interview

Michel Onfray: "Trump croit qu'il fait l'Histoire alors qu'il est fait par elle"

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Il est le plus irrévérent des philosophes français. Athée, toujours éminemment lucide, auteur très prolifique, Michel Onfray s’explique sans filtres et décrit passé et présent avec une irréprochable clarté.

Il vient de publier Décadence, le deuxième volume d’une Brève encyclopédie du monde dans lequel il peint la fresque épique d’une civilisation judéo-chrétienne en train de sombrer. Un livre "tragique" écrit pour décrypter les germes qui, selon lui, sont en train d’éroder un Occident épuisé.

Si, comme vous le déclarez dans votre dernier livre Décadence, l’Occident se meurt, que renaîtra-t-il sur ses cendres?
Vous me demandez un autre travail que le mien et qui est celui de la prédiction et c’est en dehors de mes compétences…

En revanche, ce que je puis vous dire, c’est que la démographie nous renseigne. Elle est une discipline que le monde intellectuel, trop souvent formaté par le logiciel marxiste, refuse parce qu’elle donne des informations sur le réel et qu’elle invalide, la plupart du temps, l’idéologie qui ne vit pas de réalités mais de fictions.

Que nous dit la démographie? Qu’en 2050, 25% de la population mondiale sera africaine. Il faut aussi compter avec la Chine (19%) et l’Inde (18%). Pendant ce temps, l’Occident judéo-chrétien se distingue par un taux de fécondité en forte baisse. Il faudra dès lors composer avec d’immenses flux migratoires planétaires et l’effacement du judéo-christianisme au profit des spiritualités africaines, chinoises ou indiennes. Tout dépendra de ce que seront et feront ces blocs de civilisations d’ici là. Si l’un d’entre eux décide d’abolir notre monde, nous serons finis. Que Trump envisage aujourd’hui les relations avec la Chine d’une façon aussi désinvolte pourrait modifier les équilibres planétaires. Quoi qu’il en soit, l’Europe judéo-chrétienne a vécu.

La droite croit que le futur est dans le passé et la gauche que plus de futur abolira le présent.
Michel Onfray

Vous déclarez que, face à son inexorable déclin, l’Occident n’a qu’à sombrer avec élégance. C’est-à-dire?
Qu’il ne s’agit pas de souscrire aux idéologies politiciennes qui ne vivent qu’en vendant l’illusion qu’avec elles le déclin s’enrayerait. La droite propose qu’on restaure un ordre ancien, elle croit de façon réactionnaire, au sens étymologique, qu’en revenant à un ordre ancien, on pourrait changer les choses. La gauche propose la même illusion en invitant à un programme qui empêcherait que ce qui a lieu n’ait pas lieu et que ce qui doit avoir lieu n’ait pas lieu. La droite croit que le futur est dans le passé et la gauche que plus de futur abolira le présent.

Notre civilisation a fait son temps, comme toutes celles qui, nombreuses, nous ont précédés. Il est illusoire de croire que toutes les civilisations meurent sauf la nôtre… Alors que le bateau coule, il ne saurait être question de chercher à placer des rustines sur les voies d’eau. Il ne nous reste plus qu’à éviter de croire aux fictions que nous ne coulerions pas et qu’il y aurait des choses à faire pour que nous ne coulions plus. Par conséquent, il ne nous reste plus qu’à montrer de l’élégance alors que le bateau coule. Comment peut-on vivre en Romain en présence du désastre?

Mais ça, ce sera le sujet du troisième volume de cette Brève encyclopédie du monde. Il aura pour titre Sagesse et proposera un art de vivre sur le pont du bateau qui coule. Un genre de manuel de survie à bord du Titanic ou un traité de survie pendant les dernières heures de Pompéi…

Face à l’"accélération atomique de la globalisation" avec son corollaire de déséquilibres, la victoire de Trump et le Brexit ne seraient-ils donc pas la réaction saine d’un corps social qui ne veut pas disparaître?
Trump croit qu’il fait l’Histoire alors qu’il est fait par elle. Je ne pense pas que le bagage culturel et intellectuel de ce nouveau président des Etats-Unis soit haut de gamme. Je ne suis pas sûr qu’il dispose d’une vision du monde en dehors de ses humeurs qu’il prend pour des vérités de l’histoire et des vérités dans l’histoire. Cet homme dispose d’un ego qui lui fait penser le monde comme une giration autour de sa propre personne.

De deux choses l’une. Ou il persiste dans ses humeurs et il n’ira pas bien loin, stoppé dans son mouvement, soit par la rue qui se fera instrumentaliser, soit par des officines qui savent ajuster un tir entre les deux yeux, sinon par un solitaire embusqué. Ou il renonce, calmé par les marchés, les services secrets, le complexe militaro-industriel, l’oligarchie du capital… mais ça ne semble pas dans le style du personnage. Dans un cas comme dans l’autre, il aura eu le temps de mettre en péril nombre de choses, notamment les fragiles équilibres de la planète.

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Nous vivons dans des sociétés de plus en plus gagnées par l’indifférence religieuse. Où trouve-t-on Dieu aujourd’hui?
Chez nos adversaires qui, eux, l’épousent et le vénèrent jusqu’à la mort. Ce qui rend les choses compliquées, pour ne pas dire impossibles… Quand une civilisation n’est plus soutenue par aucune spiritualité, aucune religion, aucune transcendance, elle ne trouve plus de sens que dans l’égocentrisme autiste, le consumérisme hédoniste, la grossièreté médiatique et la vulgarité du Capital. Nous en sommes là.

Pendant ce temps, un califat entraîne des soldats fanatisés par un islam intégriste en appelant à détruire l’Occident mécréant. Après un épisode terroriste où le sang occidental a été abondamment versé, nous n’avons plus pour seules et uniques réponses que des bougies et des peluches, des poèmes et des manifestations silencieuses, signes du nihilisme dans lequel nous croupissons.

Votre travail de déconstruction des mythologies religieuses ne cache-t-il pas une déception ou un désir inconscient de croire en quelque chose?
Tout va bien, ne vous inquiétez pas, cher docteur… Je ne suis pas en quête d’une transcendance ni en demande d’une conversion! Je me contente de vous dire que je fais juste mon travail de philosophe qui est de poser des questions généalogiques (d’où viennent les choses?) plutôt que d’ajouter mon nom à la liste de ceux qui pensent le monde comme un champ de bataille simplet sur lequel s’opposent le Bien, leur camp, et le Mal, le camp d’en face.

Vous aimez penser, comme André Malraux, que "l’art est un anti-destin", un rendez-vous avec l’éternité. L’art peut-il donc encore nous sauver?
L’art ne sauve de rien. Croire une chose pareille relève de la posture d’esthète. Quand nous devons mourir, rien ne nous distrait de ce passage obligé. Jamais une cantate de Bach, une peinture de Braque, une église de Le Corbusier ne nous aident à mourir. En attendant cette heure fatale, tout cela nous aide à vivre un peu, mais ne nous sauve pas. Pascal a fort bien classé toute cette agitation formelle dans la rubrique du divertissement: se divertir n’empêche pas de mourir mais nous éloigne un peu de cette idée que nous avons à mourir.

La victoire de Benoît Hamon aux primaires du Parti Socialiste français et l’essor du Front National soulignent-ils la propension actuelle des Français pour une lecture radicale du politique?
Cette palinodie de démocratie ne nous conduira qu’à l’élection d’un chef de l’État qui, le lendemain de son sacre, donnera son premier coup de fil à l’Europe maastrichtienne pour savoir quel est l’ordre du jour et ce qu’il doit faire. Certains sont encore croyants et investissent le terrain politique. Pour ma part, je suis aussi devenu un athée social. Et, je vous assure, il y a un réel plaisir à s’être désintoxiqué…

Comment l’"infantilisation de la société", que vous évoquez parfois, se manifeste-t-elle?
Par un refus d’assurer les positions de maîtrise. Il faut inverser les valeurs et faire de telle sorte que le professeur qui sait affirme à son élève qu’il sait autre chose, mais de toute façon moins que lui; il faut que les parents disent à leurs enfants qu’ils savent deux ou trois choses, certes, mais qu’ils savent, plus et mieux que lui, ce qui est bon pour lui.

Quand les enfants font la loi aux adultes qui ne veulent plus faire la loi à leurs enfants, la société s’infantilise: l’enfant exige en adulte et l’adulte lui obéit et se soumet en enfant. Abolir la hiérarchie qui suppose le pouvoir venu d’en haut fut une bonne chose en mai ‘68. Mais ce fut aussi une mauvaise chose de croire qu’il fallait instaurer l’exact inverse de cette hiérarchie et que l’enfant disposait d’un pouvoir de droit divin. Retourner un gant n’est pas l’abolir, c’est le même gant…

Vous venez de créer votre média indépendant. Croyez-vous que le politiquement correct a tué la vérité en Occident?
La vérité est morte en même temps que la civilisation qui la portait. Les médias ne font pas le réel mais ils sont faits par lui. La vérité meurt en même temps que les valeurs d’une civilisation. On parle aujourd’hui, nihilisme suprême, de post-vérité! Le politiquement correct est un symptôme de la maladie et non pas la maladie elle-même. Mais il faut aussi faire attention à autre chose qui est la lutte contre le politiquement correct qui est en passe de devenir un nouveau politiquement correct. C’est toujours l’histoire du gant retourné…

©rv

Décadence, Vie et mort du judéochristianisme, Michel Onfray, Flammarion, 2017, 750 pages, 22,90 euros

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