Bruxelles-Central et ses pépites surréalistes

La façade, le hall principal et la structure métallique sont classés. La rénovation s’est donc faite après permis de la Commission des Monuments et Sites et dans le respect le plus strict des plans et matériaux d’origine. ©Dominic Verhulst / Dotch.be

La gare la plus fréquentée du pays, qui vient d’être restaurée, est truffée de petits anachronismes et grandes incongruités.

"Une discrète monumentalité", savourons ce délicieux oxymore déniché dans une brochure de la SNCB-Holding à propos de Bruxelles-Central. Il sied parfaitement à ce mastodonte situé à 500m de la Grand-Place et devant lequel on peut passer sans vraiment le remarquer. L’œuvre de Victor Horta est en effet sobre et parfaitement intégrée à son environnement. Sa monumentalité tient de son solide matériau: la pierre qui pare tant l’extérieur que l’intérieur et se décline en marbre, petit granit, travertin, etc.

Ici on atteint la nappe aquifère. Y a-t-il un parking en dessous? On ne le sait pas car on n'a pas retrouvé les plans.

Sous ses airs un peu banals, un peu tristounets, la gare de Bruxelles-Central réserve quelques surprises. Sur sa façade bichrome de pierre bleue/pierre blanche, deux reliefs de Charles Leplae rendent hommage aux quartiers… qu’il a fallu raser pour réaliser la jonction Nord-Midi. Tandis que les deux nouveaux accès à la gare sont aux antipodes: celui de la rue de la Madeleine est d’un rouge écarlate en acier émaillé, propre à faire remarquer cette entrée terrée sous le Mont des Arts; alors que la porte érigée sur le Mont des Arts est revêtue de pierre de Vinalmont, comme le bâtiment dans lequel elle s’est incrustée: quand ses deux battants, recouverts de pierre, se referment, on ne les voit plus.

Une restauration à l’identique

Dans le hall des guichets, la curiosité est sous les pieds: dans le marbre de Mirabeau, sont incrustés des symboles en laiton dont les emblèmes de Liège, d’Anvers et de Bruxelles. L’intérieur de la gare est "full marbre", du sol aux murs.

Pour la restauration et l’agrandissement de la gare, tout a été fait à l’identique, selon les plans et les matériaux originaux. Il a même fallu faire rouvrir la carrière de marbre de Mirabeau, en France! Au final, la différence entre les anciens et les nouveaux murs est imperceptible. Le gain d’espace, lui, oui: les quais ont été étendus de 150 mètres à 300 mètres pour accueillir les 1.500 passagers par quai aux heures de pointe. Les escaliers et escalators ont été multipliés, la gare compte aujourd’hui 7 entrées au total, les commerces ont été remis intra-muros et ont des ordres stricts pour que leurs étals n’empiètent pas sur le couloir.

Bref, l’accent a été mis sur la fluidité, ce qui était une exigence pour accueillir les 150.000 voyageurs quotidiens alors que la gare avait été conçue par Horta pour en accueillir 40.000. "Certains disent que les travaux ont duré longtemps, 10 ans. Mais jamais la gare n’a fermé. Il a fallu assurer le roulant et travailler avec 150.000 personnes qui passent dans le chantier", souligne Patrick Quittelier, l’architecte de la SNCB-Holding, responsable du chantier.

Un salon royal jamais utilisé

Une verrière toute ronde, comme un gros hublot collé au plafond, inonde de lumière la nouvelle partie de la gare. Ni lumineux, ni rénové, c’est le Salon royal. Les appartements du Roi sont restés d’époque: canapés blanc cassé incrustés de couronnes, table de réunion en bois, sanitaires, ascenseurs et escaliers privés. De mémoire de SNCB, le Roi n’en a jamais fait usage. Le doute plane même sur le fait que Sa Majesté soit au courant de l’existence de son Salon…

Dans la famille des contrastes, on trouve également la galerie Horta, rénovée elle aussi et toute blinquante de néons et autres leds colorées. Moderne et design, elle tranche avec le reste. Et pour cause, elle n’appartient pas à la SNCB mais à une société immobilière suisse, SHLC. Et en son sein, anachroniques, deux magnifiques anciens escalators Jaspar, en bois de palissandre, dont la restauration a été imposée par la Commission des Monuments et Sites. Malgré son style aguichant, la galerie Horta n’a pas séduit: ses locaux commerciaux restent vides et les passants sont rares. En cause: la différence de niveau avec la gare qui n’en fait pas un accès pratique.

Mais notre incongruité préférée, celle qu’on garde pour la fin, c’est le sous-sol. Où, après avoir dépassé les cabines électriques, monté deux ou trois marches et poussé une lourde porte, on atterrit, dans le noir complet, sur une rampe de béton qui s’enfonce en pente légère dans le sol. On la descend jusqu’à tomber nez à nez avec… un "rivage"! "Toute la jonction Nord-Midi est sur l’eau et ici on atteint la nappe aquifère, nous explique Patrick Quittelier. Y a-t-il un parking en dessous? On ne le sait pas car on n’a pas retrouvé les plans. Et j’ai renoncé à faire explorer la zone: trop coûteux, voire dangereux, pour assez peu d’intérêt."

Un monde englouti, un salon royal figé dans le temps, un hommage au quartier rasé, la gare de Bruxelles-Central a le relief intrigant et occulte des grands discrets.

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