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reportage

Les vacances des nouveaux capitalistes cubains

©REUTERS

Depuis 2010, Cuba a opéré le virage vers une économie de marché. En libéralisant l’envoi d’argent des Cubano-Américains, les USA ont favorisé l’émergence d’une classe sociale plus aisée.

"Vade retro capitaliste!", disent les discours officiels cubains. Le capitalisme est pourtant au cœur du socialisme nouvelle vague prôné par Raul Castro depuis 2010 et les premiers à bénéficier de la relative embellie économique de l’île sont les nouveaux petits patrons. Ces cuentapropistas (entrepreneurs privés) sont plus d’un demi-million, contre 145.000 il y a cinq ans. Ils sont horlogers, restaurateurs, propriétaires de taxis.

En cette fin de semaine d’été, le soleil dévore les trottoirs de la capitale cubaine. La Havane tout entière est partie vers les longues plages de l’est, à 25 km de la métropole. Les Havanais ont pris d’assaut les guagua (bus) et les almendrones (taxis collectifs, de vieilles voitures américaines) pour rejoindre les plages. "La plage? Pas question, c’est pour les gens de San Miguel et d’Alamar (NDLR, les municipalités pauvres de La Havane)", conte Yadira, jeune entrepreneure, qui possède un salon de manucure dans le quartier de Centro Habana. Trois manucures travaillent pour elle.

Aujourd’hui, les enfants du "nouveau modèle économique cubain", le nouveau capitalisme rouge prêché par Raul Castro, se sont donnés rendez-vous à la piscine de l’hôtel Las Terrazas, à moins de 100 mètres de l’une des plages de l’est. À Cuba, le luxe et la mode se conjuguent à la piscine. "À la plage, en fin de journée, il y a parfois des bagarres entre Cubains qui ont bu trop de rhum", explique Yadira. À la piscine, un vigile, un animateur et un maître nageur veillent au grain. Là, les clients paient l’entrée 15 CUC (pesos convertibles), soit environ 15 euros. De cette somme, ils pourront consommer 12 CUC au bar restaurant de l’hôtel. Une fortune à Cuba, où le salaire moyen ne dépasse pas 20 euros par mois.

Miami à la caisse

Le capital des cuentapropistas ne provient pas de l’île, les banques cubaines ne prêtent presque rien, mais de Miami où réside une importante communauté cubaine exilée.

Plus d’un demi-million de Cubano-Américains se rendent désormais chaque année à Cuba pour des vacances à saveur de negocio (affaires). Des chiffres en forte hausse depuis quelques années. Ces Cubains de Floride sont les principaux investisseurs en matière de création de PME sur l’île, notamment par l’argent qu’ils envoient aux familles. "En 2008, les remesas (NDLR, envoi d’argent vers Cuba des familles vivant en Floride) étaient d’un milliard de dollars pour atteindre trois milliards de dollars en 2013. Certains évaluent même ce montant à 10 milliards de dollars, mais à Cuba rien n’est jamais précis pour ce qui est des chiffres. C’est la principale source d’investissement américaine pour l’instant et c’est considérable à l’échelle de l’île", confie un économiste occidental en poste à La Havane.

Les commerces, kiosques à l’effigie de la bannière étoilée, fleurissent dans la capitale. Jusqu’il y a peu, afficher un drapeau américain était interdit. Au petit bar de Las Terrazas, les jeunes regardent leurs iPhone, si improbables dans un Cuba encore terriblement pauvre. "Certaines des personnes qui sont ici n’ont pas d’entreprise et même ne travaillent pas. Elles vivent de l’argent que leur envoie un cousin ou un oncle qui travaille dur chez les Yumas (NDLR, Américains). Les Cubaines reçoivent souvent de l’argent d’un fiancé italien, espagnol ou cubano-américain et elles viennent le dépenser ici avec leur fiancé cubain", explique Rolando, un Cubain qui vit au Canada.

"Cuba est ainsi", ajoute, fataliste, Rolando. À Las Terrazas, les visiteurs sirotent une bière, un rhum, un Tukola, le Coca-cola socialiste pour profiter, selon les heures, des douces mélodies de musique romantique, de salsa ou du frénétique reggeaton dont les paroles de la rue irritent autant les plus âgés que le régime.

Forte hausse du PIB

L’économie de l’île, elle, connaît une amélioration sensible depuis le rapprochement entre Washington et La Havane. "L’économie cubaine appuie sur l’accélérateur", a titré jeudi 16 juillet le quotidien officiel "Juventud Rebelde". Dans un long discours la veille, Raul Castro a révélé que l’économie du pays avait progressé de 4,7% au premier semestre.

De fait, au-delà des annonces optimistes, il existe réellement un regain d’activité économique et d’investissements dans la capitale. L’an dernier, le PIB n’avait augmenté que de 1,3%, et les années précédentes n’avaient guère été plus glorieuses.

Outre le tourisme, le bâtiment et les services ont connu les plus fortes croissances, financés toujours par les remesas. Cuba est désormais à la mode et pas seulement chez les touristes. Les investisseurs et les délégations américaines se bousculent à la bonne table des frères Castro. Si le gouvernement cubain se méfie toujours de Washington pour ce qui est de la politique, le climat des affaires entre les deux pays, lui, s’est détendu."C’est vraiment une première lorsqu’on pense à tout ce que nous avons traversé", note Rolando en regardant une baigneuse mulâtresse revêtue d’un maillot de bain aux couleurs du drapeau américain. En cette fin d’après midi, le sol est jonché de bouteilles de bières Cristal, "la préférée de Cuba", comme dit une rare publicité locale, mais aussi de cannettes de Red Bull. Décidément, le marxisme est devenu bien erratique à Cuba.

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