interview

Céline Alvarez: "J'ai un ovni pédagogique en tête"

©Annabelle Lourenço

Honnie par les uns, adorée par les autres, Céline Alvarez, l’auteur du livre "Les lois naturelles de l’enfant" remplit les salles plus facilement qu’une rock star. En prônant un enseignement horizontal où le prof devient guide.

C’est un gymkhana, un dédale où se croisent attaché de presse, éditeur, une de ses amies, aussi, comme autant de pare-feu au travers desquels il faut passer pour accéder au "Graal". Car — chat échaudé craint l’eau froide, c’est bien connu -, on n’accède pas à Céline Alvarez comme cela. Tour à tour encensée puis éreintée par la médiasphère franco-française, l’auteure des "Lois naturelles de l’enfant", "papesse" de la nouvelle pyschopédagogie, héritière des Montessori et autre Freinet, ne porte pas spécialement les médias dans son cœur.

Elle dit ne pas compter les exemplaires écoulés de son livre-phénomène — plus de 200000 au jour J, instant T.

Elle est là, ce mercredi soir, chemise à carreaux rouge et bleu, de passage à Bruxelles où, sur un claquement de doigt ou presque, elle a rempli deux fois le grand auditoire de l’ULB (1.500 personnes) avide d’écouter ses conférences. "Je suis étonnée de la facilité avec laquelle tant de monde se déplace pour les conférences, c’est vraiment le signe que quelque chose est en train de bouger en matière d’éducation", dit-elle.

Et elle boit une gorgée de thé.

Je perçois qu'en Belgique il y a des affinités particulières et des envies de travailler ensemble.

Les francophones de Belgique sont engagés dans un vaste processus de refonte de leur enseignement et plusieurs questions sont étudiées — entre autres celle des rythmes scolaires…

Aujourd’hui, on se pose la question de la durée de la journée scolaire, du rythme… faut-il plus ou moins de vacances? Or ces problématiques ne peuvent pas être traitées sans les relier au contexte dans lequel les enfants évoluent. La fatigue des enfants n’est peut-être pas due en premier lieu à des journées trop longues… Cette fatigue est d’abord, à mon sens, une conséquence du décalage édifiant qu’il existe entre la manière dont nous forçons nos enfants à apprendre toute la journée, et la manière dont ils sont biologiquement prédisposés à le faire. Ils doivent apprendre d’une manière qui n’est pas cohérente avec leurs mécanismes endogènes d’apprentissage. Cela les épuise. Que nous leur retirions une heure ou deux dans la journée, voire même une journée entière par semaine, ne changera pas grand-chose. Ils seront peut-être un peu moins fatigués mais n’apprendront pas davantage. Je crois que si nous voulons aider le plein épanouissement de l’intelligence humaine, l’enjeu pour notre génération est d’arrêter de s’acharner sur les symptômes sans jamais traiter la cause.

Mais apprendre, ça fatigue!

Les sciences cognitives nous disent aujourd’hui que l’être humain est pré-câblé pour apprendre sans effort, naturellement, toute sa vie durant. Si nous respectons les mécanismes naturels de l’apprentissage, si nous pouvons apprendre en étant actif, en suivant nos motivations endogènes, en s’appuyant sur l’aide chaleureuse des autres, alors apprendre ne fatiguera pas les êtres d’apprentissage que nous sommes, au contraire, nous ressortirons de nos apprentissages beaucoup plus sereins, accomplis, lumineux, joyeux. Je l’ai constaté dans la classe de Gennevilliers. Les enfants étaient rayonnants, et semblaient même en meilleure santé physique et cognitive… pourtant les rythmes scolaires n’avaient pas été changés. La question des rythmes est importante, mais je ne pense pas qu’elle soit centrale.

Ce n’est donc pas une question prioritaire?

C’est une question importante mais ce serait une erreur de foncer tête baissée en disant: ce sont les rythmes le problème, changeons-les et tout ira mieux. La priorité est à mon sens de repenser l’environnement scolaire afin que les enfants puissent, entre autres, satisfaire leurs élans intérieurs. Ils iront alors bien plus loin que ce que l’on peut imaginer. Ce fut le cas à Gennevilliers. Des enfants de milieux très défavorisés, lisaient à 4 ans des albums de jeunesse entiers, faisaient des divisions à 4 chiffres. À 5 ans, certains d’entre eux avaient des résultats en mathématiques et en lecture similaires aux meilleurs résultats de 3e primaire.

Et comment fait-on cela: "suivre les passions endogènes". Vous dites qu’il faut individualiser le suivi de chaque enfant?

Effectivement.

Mais ça demande des moyens énormes…

Non. Cela demande tout d’abord de passer d’un fonctionnement vertical (adulte/enfant) à un fonctionnement horizontal avec un mélange des âges, où l’adulte insuffle et guide davantage. L’apprentissage se réalise ensuite par l’engagement actif des enfants et par leurs nombreuses interactions.

Donc, pas davantage de moyens ne sont nécessaires pour mettre en œuvre votre démarche?

La grande difficulté à surmonter est humaine plutôt que matérielle. La posture pédagogique de l’adulte doit être remise en cause. Il doit davantage être dans une posture de guidance et apprendre à gérer cette communauté de jeunes enfants qui vont apprendre par leurs propres activités et leurs interactions. Cette posture très différente demande du temps avant de se l’approprier, mais une fois intégrée, c’est une véritable libération pour l’adulte également, qui enfin peut davantage rencontrer chaque enfant et l’aider au plus près de ses besoins et de sa personnalité. L’enseignant retrouve ainsi ce que les sciences cognitives appellent "la posture pédagogique naturelle", une posture que nous avons naturellement pour transmettre ce qui nous semble important. Il a été montré que cette posture est en fait une posture totalement individualisée qui nous permet d’adapter le ton de notre voix, nos gestes, nos étayages en fonction des réactions et besoins de chaque enfant. C’est épuisant pour l’adulte et pour l’enfant de devoir transmettre et recevoir le savoir de manière collective, alors que nous sommes prédisposés à l’accueillir et le donner de manière individualisée. En ne respectant pas ce principe de mise en lien individualisée avec le monde, on tire sur la machine humaine, et tout le monde s’épuise. Lorsque l’on revient à notre manière naturelle de transmettre, c’est une libération pour l’enfant, mais pour l’adulte également.

C'est épuisant pour l'adulte et pour l'enfant de devoir transmettre et recevoir le savoir de manière collective, alors que nous sommes prédisposés à l'accueillir et le donner de manière individualisée.

Mais l’individualisation du suivi, ça va quand même nécessiter davantage de temps, donc de moyens. En Belgique, la Communauté française est désargentée…

Bien qu’il faille repenser l’organisation de la classe, baisser les étagères, trier le matériel et en acquérir suffisamment pour permettre l’autonomie des enfants, cela représente un investissement tout à fait accessible et surtout, pérenne. L’investissement le plus important sera la réflexion dans laquelle s’engageront les enseignants pour réussir à mettre en lien les enfants individuellement avec le monde — bien que l’expérience par la suite soit collective puisque les enfants jouent et travaillent ensemble.

La mise en place d’un tronc commun et donc le non-redoublement des élèves, c’est une bonne solution?

Je pense qu’il s’agit de la même chose que pour les rythmes scolaires: le redoublement n’est pas le problème, c’est un autre symptôme d’un système pédagogique qui peine à respecter les mécanismes naturels d’apprentissage et de transmission. Si l’on crée des environnements pédagogiques qui respectent davantage le rythme et la manière dont l’enfant apprend, qui respecte également davantage la manière dont l’être humain transmet, nous réduirons de manière considérable les difficultés scolaires, et nous arrêterons par ailleurs de perdre notre énergie à tenter de réparer, par des réformes successives, des problèmes que nous avons nous-mêmes créés.

Votre démarche produit-elle des enfants qui sont bons en math, en français ou les deux?

L’être humain naît avec les circuits pré-esquissés de l’adulte. Les circuits du langage, des compétences exécutives, les circuits moteurs, sensoriels, du sens des nombres, de l’empathie, du sens moral et éthique, etc. Tout est là mais à l’état embryonnaire. Et lorsque les grandes lois naturelles de l’apprentissage sont respectées, alors tous ces circuits vont pouvoir se déployer. D’une manière édifiante et surprenante. C’est ce qu’il s’est passé à Gennevilliers.

Par exemple?

Les enfants ont développé de grandes compétences fondamentales, telles que langagières et mathématiques, lire, écrire, ou manipuler des grands nombres. Mais au-delà de cela, ils ont développé de grandes capacités morales et sociales. Ils étaient empathiques, généreux, auto-disciplinés, calmes, centrés, ils faisaient preuve d’un sens critique aiguisé, ils savaient très tôt prendre des décisions très appropriées et trouver les ressources nécessaires pour atteindre les objectifs qu’ils se fixaient. Je me souviens d’un enfant de 3 ans qui voulait apprendre à lire. Cela me semblait tôt, je n’ai pas eu la présence d’esprit de l’aider. Alors il l’a fait seul en trois semaines.

On a un problème en Belgique francophone: l’apprentissage du néerlandais, votre démarche produit-elle aussi des effets positifs en matière d’apprentissage des langues?

Je vous pose la question: quel environnement faut-il à l’être humain pour qu’il apprenne idéalement une langue?

L’immersion…

Exactement. C’est l’immersion. Avec un adulte qui est locuteur natif et – cela est très important – d’autres enfants locuteurs natifs de la langue que l’on souhaite transmettre. Il faut pouvoir placer l’enfant ou l’adulte dans un bain de langage et un contexte qui fassent sens, par un biais humain par exemple, plutôt que seul face à un ordinateur. Nous sommes des êtres sociaux. Nous avons avant tout besoin de la précision et de la chaleur du contact humain pour apprendre.

Donc, la course au numérique et l’informatisation à laquelle on assiste, ce n’est pas pour un mieux.

Seulement si c’est un "plus" et que l’environnement pédagogique respecte déjà les mécanismes d’apprentissages humains (motivation, engagement actif, relations sociales riches et chaleureuses, etc). Dans le cas contraire, ce serait comme mettre un pansement sur une jambe de bois.

Aiguiser la démarche active des enfants, c’est ce que pousse à faire des pédagogues comme Decroly, par exemple.

De nombreux pédagogues comme Steiner, Montessori, Decroly, Freinet – et tant d’autres - avaient pressenti les mécanismes biologiques d’apprentissage, dont celui-là. Tout comme les parents pressentent que leurs enfants apprennent mieux lorsqu’ils sont motivés. La recherche confirme aujourd’hui beaucoup de ces intuitions. Elle en infirme d’autres également.

Comme?

Certains pédagogues préconisaient de laisser les enfants découvrir totalement de grands concepts par eux-mêmes, sans aucun accompagnement. C’est ce que l’on appelle la pédagogie de la découverte pure. Or on sait aujourd’hui que cela ne fonctionne pas. Un étayage initial est nécessaire, même si nous laissons ensuite l’enfant explorer sur les bases que nous lui avons fournies.

Vos travaux ont été amplement critiqués en France: on vous reproche notamment le fait que l’échantillonnage est trop étroit et ne permet pas de tirer des leçons comme vous le faites…

C’est vrai, l’échantillon d’enfants était trop restreint. Je le dis moi-même dans mon livre et sur mon site internet. Par ailleurs, le protocole scientifique solide que nous souhaitions n’a pas pu être mis en place pendant les trois années de l’expérience à Gennevilliers, puisqu’il y a eu une interdiction institutionnelle dès la fin de la première année en raison d’un document de cadrage manquant. Nous n’avons donc pu mettre en place le protocole souhaité qu’une seule année. Cela n’est pas suffisant pour en tirer des conclusions définitives, et par ailleurs comme je vous le disais, l’échantillon d’enfants était trop réduit. Néanmoins, les tests que nous avons réalisés ensuite, hors protocole, donnent tout de même une indication extrêmement positive.

On est plus ouvert à votre démarche en Belgique qu’en France?

Je ne me pose pas vraiment la question, même si effectivement, je perçois qu’en Belgique il y a des affinités particulières et des envies de travailler ensemble. Je reste concentrée sur mon envie de voir l’éducation évoluer, partout. Je suis née et ai grandi d’un quartier défavorisé, j’ai vu et vécu les ravages que génère un tel environnement lorsque l’école peine, malgré la passion et l’investissement des enseignants, à permettre aux jeunes de rester connectés avec eux-mêmes, avec l’autre et avec la société. J’ai donc une obsession dans le ventre depuis des années: faire en sorte que l’éducation se transforme le plus vite possible pour arrêter cette souffrance inacceptable, tant celle des enfants que celle des enseignants.

Quelle est la suite de votre démarche?

Matérialiser l’ovni pédagogique que j’ai en tête, en ne m’imposant aucune limite ni pédagogique ni architecturale pour servir le déploiement des potentiels humains. Gennevilliers, c’était un acte politique, je suis entrée dans le système de l’Éducation nationale pour montrer qu’en respectant davantage les lois de l’enfant, même dans un contexte contraint et défavorisé, nous pouvions réduire l’échec scolaire et l’épuisement à l’école. Maintenant, j’aimerais réaliser mon acte pédagogique, qui lui, va plus beaucoup loin, en amplifiant le mélange des âges, le jeu libre, et le lien avec la nature notamment.

Une classe pas comme les autres

Pendant trois ans, de 2011 à 2014, Céline Alvarez a intégré l’école maternelle Jean-Lurçat de Gennevilliers, dans les Hauts-de-Seine. Elle y mène une classe d’enfants défavorisés regroupant plusieurs niveaux, et y développe une méthode d’apprentissage inspirée de la pédagogie Montessori, du nom de la pédiatre Maria Montessori (1870-1952), et couplée à certains développements de recherche en sciences cognitives. Elle bénéficie pour cela de l’éclairage du neuroscientifique Stanislas Dehaene.

En 2012, le gouvernement français décide de lui retirer son soutien. Malgré cela, elle continuera à mener sa classe.

De son expérience, elle sortira un livre en 2016, "Les lois naturelles de l’enfant" aux éditions Les Arènes. Très vite, l’ouvrage se hissera en tête des ventes en France, dépassant même le dernier opus d’Harry Potter. D’abord encensée par la presse, sa démarche est ensuite critiquée par la même presse lui reprochant son manque de probité scientifique et l’étroitesse de son échantillon. Cela ne l’empêche pas de prêcher sa bonne foi et de mener son bâton de pèlerin dans les auditoires.

Lire également

Contenu sponsorisé

Partner content