Trump's life matters: le récit d'une présidence retentissante, ahurissante, hallucinante

©Isopix

Les quatre années de Donald Trump à la Maison-Blanche ont été retentissantes, ahurissantes, hallucinantes. Vous en voulez un florilège? On vous raconte ça en huit moments clés.

16 février 2017: la guerre contre la presse

Jake Turx est un journaliste juif qui couvre la politique américaine pour le magazine "Ami". Ce jeudi-là, il s’installe au milieu de la prestigieuse East Room de la Maison-Blanche. Le locataire des lieux depuis un mois, Donald Trump, a convoqué une conférence de presse impromptue. CNN, Washington Post, New York Times, CBS…: tous les grands médias américains sont là. Le programme du jour? La nomination d’Alex Acosta comme nouveau secrétaire au Travail, l’équivalent du ministre de l’Emploi. Mais Acosta n’est pas là. Et le sujet est évacué en une poignée de minutes. S’en suit une longue diatribe de 80 minutes où le Président explose sa rage contre les médias.

Trump est frustré des fuites dans la presse qui décrivent une organisation du pouvoir chaotique. Il réfute les critiques contre son décret interdisant l’accès du territoire américain à certaines nationalités. Il est surtout obsédé par l’image renvoyée par les journaux et les télévisions. Pour reprendre la main, il cogne dur, mais de manière décousue. "Je suis ici pour faire passer mon message directement au peuple", attaque-t-il d’emblée. Colérique, index levé, il accuse les médias "malhonnêtes" de répandre des "fake news" et de lui vouer une "haine". Dans la salle, c’est le brouhaha.

La couverture du magazine "Ami" après l’incident opposant son journaliste Jake Turx (de dos) à Donald Trump.

Jake Turx tente une question. Il précise poliment qu’il ne pense pas que le Président est antisémite, pas plus que son équipe. Et il demande comment le nouveau gouvernement va faire face à l’antisémitisme alors que des menaces ont été rapportées contre des centres communautaires juifs. Trump l’interrompt. "Asseyez-vous!", lance-t-il en reprochant à Turx de poser une "question injuste" et "pas simple". "Je ne suis pas antisémite", s’emporte le Président. Turx reprend la parole et essaie de rectifier. Mais Trump le rabroue. "Calmez-vous", "il est un menteur", "je déteste cette accusation répugnante", s’énerve le Président que le journaliste n’a pourtant absolument pas mis en cause.

Le ton, très inhabituel en ces lieux généralement policés, est donné. Ce sera celui d’une défiance et d’une hostilité permanentes envers la plupart des médias, qualifiés d’"ennemis des Américains". Fox News, la chaîne chérie des Conservateurs, fait figure d’exception. Le Président usera, tout au long de son mandat, d’une communication très particulière: une avalanche de tweets en majuscules et des contre-vérités assénées régulièrement contre toute évidence.

Les journalistes ressortent médusés. Jake Turx tweete que le Président n’a pas compris sa question. La prestation présidentielle laisse même ses soutiens républicains dubitatifs. Mike Simpson, député de l’Idaho, résume la difficulté de Trump à endosser l’habit présidentiel: "La campagne électorale est finie. Il est temps de passer en mode gouvernance". Trump n’y arrivera jamais vraiment.

1er juin 2017: le retrait de l’accord de Paris

"J’ai été élu pour représenter les citoyens de Pittsburgh, pas ceux de Paris." Depuis la roseraie de la Maison-Blanche, qui jouxte le célèbre bureau ovale, Donald Trump annonce le retrait des États-Unis de l’accord de Paris, qui vise à lutter contre le réchauffement climatique. C’est le premier d’une longue série de coups de poignard portés au multilatéralisme. Alors que le soleil tape sur Washington, le parterre de personnalités présentes réserve au Président une standing ovation.

Au premier rang, trois chaises à la droite du vice-Président Mike Pence, Steve Bannon applaudit à tout rompre. Tout sourire, l’influent conseiller proche de l’extrême droite et chantre de la doctrine "America First" savoure son triomphe. Avec un autre climatosceptique notoire – Scott Pruit, l’administrateur de l’Agence de protection de l’environnement –, il a passé les derniers mois à mener une bataille interne dans l’entourage présidentiel pour convaincre Trump de déchirer l’accord climatique international. Pour eux, l’accord de Paris est mauvais pour l’économie américaine. Et il faut respecter les promesses de campagne, seul gage d’une future réélection.

Trump et Bannon. ©REUTERS

Après le speech présidentiel, les invités papotent tranquillement sur la pelouse de la Maison-Blanche alors que les cameramen rangent leur matériel. Steve Bannon serre des mains. Mais il y a des absents de marque: ni Ivanka Trump, la fille adorée, ni son gendre Jared Kushner, ni Rex Tillerson, le secrétaire d’État, ne sont présents. Et pour cause: ceux-là étaient opposés à la décision. Ivanka avait même organisé un rendez-vous entre son père et Al Gore, l’ancien vice-Président démocrate, très engagé dans la bataille climatique.

L’austère Tillerson, lui, n’est pas à proprement parler un héraut de la lutte contre le réchauffement. Mais l’ex-patron du géant pétrolier ExxonMobil a l’oreille des milieux d’affaires qui auraient préféré que Washington influence les débats climatiques en restant engagé dans les discussions. Elon Musk, le fantasque patron de Tesla et de SpaceX, a lui aussi cru pouvoir sensibiliser le Président américain aux enjeux climatiques… et aux intérêts de son business: les technologies propres peuvent être porteuses à l’avenir. À l’époque conseiller de Trump, Musk est déçu et claque la porte.

"J’ai été élu pour représenter les citoyens de Pittsburgh, pas ceux de Paris."
Donald Trump

À Paris, Emmanuel Macron riposte et lance un programme sans équivoque sur son destinataire: "Make our planet great again". Et à Pittsburgh, le maire démocrate Bill Peduto goûte peu de voir le nom de sa ville associé à la décision présidentielle. Il contre-attaque sur Twitter: "En tant que maire de Pittsburgh, je peux vous assurer que nous suivrons les directives de l’accord de Paris pour nos administrés, notre économie et notre avenir."

Mi-août 2017: Charlottesville

"Whose streets? Our streets!", "White lives matter", "Jews will not replace us", "Blood and soil". Les chants et les slogans scandés sur un ton martial s’enchaînent à proximité d’Emancipation Park, en plein cœur de Charlottesville (Virginie), ces 11 et 12 août. Ils sont prononcés par quelques milliers de manifestants: des suprémacistes et nationalistes blancs, des néonazis, des membres de l’alt-right, venus pour une démonstration de force de tout ce que les États-Unis comptent comme mouvances d’extrême droite. Sous le soleil estival, au milieu des drapeaux confédérés, des militants armés et casqués, il y a David Duke. Ancien leader du Ku Klux Klan, raciste notoire, partisan de la ségrégation, il est, à 67 ans, un des visages les plus connus des manifestants. NBC l’interroge: "Nous sommes déterminés à reprendre le contrôle de notre pays. Nous allons tenir les promesses de Donald Trump."

HBO

À Charlottesville, il y a des contre-manifestants: les antiracistes défilent aussi. "No nazis", "No KKK", "No racist USA". Ils hurlent. La tension est forte. Entre les deux camps, la police ne s’interpose que mollement malgré l’état d’urgence décrété à la hâte. Les insultes fusent, les bagarres et les violences éclatent. Elles culminent avec une attaque à la voiture bélier qui coûte la vie à Heather Heyer, une assistante juridique de 32 ans militante des droits civiques, percutée volontairement par un suprémaciste blanc. Le pays est sous le choc.

Trump lors de son point presse à la Trump Tower, après Charlottesville. ©REUTERS

Pendant ce temps, Donald Trump joue au golf, en vacances dans son club de Bedminster, dans le New Jersey. Pendant plusieurs jours, sa communication est attentiste puis erratique. Il condamne d’abord les "violences venant de diverses parties", suscitant l’émoi jusque dans son propre camp. Trois grands patrons – Brian Krzanich (Intel), Kevin Plank (Under Armour), Kenneth Frazier (Merck) – démissionnent de leur fonction de conseiller économique de Trump.

Le Président rectifie le lendemain. "Le racisme, c’est le mal", dit-il solennellement en lisant son prompteur. Nouvelle volte-face le jour suivant. Il est à la Trump Tower de Manhattan. Debout devant les ascenseurs dorés, il tient des propos véhéments et décousus, expliquant qu’il y a des "torts et des gens bien des deux côtés". À ses côtés, l’ex-général John Kelly, nouveau secrétaire général de la Maison-Blanche, reste figé, livide.

Les réactions outrées à ces dernières déclarations se succèdent, du basketteur LeBron James, à la chanteuse Barbra Streisand en passant par le président républicain de la Chambre des Représentants Paul Ryan. David Duke, lui, se réjouit. Il tweete: "Merci, Président Trump, pour votre honnêteté et votre courage" d’avoir "dit la vérité" et dénoncé "les terroristes de gauche".

Janvier 2018: la réforme fiscale

Denise Anderson travaille depuis 27 ans dans le parc d’attractions Disneyland à Anaheim, au sud de Los Angeles. Elle s’occupe des costumes. Et en ce début d’année, elle reçoit un cadeau de Noël… après l’heure. Son entreprise annonce une prime exceptionnelle de 1.000 dollars pour ses 125.000 employés. Pour Denise Anderson, c’est bienvenu forcément, mais pas de quoi lui arracher un sourire aussi large que celui de Mickey. "En travaillant pour Disneyland, vous vivez de paie en paie", dit-elle. Disney n’est pas la seule compagnie à sortir le chéquier en ce début d’année. Pour peu, l’Oncle Picsou s’étranglerait. Apple, Walmart, American Airlines, AT&T, Wells Fargo, JPMorgan, Verizon et d’autres annoncent des bonus ou des hausses de salaire.

©REUTERS

La raison? La réforme fiscale voulue par Trump et votée par les Républicains en décembre. Elle prévoit des baisses d’impôts estimées à 1.450 milliards de dollars sur dix ans, notamment en faisant baisser l’impôt des sociétés de 35% à 21%. Pour les grandes entreprises, c’est du pain béni. Elles offrent quelques largesses à leurs employés. Des cacahuètes selon leurs détracteurs, qui estiment que la réforme fiscale bénéficie surtout aux plus riches.

Quelques jours plus tôt, Trump est à l’usine de l’équipementier H&K, à Coraopolis, en Pennsylvanie. Devant les cols bleus, le Président vante "la plus grande baisse d’impôts de l’Histoire américaine".

Effectivement, un an après son élection, Trump peut se vanter d’une économie florissante. Le taux de chômage est à 4,1% seulement. Denise Anderson, elle, réfléchit à sa prime. "Peut-être que je pourrais l'utiliser pour payer une facture médicale."

12 juin 2018: le sommet avec Kim

C’est une histoire de soldats népalais et de leurs fusils belges, d’un joueur de basketball, de pizza, de gants en latex et d’une forêt tropicale. C’est l’histoire d’un moment clé dans la diplomatie trumpienne. Le 12 juin 2018, le Président américain retrouve le dictateur nord-coréen Kim Jong Un à Singapour pour une rencontre historique. Ces deux-là ont une relation ambiguë et rocambolesque, alternant des menaces d’anéantissement nucléaire avec d’étranges déclarations d’amour. Dans la mégalopole asiatique, Trump est descendu au Shangri-La, un cinq étoiles luxueux et discret situé près de la rue Orchard, un paradis du shopping mondialement célèbre. Kim a choisi la suite présidentielle du St Regis avec sa salle de gym et son jacuzzi privatifs. Le standing est un peu moins élevé mais le Nord-Coréen peut difficilement se plaindre: c’est Singapour qui régale (15 millions de dollars quand même pour l’ensemble du sommet).

Kim et Trump au sommet de Singapour. ©AFP

C’est dans un troisième établissement que le rendez-vous est fixé: le Capella. 112 chambres et suites de grand luxe – comptez de 680 dollars la nuit pour la plus basique jusqu’à 10.000 dollars pour la plus prestigieuse – situées en plein cœur de la forêt tropicale, non loin de la plage et d’un club de golf sur la bien nommée île de Sentosa (qui signifie "paix et tranquillité"). La sécurité est assurée en particulier par les 1.800 membres des "Gurkhas", des soldats népalais d’une force paramilitaire d’élite incorporée à la police singapourienne. Ces troupes sont armées de fusils d’assaut Scar produits par la FN Herstal.

Le mardi matin, Trump arrive en premier, vers 9 heures. Mais c’est Kim qui rentre d’abord dans l’hôtel. Dans la culture coréenne, celui qui arrive en dernier a le statut le plus élevé. Et l’âge force le respect. Or, Kim est deux fois plus jeune que Trump…

Au cours d’une rencontre de plusieurs heures, Trump sort son iPad. Il montre à son jeune adversaire une présentation rapide, dans un style hollywoodien, de ce qui pourrait être le futur de la Corée du Nord. Il y a là des images d’avions de combat et de lancements de missile entrecoupées de plans d’enfants dansants, de pizzas artisanales et de levers de soleil en accéléré sur fond de gratte-ciel flambants neufs. La voix off est inquiétante et la bande-son est enflammée. La vidéo se ponctue par le choix laissé à Kim: aller vers plus de prospérité ou reculer vers plus d’isolation.

The Guardian

Trump et Kim font assaut d’amabilités. Des tapes amicales dans le dos se succèdent. Les poignées de mains aussi, sur fond de drapeaux des deux pays entremêlés. Trump montre son pouce levé aux photographes. Après le lunch où les convives ont mangé notamment des côtes de bœuf confites et des concombres farcis coréens, l’Américain montre, au cours d’une courte balade, l’intérieur de la Cadillac présidentielle (appelée "The Beast") et, un moment, Kim semble hésiter à monter à bord.

Dans la salle de presse où sont rassemblés des centaines de journalistes, une image apparaît sur grand écran: celle de Dennis Rodman. Ex-joueur de basketball des Chicago Bulls – l’équipe dont le leader nord-coréen est un grand fan – le fantasque Rodman est un admirateur de Trump et de Kim qu’il a déjà rencontré. Il commente le sommet pour CNN, avec un t-shirt promouvant l’industrie du cannabis et une casquette "Make America great again".

CNN

Le sommet se termine. Avant la signature protocolaire d’un accord historique appelant à la dénucléarisation de la péninsule coréenne, un officiel nord-coréen avec des gants en latex inspecte minutieusement le stylo appelé à être manipulé par son leader. On n’est jamais trop prudent.

In fine, le sommet n’aura guère de suites. Mais Trump a offert sur un plateau une reconnaissance internationale au dictateur nord-coréen.

Novembre 2019-février 2020: l’impeachment

Gordon Sondland a le sourire aux lèvres. Costume bleu marine, cravate rouge à pois, crâne presque chauve, il égrène un à un les noms de tous les participants à des chaînes de mails, des discussions WhatsApp et des conversations téléphoniques: Donald Trump évidemment, son vice-Président Mike Pence, le secrétaire d’État Mike Pompeo, le conseiller à la sécurité nationale John Bolton... Oui, "tout le monde était au courant". Oui, "nous avons suivi les ordres du Président".

Nous sommes le 20 novembre 2019 au Capitole, à Washington. La commission d’enquête de la Chambre des Représentants procède à des auditions dans le procès en destitution de Donald Trump. Le témoignage du jour est dévastateur pour le Président. C’est celui de Sondland. À 62 ans, ce riche propriétaire de groupe hôtelier originaire de Seattle est l’ambassadeur des États-Unis auprès de l’Union européenne. L’homme n’a aucune expérience diplomatique. Mais c’est un généreux donateur: il a reçu le poste en récompense d’un chèque d’un million de dollars offert à Trump pour financer sa cérémonie d’investiture de 2017.

Gordon Sondland, l'ambassadeur des Etats-Unis auprès de l'UE, lors de son témoignage devant le comité judiciaire de la Chambre des Représentants. ©EPA

Trump est soupçonné d’avoir abusé de ses pouvoirs présidentiels pour son propre gain politique. Il aurait conditionné une aide militaire destinée à l’Ukraine et une rencontre à la Maison-Blanche avec le Président ukrainien Zelensky à l’ouverture d’enquêtes à Kiev sur Joe Biden et son fils Hunter, qui a siégé au conseil d’administration de la compagnie gazière ukrainienne Burisma. Sondland, un Républicain depuis toujours, joue un rôle clé dans une sorte de diplomatie parallèle menée avec Rudy Giuliani, l’avocat personnel de Trump. "Y a-t-il eu un quid pro quo?", un donnant-donnant, l’interroge-t-on. "S’agissant d’une rencontre à la Maison-Blanche, la réponse est oui", assène Sondland.

La déposition est terrible pour la Maison-Blanche. Mais les millions d’Américains qui suivent les débats n’en reçoivent pas la même interprétation. Sur CNN, le présentateur Jake Tapper et le spécialiste politique Jeffrey Toobin concluent que "la vérité est enfin sortie". "Nous venons d’assister à la pire journée du Président Trump", lâche Tapper. Le soir, sur Fox News, Sean Hannity, présentateur vedette de la chaîne, estime au contraire que "la blague a pris fin" puisque Sondland a fait des "suppositions" sur tout un pan du dossier. Sur Fox, on ne voit aucune image où Sondland prononce les mots "quid pro quo".

La suite est très politique. En décembre, la majorité démocrate à la Chambre vote l’impeachment, c’est-à-dire la mise en accusation, de Trump. Son procès au Sénat, où les Républicains sont majoritaires, est expédié en deux semaines. Le 5 février 2020, l’acquittement est prononcé. Deux jours plus tard, Sondland est viré de son poste à Bruxelles.

Mai-juin 2020: la mort de George Floyd

Elle apporte des barres de céréales, des bouteilles d’eau et des prières. Ce lundi-là, vers 16 heures, la révérende Gini Gerbasi arrive à l’église épiscopale St John, en bordure de Lafayette Square, le jardin public situé en face de la Maison-Blanche, de l’autre côté de Pennsylvania Avenue. Il y a du monde dans le parc: des centaines de personnes manifestent après la mort, quelques jours plus tôt à Minneapolis, de George Floyd, un Noir tué par des policiers blancs lors de son interpellation. L’affaire est devenue le symbole des violences policières subies par les Afro-américains et du racisme qui gangrène la société.

Des protestations, parfois violentes, ont lieu partout aux États-Unis. À Lafayette Square, "il y a du bruit, certes. Mais l’ambiance est pacifique", raconte Gini Gerbasi. Sur les marches de l’église St John, une vingtaine de personnes se désaltèrent. On entend les chants des manifestants: "Say his name: George Floyd!". Il y a des pancartes "Black Lives Matter" ou "I can’t breathe" (reprenant les dernières paroles de la victime). "Les événements étaient si calmes que de nombreux collègues (prêtres et séminaristes, NDLR) sont partis. J’ai décidé de rester encore un peu", expliquera Gini Gerbasi après coup.

Puis, vers 18h15, tout bascule. La police, épaulée par les agents du Secret Service et par la Garde nationale, intervient en force dans le parc. En tenue anti-émeute, avec des boucliers et des matraques, les policiers lourdement armés évacuent manu militari les manifestants sans raison apparente, à coup de sprays au poivre et de gaz lacrymogène. La police montée est en renfort. "Des gens ont accouru vers l’église, en panique, réclamant de l’eau pour leurs yeux. Certains ont été blessés par des projectiles. D’autres se sont jetés au sol, croyant que la police tirait alors qu’on entendait le son des grenades assourdissantes. Il y avait de la fumée. Un peu plus tard, j’ai vu un mur de policiers arriver près de l’église. La ligne de front se rapprochait. Nous sommes partis. Ils ont transformé un lieu saint en champ de bataille", témoigne la révérende.

©REUTERS

À 18h45, Donald Trump s’exprime depuis le Rose Garden de la Maison-Blanche. Il martèle "law and order". Pour stopper les violences des derniers jours dans le pays, il appelle les gouverneurs des États à agir vite et fort contre les fauteurs de troubles pour "dominer les rues". Et menace de déployer l’armée s’ils renâclent.

À 19 heures, alors que la foule vient tout juste d’être dispersée à Lafayette Square, Donald Trump sort, à pied, de la Maison-Blanche. Il est accompagné de l’Attorney General (ministre de la Justice) William Barr, du secrétaire à la Défense Mark Esper, de sa fille Ivanka et de son gendre Jared Kushner, de son chef de cab’ Mark Meadows, du chef d’état-major de l’armée Mark Milley et de plusieurs conseillers de premier plan. Après une marche de cinq minutes, Trump arrive devant l’église St John. Ivanka sort de son sac une Bible et la tend à son père. Pendant plusieurs minutes, le Président pose pour les photographes devant l’entrée de l’église, la Bible en main. Il n’y a pas de discours. À 19h11, Trump et son entourage quittent les lieux. À 19h16, ils sont de retour à la Maison-Blanche.

Donald Trump brandit la Bible, donnée par sa fille Ivanka, devant l’église St John. ©AFP

La maire démocrate de Washington, Muriel Bowser, fustige aussitôt la dispersion "honteuse" d’une manifestation pacifique – une violation flagrante du premier amendement de la Constitution américaine – pour "une séance photo".

Octobre 2020: le Covid-19

Sean Conley est un vétéran de l’US Navy. Il a roulé sa bosse notamment en Afghanistan. Originaire de Pennsylvanie, ostéopathe de formation, il est surtout depuis mai 2018 le médecin personnel de Donald Trump. Il dirige l’unité médicale de la Maison-Blanche, qui compte une vingtaine de personnes. Et en ce début octobre, à un mois de l’élection présidentielle, il est le centre du monde.

Donald Trump, 74 ans, vient de révéler qu’il est positif au Covid-19. La nouvelle est déjà extraordinaire: l’homme le plus puissant et le mieux protégé de la planète est contaminé par un virus qu’il n’a cessé, en dépit de toutes les évidences, de minimiser. Mais les événements se bousculent. Le vendredi 2 octobre, c’est l’effervescence et la confusion à la Maison-Blanche. Plusieurs personnalités sont testées positives à leur tour. Surtout, l’état de santé du Président se détériore rapidement: fièvre, fatigue, difficultés respiratoires… Dans la journée, il a besoin d’oxygène. Même dans l’entourage présidentiel, peu de personnes sont au courant de la situation exacte.

On affrète "Marine One", l’hélicoptère présidentiel qui attend sur South Lawn, la pelouse à l’arrière du bâtiment. À l’intérieur, Conley et d’autres conseillers veulent hospitaliser le Président pour pouvoir mieux le soigner et le monitorer, surtout si son état devait se détériorer encore. Mais Trump ne veut pas apparaître affaibli. Ils insistent. Le Président finit par accepter, à condition de pouvoir marcher lui-même jusqu’à l’hélico, histoire de montrer qu’il tient toujours les rênes du gouvernement. Son départ pour le centre médical militaire Walter Reed, situé à Bethesda dans la grande banlieue de Washington, attend le soir. Un conseiller a glissé à l’oreille des médecins qu’il fallait attendre la fermeture de Wall Street. Masqué, Trump sort, pâlot, fait un signe et embarque à bord de "Marine One".

Sean Conley (à droite), le médecin personnel de Donald Trump, s’adresse aux journalistes devant l’hôpital militaire Walter Reed. ©Photo News

Le samedi matin, Sean Conley arrive devant la presse en blouse blanche, suivi par une demi-douzaine de médecins. Rassurant, il indique que "le Président va très bien" et qu’il fait "des progrès" mais reste évasif aux questions des journalistes. Après le point presse, Mark Meadows, le chef de cabinet de la Maison-Blanche, prend quelques reporters en aparté et livre une toute autre analyse, alarmante: "Les signes vitaux du Président durant les 24 dernières heures étaient inquiétants. Les prochaines 48 heures seront critiques".

Dans sa chambre d’hôpital, Trump reçoit un cocktail de médicaments pour le moins particulier. Conley, qui lui a déjà autorisé à prendre de l’hydroxychloroquine contre toute preuve scientifique quelques mois plus tôt, lui administre des traitements expérimentaux (des anticorps de synthèse de Regeneron, le Remdesivir de Gilead, de la dexaméthasone…) pour booster son immunité. Dans le monde médical, c’est la stupéfaction. Trump, lui, se sent mieux. Il s’énerve contre Meadows et fait une vidéo de plus de quatre minutes pour montrer qu’il retrouve la forme.

Deux jours plus tard, Conley autorise le Président à regagner la Maison-Blanche, même s’il n’est "pas encore complètement tiré d’affaire". Trump organise une mise en scène hollywoodienne pour son retour. "Marine One" se pose. Trump, en costard, sort d’un bon pas. Il salue, pouce levé. Il s’affiche quelques instants plus tard sur le perron. Et il arrache son masque. "Immunisé" selon ses propres dires, il s’affiche comme le héros qui a vaincu le virus et appelle les Américains à "sortir".

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