chronique

Tout changera… et rien ne changera avec Joe Biden

L'arrivée de Joe Biden en janvier assouplira les relations avec l'Europe. Mais ne changera pas tout. La chronique de Ian Bremmer, président d’Eurasia Group et auteur de "Us vs. Them: The Failure of Globalism".

Joe Biden sera le prochain président américain, au grand désarroi de millions d’Américains et pour la plus grande satisfaction de millions d’autres. Qu’ils soient supporters ou détracteurs, tous attendent que l’administration Biden conduise à de grands changements dans le monde. Ils risquent fort d’être déçus, et ce pour plusieurs raisons.

Commençons par les États-Unis. Les élections de novembre ont montré une fois de plus que le pays était plus profondément divisé qu’aucune autre démocratie industrielle avancée, un problème pour un pays censé diriger l’ordre mondial. Gauche contre droite, establishment contre anti-establishment, combattants de la pandémie contre sceptiques, etc. Ces divisions ont rendu la classe publique et politique moins intéressée par le rôle de gendarme du monde et moins encline à l’aventurisme militaire que ce rôle implique.

Priorités américaines

Ces mêmes divisions politiques ont réduit l’appétit des Américains pour le libre échange, tandis que des groupes en difficulté aux États-Unis ont fait davantage d’efforts pour s’arroger une plus grosse part du gâteau économique mondial, au lieu d’augmenter la taille de celui-ci pour tous.

"Les Américains ne sont plus intéressés par le type de leadership mondial que les États-Unis avaient endossé au XXe siècle"
Ian Bremmer

Résultat: la population américaine n’est plus intéressée par le type de leadership mondial que les États-Unis avaient endossé au cours de la seconde partie du XXe siècle, tant sur le front économique que sécuritaire. Même si la personnalité de Biden sera moins clivante que celle de son désormais futur prédécesseur, les défis structurels qui l’attendent ne pourraient réalistement être résolus par aucun président américain au cours d’un ou même deux mandats présidentiels.

Le monde du XXIe siècle

Mais même si la population américaine et l’establishment politique avaient envie de voir leur pays reprendre les rênes du leadership mondial, le monde a lui-même changé de manière tellement drastique depuis la fin du siècle dernier que cela ne ferait pas grande différence. L’Union européenne restera comme toujours concentrée sur ses divisions internes: en marge des négociations sur le Brexit, la dernière saga tourne autour des tentatives de la Hongrie et de la Pologne de saborder le plan de relance européen pour des questions de respect de l’État de droit. La Russie continue à être un pays en déclin qui voit davantage d’intérêt à compliquer les choses pour d’autres puissances géopolitiques qu’à travailler avec elles de manière constructive.

"La Russie, pays en déclin, voit davantage d’intérêt à compliquer les choses au niveau international qu’à travailler de manière constructive."
Ian Bremmer

Et puis il y a la Chine: une puissance mondiale de plus en plus forte, mais une puissance qui conteste fondamentalement l’ordre libéral démocratique qui a façonné le XXe siècle. Mais la Chine n’est pas en mesure de façonner un propre ordre mondial (du moins pas encore), les modèles autoritaires de capitalisme d’État s’étant montrés beaucoup moins attrayants comme produit d’exportation que la démocratie de libre échange au XXe siècle. Le résultat est un monde libéral en déclin qui continue à lutter contre l’émergence de la Chine, ce qui le divise encore davantage.

L'ordre mondial en question

Enfin, il y a ces institutions multilatérales (comme l’OTAN, l’OMS et le Conseil de Sécurité des Nations Unies) qui permettent à notre ordre mondial de mieux fonctionner. Au cours de son mandat de quatre ans, Trump a correctement identifié les points faibles de ces institutions et les a exploités à son profit au plan domestique, mais n’a pas fait grand-chose pour y remédier. Le cœur du problème, c’est que ces institutions reflètent mieux la dynamique de pouvoir de 1950 que celle de 2020. Si vous ajoutez le fait que bon nombre des défis les plus urgents à long terme – l’émergence de la Chine, la cybercriminalité, les changements climatiques, la guerre des drones et les problèmes liés au respect des données privées pour n’en citer que quelques-uns – n’existaient pas lorsque ces institutions ont été créées, vous commencez à comprendre l’ampleur du problème.

"La Chine, puissance mondiale de plus en plus forte, conteste fondamentalement l’ordre libéral démocratique qui a façonné le XXe siècle."
Ian Bremmer

Biden aidera certainement en manifestant son soutien et en finançant les efforts multilatéraux pour relever ces défis, mais ces institutions ont besoin de réformes fondamentales et globales. Une tâche déjà colossale en temps normal, alors vous pouvez imaginer son ampleur en période de pandémie. C’est un défi pour toute une génération de décideurs, et pas uniquement pour la prochaine administration américaine.

L’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche est un évènement important. Les changements – bien nécessaires – au niveau de la rhétorique diplomatique mis à part, l’attention de Biden et son sentiment réel d’urgence pour résoudre les problèmes climatiques seront plus que bienvenus. Et lorsqu’il sera au pouvoir, Biden et son équipe pourront travailler avec leurs vrais alliés pour ramener le monde sur un chemin menant au type de réformes institutionnelles et de coopération dont il a désespérément besoin.

Tout cela exigera beaucoup d’efforts, d’argent, de compromis et d’ingéniosité. Mais aussi de la patience et du temps.

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