interview

"Les États-Unis ne peuvent plus prétendre être un modèle démocratique"

©Antonin Weber / Hans Lucas

Professeur d'histoire internationale à l'Université de Genève, Ludovic Tournès vient de publier un essai au sujet de l'américanisation* et l'influence des États-Unis sur le reste du monde. Il réagit aux résultats des récentes élections américaines.

Selon vous, le 21e siècle ne sera pas américain, car le modèle de l'américanisation a montré ses limites. Cette américanisation du monde est notamment passée par le messianisme démocratique. Pourquoi le modèle démocratique américain ne fait-il plus rêver?

Il y a des points positifs dans la dernière élection, notamment le fait qu’il y a eu une participation massive. D’autre part, contrairement à ce qu’affirme Trump, on a pu constater une très grande méticulosité dans le déroulement et le comptage des votes. Ceci dit, cela n’empêche pas le dysfonctionnement structurel du système démocratique américain. C’est un système très difficile à réformer. Et il n’y a pas de consensus à ce sujet entre démocrates et républicains. Depuis vingt ans, deux présidents ont été élus alors qu’ils étaient minoritaires en voix (George W. Bush en 2000 et Donald Trump en 2016).

En raison de ces dysfonctionnements, les États-Unis ne peuvent plus prétendre être un modèle démocratique. Si les États-Unis ont voulu exporter leur modèle, y compris par la force, c’est parce qu’ils avaient la certitude d’avoir fondé le système parfait. Entre 1917 et 1992, c’était l’âge d’or du messianisme démocratique américain. Aujourd’hui, cette volonté n’a pas totalement disparu, mais elle a fortement diminué. Cette tendance existe depuis les années 1990 et la présidence Clinton. Les États-Unis ne conçoivent plus leur modèle comme dans les années 50/60. Et Trump, sur ce point, n’a fait que prolonger cette tendance. 

"Si les États-Unis ont voulu exporter leur modèle, y compris par la force, c’est parce qu’ils avaient la certitude d’avoir fondé le système parfait. Aujourd’hui, cette volonté n’a pas totalement disparu, mais elle a fortement diminué."

L’américanisation, dites-vous, a aussi reposé sur un idéal de production illimitée, qui est aujourd’hui remis en cause par la crise climatique. Trump est sorti des accords de Paris. Biden a annoncé vouloir y retourner. Voyez-vous un réel changement de perspective à ce niveau ?

Il faut que les États-Unis rentrent dans ce pacte climatique mondial. Mais il ne faut pas avoir des espérances démesurées au sujet de Biden. S’il n’obtient pas la majorité au Sénat, il ne pourra pas mettre en place son plan « Build Back Better» qui contient de nombreuses mesures environnementales. De façon générale, les États-Unis vont avoir plus de mal que les autres à effectuer ce virage climatique. Au tréfonds de la culture politique américaine, il y a en effet cette idée que les Etats-Unis ont des ressources illimitées dans lesquelles ils peuvent puiser sans fin pour assurer la prospérité de leur population. C’était vrai au 18e siècle, car le territoire n’était pas encore très peuplé et que la pollution mondiale était sans commune mesure avec celle du monde contemporain.  Mais aujourd’hui nous avons changé de paradigme.

"Au tréfonds de la culture politique américaine, il y a cette idée que les Etats-Unis ont des ressources illimitées dans lesquelles ils peuvent puiser sans fin pour assurer la prospérité de leur population."

Le trumpisme va-t-il survivre à Trump ?

Il est clair que cette façon de faire de la politique inspire. Non seulement aux États-Unis, mais ailleurs dans le monde. Il ne faut pas oublier qu’il y a plus de gens qui ont voté pour lui que la dernière fois. Le Trumpisme va s’installer durablement aux États-Unis, et il continuera sans doute d’inspirer un certain nombre de responsables politiques européens, comme Viktor Orban, Boris Johnson ou encore des responsables de partis comme Marine Le Pen.

"Le Trumpisme va s’installer durablement aux États-Unis, et il continuera sans doute d’inspirer un certain nombre de responsables politiques européens."

Le vote pour Biden peut-il notamment s’expliquer par le fait que les Américains ont fini par percevoir Trump comme une réelle menace pour leur démocratie ?

Oui, très clairement. Biden ne suscite pas l’enthousiasme, y compris chez les démocrates. Il ne fait pas rêver comme Obama pouvait le faire. Son élection est en grande partie le résultat d’un vote contre Trump plus que d’un vote d’adhésion pour lui. Beaucoup d’Américains ont senti le danger, qui était d’ailleurs tout à fait justifié. On l’a vu avec la réaction de Trump après l’élection, qui témoigne d’un mépris pour l’état de droit : ses multiples déclarations pour délégitimer le vote par correspondance tout au long du printemps 2020, et sa volonté d’arrêter le comptage des votes le 3 novembre au soir constituent quasiment une tentative de coup d’état.

"La volonté de Trump d’arrêter le comptage des votes le 3 novembre au soir constitue quasiment une tentative de coup d’état."

En même temps, Trump est un pur produit culturel américain. Son mythe a notamment été créé par les médias et la télévision…

Trump n’est pas un accident de l’histoire. Il incarne une certaine Amérique. C’est un homme de télévision, de télé-réalité même. Grâce à sa fortune, sa popularité, son réseau et sa capacité à casser les codes du monde politique traditionnel, il a réussi à capter l’attention d’une partie de la population états-unienne et à remporter l’élection. Il a été en partie fait par les médias, mais il faut remarquer aussi qu’ils ont contribué à le défaire: plusieurs chaines de télévision ont interrompu la retransmission de son allocution mensongère du 5 novembre. Dans ce sens, les médias ont repris leur rôle de contre-pouvoir.

"Trump a été en partie fait par les médias, mais il faut remarquer aussi qu’ils ont contribué à le défaire."

Trump est-il responsable de la fracture de la société américaine ?

Non, il ne l’a pas créé, mais il en est l’expression. Cette fracture remonte en réalité aux années 60. Trump est l’incarnation de toute cette Amérique qui n’a jamais admis ni la déségrégation ni les évolutions sociales telles que les droits des minorités ou encore la légalisation de l’avortement. Dans les années 70, ces voix étaient plus discrètes. Le problème semblait réglé sur le plan législatif. Mais, on le voit aujourd’hui, cette Amérique-là redonne de la voix. C’est elle qui a voté pour Donald Trump.

Comment expliquez-vous la fascination de l’Europe pour les États-Unis ?

L’Europe est fascinée par les États-Unis et la question de l’américanisation est historiquement avant tout européenne. Il y a une raison simple à cela : l’Europe avait la certitude d’incarner la modernité. Or, elle s’est fait doubler, au début du vingtième siècle, par les États-Unis qui ont multiplié les innovations techniques et élaboré un système de production de masse leur permettant de dépasser l’Europe. Par ailleurs, avec le cataclysme de la Première Guerre mondiale, L’Europe sombre dans la barbarie et cesse d’incarner la civilisation. Pendant ce temps, les États-Unis deviennent le maitre étalon de la modernité et incarnent une nouvelle culture libérée du passé. Cette fascination européenne est donc teintée de négativité, car elle est celle d’un continent en déclin. D’autre part, cette fascination s’est aussi traduite chez les Européens par l’idée que ce qui se passe aux États-Unis va arriver en Europe quelques années plus tard. C’est une idée reçue, mais elle est largement partagée. Cette fascination contribue à expliquer l’intérêt pour les États-Unis, que ce soit  la polarisation de la société américaine ou la montée du populisme.

"La fascination européenne pour les Etats-Unis est teintée de négativité, car elle est celle d’un continent en déclin."

La Chine, qui est désormais le concurrent direct des États-Unis, pourrait-elle développer un modèle équivalent à celui de l’américanisation ?

Quoi que l’on pense des États-Unis, le pays est une démocratie. Certes avec ses dysfonctionnements, mais quelle démocratie fonctionne parfaitement ? C’est une des raisons majeures qui leur a permis de représenter un modèle pour une partie du monde. La Chine, elle, est devenue une superpuissance, mais c’est un pays totalitaire, et il est terrifiant d’imaginer qu’elle puisse un jour devenir un modèle. Mais il est clair que c’est son ambition. Xi Jinping parle du « rêve chinois », et nul doute que ce terme fait référence au « rêve américain » qui a tenu le haut du pavé au cours du XXe siècle. Mais je doute que la Chine puisse incarner quelque chose de similaire au cours du XXIe siècle.

Les États-Unis ont eu une histoire à raconter au monde, une épopée même : la conquête d’un pays gigantesque et la construction d’une démocratie qui prétendaient s’affranchir des travers de l’Europe. Hollywood et le Western ont contribué à sa diffusion de cette mythologie. Quoi qu’on pense de cette histoire, il faut constater qu’elle a fait rêver une partie du monde. La Chine a certes une histoire riche et millénaire, c’est un pays qui est devenu une très grande puissance, mais quelle histoire a-t-elle à raconter au monde ? A-t-elle la possibilité de le faire rêver ? Je n’en suis pas sûr.

"La Chine a certes une histoire riche et millénaire, c’est un pays qui est devenu une très grande puissance mais quelle histoire a-t-elle a raconter au monde ? A-t-elle la possibilité de le faire rêver ? Je n’en suis pas sûr."

La révolution numérique est-elle la dernière expression de l’américanisation ?

D’un côté, la révolution numérique peut paraître parachever l’américanisation du monde en raison de l’importance majeure des Etats-Unis dans le développement de ces nouvelles technologies et des pratiques qui leurs sont associées.  Mais de l’autre, cette domination dans le domaine de la culture matérielle ne s’accompagne pas de la perception des États-Unis comme incarnation de la modernité et comme modèle, comme c’était le cas dans les années 1940 et 1950. Par ailleurs, aujourd’hui, les Etats-Unis sont beaucoup moins populaires qu’il y a cinquante ans. C’est pour cette raison qu’on peut considérer que l’empreinte états-unienne sur le monde est moins forte aujourd’hui, en dépit des apparences. C’est tout le paradoxe de ce début de XXIe siècle : du point de vue la culturelle matérielle, la présence américaine n’a peut-être jamais été aussi forte, mais pour autant les États-Unis ont perdu leur position dominante.

"C’est tout le paradoxe de ce début de XXIe siècle : du point de vue la culturelle matérielle, la présence américaine n’a peut-être jamais été aussi forte, mais pour autant les États-Unis ont perdu leur position dominante."

*Américanisation. Une histoire mondiale XVIIIe-XXIe siècles, Ludovic Tournès, Fayard, 452 p., 25 €

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