chronique

Le jour où ma carrière de supportrice a tourné court

Journaliste

Le "Hors-Jeu" de Cécile Berthaud

Bon. Eh bien. Me voilà interdite de stade pour les 50 prochaines années. La seule fois où je vais les voir sur le terrain, nos Diables perdent. Pire que ça, même. Ils perdent un match qu’ils auraient dû gagner les mains dans les poches. Pire que pire, en fait. Ils perdent, non pas par la faute à pas de chance (genre un penalty à la noix), mais ils se prennent une déculottée, trois ballons dans les filets, aucune excuse. Je n’ai même pas eu l’occasion d’apprendre les chants des supporters.

Pourtant ils étaient là, heureux, gais lurons, dans un Lille transformé en grande cour de récré quelques heures avant le match. ça jouait au ballon dans le vieux centre. Des gosses. Sauf que c’était pas du Cécémel dans les gobelets et que les ballons volaient très haut. Tu marchais donc les yeux en l’air pour ne pas te prendre le missile, sur le sol tout collant de sucre de malt. Gallois et Belges sympathisaient. Steve, un Gallois dans la cinquantaine qui en était à son 5e match, avait même passé la nuit dans son "camper van" et pris son petit dej’à la bière avec les Belges du camp. Entente cordiale.

Ce stade, aussi, c’est incroyable. Tu atteins ta place, parmi les 50.000 autres, sans jamais avoir une sensation de foule. La fancy fair de mon gamin était bien plus oppressante. Et je me suis retrouvée à une place de rêve, juste au-dessus de l’entrée des joueurs. Le temps que je m’en remette, le match avait commencé. Au premier but, belge, l’affaire était pliée. On allait gagner, tranquille. À la mi-temps, les Gallois qui sont vraiment des gars sympathiques (enfin, au moins deux d’entre eux passés près de moi) rassuraient les supporters belges désarçonnés par l’égalité: "Vous allez gagner, c’est clair". Mais la gaîté était déjà sous cloche et la tension raidissait les nuques.

Les drapeaux tricolores ne servent plus de manteaux de gloire, mais de couvertures de survie.

Au deuxième but gallois, les jurons ont fusé. L’amertume a commencé de se déverser sur les boucs émissaires habituels. Au troisième but, un grand "nooon" incrédule et la stupeur qui fige les têtes dans les mains pendant de longues secondes. C’est fini. Le 12e homme qui n’était déjà pas vaillant déserte complètement son rôle. Les 11 gars sur le terrain viennent de doucher la fête qui crépitait à Lille. Mines défaites, regards atterrés, espoirs enterrés. Les gais lurons ne rient plus. Les épaules sont voûtées, enroulées dans les drapeaux tricolores qui ne servent plus de manteaux de gloire mais de couvertures de survie. Il y a même des larmes qui coulent. Et la friterie du stade est à court de frites.

Dimanche soir, j’ai vécu France-Islande comme d’habitude, dans mon canapé, face à mon ordi. Avec une bouteille de Pommard 2011 (oui, je sais, je ne suis pas prête d’avoir ma carte de supporter). En priant pour que mon équipe de rechange cesse de marquer en rafale. Un copain d’Orléans m’a envoyé un SMS: "On en a de trop, on vous en donne?" À ce trait d’humour (noir) j’ai ri (jaune) et j’ai repris du vin (rouge).

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