chronique

Un tout nouveau monde en cas de victoire de Biden... Vraiment?

La chronique de Ian Bremmer, président d’Eurasia Group et GZERO Media.

La campagne électorale présidentielle à rebondissements continue à nous apporter son lot de surprises. Déjà bien avant la surprise d'octobre – à savoir le diagnostic de positivité de Trump au Covid-19 – les sondages lui étaient plutôt défavorables.

Aujourd’hui, Trump ne peut poursuivre sa campagne électorale et affiche un retard dans la course à la Maison Blanche, alors que le compte à rebours est enclenché. La défaite de Trump n’est pas un fait acquis… mais le moment est venu d’évaluer en quoi une éventuelle administration Biden serait différente d’un second mandat de Trump. La réponse pourrait vous surprendre.

Ian Bremmer. ©Stephen Voss/ID photo agency

Commençons par les affaires étrangères, où Trump a fait la une des journaux du monde entier à d’innombrables reprises. En retirant les Etats-Unis de l’Accord de Paris sur le climat. En tournant le dos à l’accord nucléaire iranien. En abandonnant l’OMS au milieu de la pandémie de coronavirus. En semant le doute à propos des engagements américains envers l’OTAN. En tentant un rapprochement avec la Corée du Nord. En déménageant l’ambassade américaine à Jérusalem et en reconnaissant la souveraineté d’Israël sur le Plateau du Golan. En déclenchant une guerre froide avec la Chine. Sans oublier les nombreuses menaces de sanctions commerciales visant à la fois ses alliés et ses ennemis.

Mais en dehors de tous ces bouleversements à court terme, Trump n’a pas réussi (pas encore, en tous cas) à changer fondamentalement la trajectoire géopolitique mondiale durant ses quatre années de mandat présidentiel. Les Etats-Unis se sont théoriquement retirés de l’Accord de Paris, de l’OMS et de l’accord nucléaire iranien, mais chacune de ces décisions pourra être annulée par Biden s’il est élu.

Malgré les gesticulations verbales de Trump, les Etats-Unis sont toujours membres de l’OTAN. Et la Corée du Nord représente toujours la même menace malgré les sommets organisés entre les deux présidents. Et en ce qui concerne l’Empire du Milieu, les deux partis s’inquiétaient déjà avant l’élection de Trump de la montée en puissance de la Chine sur le plan géopolitique. Par ailleurs, les objectifs de politique étrangère qui tenaient particulièrement à cœur au président Trump– c’est-à-dire le retrait des troupes américaines des zones de conflits et le rétablissement de meilleures relations avec la Russie – ont rencontré une telle opposition interne aux Etats-Unis que peu de progrès ont pu être accomplis.

"La présidence de Biden ne devrait pas être tellement différente en matière de politique étrangère."
Ian Bremmer
Président d’Eurasia Group et GZERO Media

Tout cela signifie qu’en fait la présidence de Biden ne devrait pas être tellement différente en matière de politique étrangère. En surface, Biden rejoindra l’accord de Paris, l’OMS et l’accord iranien sur le nucléaire, même s’il n’échappera pas à des négociations. Les alliés de l’OTAN (sans parler des alliés traditionnels des Etats-Unis) seront également rassurés du retour d’un président américain qui ne sorte pas des clous et qui ne remette pas en question les alliances historiques.

Mais fondamentalement, l’équipe Biden acceptera sans faire de vagues les contours du nouveau Moyen-Orient ayant pris forme sous Trump (en effet, la normalisation des relations entre les EAU-Bahreïn-Israël est l’une des avancées les plus sous-estimées pour le moment). Les Etats-Unis de Biden poursuivront leur ligne dure envers la Chine vu la position des deux partis. Mais même ici, le changement de rhétorique (si ce n’est pas nécessairement de politique) sous une éventuelle présidence de Biden sera essentiel – car s’engager de manière constructive avec d’autres pays, amis ou ennemis, limite la possibilité de conflits échappant à tout contrôle.

Les vrais changements commencent à l'intérieur

La politique intérieure américaine changera de manière plus substantielle en cas de victoire de Biden, et une grande partie s’explique par la menace immédiate de la Covid-19. Par comparaison avec l’équipe de Trump, l’administration Biden est déterminée à collaborer avec la communauté scientifique pour lutter contre la pandémie plutôt que de s’y opposer.

Si les démocrates réussissent également à obtenir la majorité au Sénat, on peut également s’attendre à des incitants publics sous Biden. Quatre années de présidence de Trump ont poussé une partie de la base démocrate vers la gauche – entraînant avec elle Biden, traditionnellement centriste. Si les démocrates obtiennent le contrôle du Sénat, nous devons nous attendre à une hausse de l’impôt des sociétés et du 1% des personnes les plus riches lorsque les réductions fiscales de Trump seront supprimées, un mouvement facilité par la création de fonds de sauvetage liés à la pandémie et qui rendront le contrôle et l’intervention du fédéral moins controversés. Même si les démocrates n’obtiennent pas la majorité au Sénat, un président Biden introduira des changements importants via des règlementations, particulièrement dans le domaine climatique et environnemental.

Bien entendu, un changement de politique réglementaire ne peut être qualifié de « changement transformationnel », ce qui pourrait décevoir ceux qui s’attendent à un tout nouveau monde en cas de victoire de Biden le 3 novembre. Mais une présidence de Biden servira à nous rappeler que même pour une superpuissance comme les Etats-Unis, les véritables changements politiques commencent à l’intérieur.

Ian Bremmer
Président d’Eurasia Group et GZERO Media

Auteur de Us vs. Them: The Failure of Globalism

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