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"Trump a raison sur les feux de forêt, mais personne ne l’écoute"

©ZUMAPRESS.com

Cheryl Poindexter a perdu sa maison dans les feux de forêt qui ravagent la Californie. Mais elle n’y voit pas l’œuvre du changement climatique. Et votera donc pour Trump aux élections.

Un serpent jaune se faufile parmi les décombres encore fumants, une corneille survole les arbres calcinés et dans l’étang, des poissons ornementaux sont en voie de putréfaction. La scène de désolation semble sortie d’un film catastrophe. Elle aurait pu l'être: Hollywood n’est qu’à une petite heure de route vers le sud et la maison à présent réduite en cendres de Cheryl Poindexter a effectivement servi quelques fois de décor de film. Mais cette fois, la tragédie est bien réelle.

"Le feu s'est étendu sur notre colline à une vitesse foudroyante. Comme des torches qui s’enflammaient les unes après les autres."
Cheryl Poindexter

"Deux jours avant l’incendie, je sirotais encore des margaritas avec mes amies, en profitant de la vue", remarque Cheryl Poindexter. "Une d’elles a fait observer que nous étions comme l’orchestre du Titanic." Au loin, au-dessus des collines, le ciel n’était déjà plus qu’un immense voile rouge incandescent. Mais Cheryl habitait ici depuis 27 ans. Que pouvait-il lui arriver?

«Ce t-shirt est le seul vêtement que j’ai réussi à emporter. Le feu s'est étendu sur notre colline à une vitesse foudroyante. Comme des torches qui s’enflammaient les unes après les autres.» Heureusement, elle avait déjà pu mettre en lieu sûr les chiens, les chevaux et les oiseaux dont elle s’occupait ici. Seul son chat a disparu. "Ses cendres doivent se trouver quelque part sous ces décombres."

30
morts
Au total, les feux de forêt qui ont ravagé la Californie ont fait plus de 30 morts. Les collines calcinées s’étendent sur une superficie équivalente à la Wallonie.

Elle montre d’un geste las quelques traces de son décor au quotidien: un grand frigo, la vieille garde-robe de sa mère, les ressorts du canapé, l’empreinte d’une tête de taureau empaillée accrochée au mur. Parmi les débris au sol, elle recherche quelques souvenirs à sauver: une assiette illustrée par un cheval, quelques carreaux colorés, un peu de céramique, une photo de tortue. "J’étais designer de profession. L’œuvre de toute ma vie est partie en fumée."

La maison de Cheryl Poindexter à Juniper Hills est l’une des centaines que les feux de forêt ont rayées du paysage californien. Les collines calcinées s’étendent sur une superficie équivalente à la Wallonie. Mais ces incendies gigantesques ont semé la désolation un peu partout sur la côte ouest du pays. Les États de l’Oregon et de Washington ont également été sinistrés. Au total, ces feux de forêt ont fait plus de 30 morts.

Vent

À San Antonio Heights, situé sur le versant nord de cette colline, Char Miller nous montre une plante desséchée. "C’est un sarrasin. Une étincelle suffit pour embraser toute la colline." Char Miller, professeur en écologie et histoire environnementale au Pomona College, à Claremont, étudie les causes des feux de forêt dans la région.

"Les incendies deviendront plus fréquents et s’inscriront dans des cycles de quatre ou cinq ans."
Char Miller
professeur en écologie et histoire environnementale

"Les incendies sont des phénomènes naturels de cet écosystème. Cette végétation brûle très vite, surtout durant une journée comme aujourd’hui où l’on voit la température grimper jusqu’à 35 degrés et le vent souffler jusqu’à 50 km/h. Le précédent incendie a détruit d’un coup 60 maisons dans les environs immédiats. Elles ont été reconstruites immédiatement. On pourrait penser que les gens renonceraient à leur beau panorama pour ne plus prendre un tel risque. Hé bien, non."

Selon Char Miller, tout le sud-ouest des États-Unis, d’El Paso, au Nouveau-Mexique, à Los Angeles et plus loin encore vers le nord, est en voie d’assèchement. "Nous prévoyons que ce processus continuera tout au long du siècle. Du fait de cette sécheresse intense et des longues périodes sans précipitations, ces plantes peuvent s’enflammer à tout moment."

Les experts comme Char Miller sont convaincus que le réchauffement climatique joue un rôle clé dans ce processus. Seize des vingt feux de forêt les plus dévastateurs aux États-Unis depuis le XIXe siècle ont eu lieu après 2003. "Les incendies deviendront plus fréquents et s’inscriront dans des cycles de quatre ou cinq ans. Ce qui ne laissera pas le temps à la végétation locale de se régénérer. Elle cèdera la place aux plantes invasives, comme les herbes, qui sont très inflammables."

"Le Président se trompe en prétendant que quelques bons coups de râteau pourraient tout résoudre."
Char Miller
professeur en écologie et histoire environnementale

Élections

Les incendies en Californie ont refait de l’environnement un thème important de la bataille électorale. Le candidat démocrate à la présidence, Joe Biden, estime que le réchauffement climatique joue un rôle central dans les feux de forêt. "Une réalité douloureuse qui exige une réaction et non pas du déni", martèle-t-il en campagne.

Joe Biden veut investir 2.000 milliards de dollars pour lutter contre le réchauffement, notamment en réduisant les émissions de CO2, en adhérant à nouveau à l’Accord de Paris sur le climat et en injectant des moyens considérables dans les énergies renouvelables.

Le Président Donald Trump avait d’abord qualifié le réchauffement climatique de "bobard", avant de reconnaître un peu plus tard, mais du bout des lèvres, que les humains contribuaient au réchauffement de la planète. Toutefois, s’agissant des feux de forêt en Californie, il n’en démord pas. Pour lui, ces incendies sont simplement le résultat de la mauvaise gestion forestière à l’ouest des États-Unis.

"Lorsque des arbres tombent, ils s’assèchent en 18 mois", déclarait-il encore le mois dernier. "Ensuite, ils deviennent comme des allumettes. Plus aucune goutte ne peut s’y infiltrer. Et ils explosent tout simplement." Selon Trump, il suffirait de mieux "déblayer" le terrain.

"Trump ne sait pas de quoi il parle", assène le professeur Millers. "Bien sûr, il faut bien gérer les forêts en pratiquant des feux préventifs et en les éclaircissant, surtout à proximité des quartiers résidentiels. Et bien entendu, la gestion forestière n’échappe pas au débat. Mais le Président se trompe en prétendant que quelques bons coups de râteau pourraient tout résoudre. Soit il n’a jamais tenu un râteau en mains, soit il ignore les superficies énormes dont on parle."

Les feux de forêt influenceront-ils le vote des électeurs? Char Miller hésite. "J’espère que ces catastrophes ouvriront les yeux à certains électeurs, oui. J’espère vraiment que les électeurs de Trump, indépendamment des autres raisons pour lesquelles ils lui apportent leurs suffrages, prendront conscience de ces données scientifiques. Science matters."

Haine

À deux pas des vestiges calcinés de sa maison à Juniper Hills, Cheryl Poindexter ne nie pas qu’il fasse plus chaud et plus sec, mais elle n’attribue pas cette évolution au climat. "Ce que nous infligeons à la planète n’aide pas, c’est sûr. Mais il faut incendier les forêts de manière contrôlée en enlevant les aiguilles et les arbres morts."  

"Lorsqu’on hisse le drapeau américain, les gens nous traitent de ‘Trumpster’ et nous disent de déguerpir. Au nom du ciel, qu’est-ce qui leur prend? D’où leur vient toute cette haine?"
Cheryl Poindexter

Elle suit donc le raisonnement du Président. "Je pense qu’il a raison, oui. Mais personne ne l’écoute, sauf les Trumpsters, comme moi. Et qui doivent se tenir à carreau, parce que tout le monde nous déteste. C’est ridicule de voir les médias se montrer aussi opposés aux républicains. Lorsqu’on hisse le drapeau américain, les gens nous traitent de ‘Trumpster’ et nous disent de déguerpir. Au nom du ciel, qu’est-ce qui leur prend? D’où leur vient toute cette haine? Pendant longtemps, je me situais au centre politique. Je pensais que tant les démocrates que les républicains avaient de bons arguments à faire valoir. Mais ce n’est plus le cas actuellement."

Lire aussi notre interview de Sonia Dridi, correspondante à Washington: "L’Amérique est une cocotte-minute prête à exploser"

Poches vides

Cheryl Poindexter avance encore une autre explication à la destruction totale de son foyer et de tous les souvenirs de sa vie antérieure. "Les pompiers ont tout de même réussi à sauver d’autres maisons du voisinage. Pourquoi d’après vous? Parce qu’ils sont intervenus en priorité dans les quartiers de riches. Ils ont sacrifié notre quartier où 83 maisons ont été réduites en cendres. Tout simplement parce que nous n’avons pas d’argent ici. Ils nous ont laissé étouffer."

"Les pompiers sont intervenus en priorité dans les quartiers de riches. Ils ont sacrifié notre quartier ."
Cheryl Poindexter

La poignée du petit pot en fonte couleur suie qu’elle trimbale parmi les décombre lâche. Les quelques reliques de son passé qu’elle avait extraites des cendres de la maison s’éparpillent sur le sol. Elle les ramasse à nouveau. «Vous savez, on peut tout me voler. Mais je vais reconstruire ma maison et en attendant, j’espère ne pas choper le coronavirus. Parce que je ne compte plus les gens qui m’ont pris dans les bras pour me réconforter ces dernières années. Il ne manquerait plus que ce virus me tombe dessus."

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