Russie qu’avoir un vrai fan dans le bureau ovale ne se traduisait pas nécessairement par une politique américaine favorable au Kremlin. Cela signifie que Moscou a encore moins envie de se mêler des élections américaines cette fois-ci. Un autre facteur pouvant expliquer cette attitude, c’est que le Kremlin est aussi aujourd’hui impliqué à différents degrés en Biélorussie, en Ukraine, en Syrie, en Libye et récemment dans la négociation d’une trêve entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. La dernière chose dont Moscou a besoin, c’est de contrarier la future administration américaine en échange de quelques petits bénéfices.

"Les années Trump ont obligé de nombreux pays à repenser leur approche à la fois envers les Etats-Unis et le reste du monde."
Ian Bremmer
Président d’Eurasia Group et GZERO Media

Vient ensuite l’Iran. A part les Etats-Unis eux-mêmes, c’est l’Iran qui a le plus à perdre ou à gagner avec le résultat de cette dernière élection. L’Iran préfère clairement Biden étant donné que le pays a désespérément besoin d’aide économique. Il n’est pas certain que Biden lui apportera ce soulagement car l’adhésion à l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien (JCPOA) demeure un sujet délicat pour les deux parties au vu de leurs stratégies politiques respectives au niveau domestique. Mais il vaut mieux croire que Téhéran espère construire une relation plus constructive avec les Etats-Unis, car cela signifierait que le pays des Mollahs ne fera rien à ce stade pour hérisser les Etats-Unis.

Un nouveau show de Kim Jong-un?

Mais tandis que plusieurs adversaires des Etats-Unis attendent de voir ce qu’apportera la prochaine administration, une poignée d’entre eux pourraient avoir envie de tenter leur chance. La Corée du Nord est la candidate idéale, Pyongyang ayant généralement tendance à lancer des gestes provocateurs pour améliorer sa position de négociation lorsque tout le monde est occupé ailleurs… y compris par les élections américaines.

Kim Jong-un. ©REUTERS

Après quatre années de promesses trumpiennes et très peu d’avancées concrètes, le leader nord-coréen Kim Jong-un pourrait penser que les prochains mois sont le timing parfait pour faire son show, remettre les compteurs à zéro et rappeler à Washington que son pays mérite une place de choix dans l’agenda de politique internationale du nouveau gouvernement. Il ne faudra donc pas s’étonner de voir d’importants essais d’armes en Corée du Nord au cours des prochains mois, en particulier si Kim craint que Biden ne lui accorde pas suffisamment d’amour et d’attention.

La Turquie est un autre pays qui pourrait penser qu’il n’y a pas de temps à perdre. Vu la détérioration continue de l’économie du pays – illustrée par la mise à l’écart cette semaine du gouverneur de la banque centrale et du ministre turc des Finances – le président Recep Tayyip Erdogan se montre de plus en plus agressif en dehors de ses frontières, y compris en Méditerranée Orientale et dans le Caucase, sans oublier son implication de longue date en Syrie et en Libye.

Recep Tayyip Erdogan. ©Michael Kappeler/dpa

Tous ces mouvements et leurs potentiels débordements ont agacé l’Union européenne, pour le plus grand plaisir d’Erdogan et dans l’indifférence apparente de Donald Trump. On peut s’attendre à ce que le président élu Joe Biden se montre beaucoup plus enclin à se rallier à Bruxelles lorsqu’il sera au pouvoir, et à adopter une ligne plus dure envers la Turquie. Cette perspective pourrait augmenter encore le désespoir d’Erdogan et le pousser à prendre d’autres risques à court terme.

Les années Trump ont obligé de nombreux pays à repenser leur approche à la fois envers les Etats-Unis et le reste du monde. Certains s’en sont mieux sortis que d’autres. De la même manière, la future ère Biden les obligera à s’adapter à une nouvelle réalité… à condition qu’ils (et les Etats-Unis) réussissent à s’en sortir au cours des prochains mois. Nous verrons bien.

Ian Bremmer
Président d’Eurasia Group et GZERO Media et auteur de Us vs. Them: The Failure of Globalism

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