La génération perdue d'Andalousie ne votera pas aux européennes

©Jean Jdujardin

En Andalousie, c’est toute une génération qui se retrouve démunie. Celle-ci ne croit plus dans l’Europe pour changer les choses et n’ira par conséquent pas voter.

Les problèmes structurels sautent aux yeux en Andalousie. Agroalimentaire et tourisme ne suffisent pas à fournir des emplois à une population qui ne croit pas trop dans ces élections européennes.

Nous sommes en 2007, Alejandro Díaz del Pino finit ses études en journalisme à Malaga. Il voit depuis plusieurs années de nombreux amis de l’université quitter les études prématurément. L’Espagne de l’époque a un taux de chômage plus bas que celui de l’Allemagne et est un pays d’opportunités. En Andalousie, les offres du secteur de la construction abondent. "Ils pouvaient gagner beaucoup d’argent. Bien plus d’argent que ce que je peux gagner aujourd’hui", se rappelle-t-il.

Aujourd’hui, ces mêmes amis grossissent pour la plupart les rangs des jeunes chômeurs, dans un pays où un jeune sur deux n’a pas d’emploi. Une "génération perdue" qui n’a aujourd’hui que très peu d’espoir. "Ils n’ont fait aucune étude, n’ont aucun accès au marché du travail, ne parlent aucune autre langue. C’est une génération perdue car ceux qui ont étudié ont toujours la possibilité d’émigrer pour tenter leur chance ailleurs mais aujourd’hui ce n’est pas possible pour des millions de personnes", dit ce journaliste "malagueño".

Six ans après le début de la crise, la situation ne s’améliore pas en Andalousie. Pour la première fois depuis longtemps, la Croix Rouge espagnole a d’ailleurs dû élaborer une stratégie dans son propre pays pour aider les plus démunis qui n’ont plus les moyens de base pour se soigner et manger.

Contexte difficile

C’est dans ce contexte difficile que les Andalous, comme tous les Européens, se rendront aux urnes prochainement. Dans une région qui malgré ses difficultés n’a pas vu de courant populiste fort émerger, l’abstention risque d’être à nouveau la grande gagnante de ces européennes. En 2009, l’abstention était de 46% pour ce scrutin. Beaucoup anticipent un pourcentage encore plus grand cette fois-ci.

Peu d’Andalous croient dans une solution à brève échéance pour leur région. Pour Eduardo Moyano de l’université de Cordoue, la moitié des personnes qui vont voter le font par fidélité à des partis dans lesquels ils sont généralement actifs et l’autre moitié par une certaine conscience du devoir de vote. "En général, l’image de l’UE se détériore. Aujourd’hui, il y a une confusion dans l’opinion publique entre l’Union européenne et la zone euro. Il faut casser cette confusion", explique-t-il.

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Les partis de gauche espagnols jouent un jeu dangereux selon lui en promettant la fin de l’austérité si la gauche l’emporte à l’Europe. En Andalousie, fief de gauche par excellence, socialistes et gauche de la gauche jouent la surenchère sur ce thème de la fin de l’austérité. "Les partis politiques font un débat sur l’importance des élections européennes, avec les pouvoirs renforcés du Parlement, etc. Dans la pratique pourtant, l’importance de ces élections européennes est nulle en ce qui concerne la zone euro. Cela va générer une frustration importante chez les Espagnols car on fait croire que le Parlement européen pourra intervenir dans l’Europe de Draghi alors que ce n’est pas le cas. L’Eurogroupe et la Troïka continueront de fonctionner de la même façon même si Martin Shulz devient président de la Commission", analyse-t-il.

Problèmes structurels

L’Andalousie est, depuis le début de la crise, confrontée de plein fouet à ses problèmes structurels. Fini le boom de la construction, l’évidence s’est imposée. Toute la région dépend avant tout du tourisme et de l’agriculture, deux secteurs qui ne créent que de l’emploi saisonnier, généralement mal payé et à faible valeur ajoutée.

Aujourd’hui, certains vont donc plus loin et demandent une protection d’une région très faible économiquement. C’est le cas de l’économiste sévillan, Manuel Delgado. "Notre situation est très désavantageuse dans cette Europe car nous sommes à la périphérie. Notre économie est extractive. C’est la spécialisation la moins rémunérée. La croissance ici ne crée pas de développement, mais ne fait qu’accentuer notre spécialisation. Quand une région comme l’Andalousie développe ses infrastructures et s’ouvre, on peut par exemple exporter plus facilement nos tomates mais tout le reste du tissu économique qui était moins compétitif se détruit", analyse cet économiste qui présente lui-même sa vision de l’économie andalouse comme "hétérodoxe".

À Cordoba, Eduardo Moyano ne va pas si loin. Pour lui, la région a raté le coche pendant les 40 ans de croissance qu’elle a connus et la période où les fonds affluaient. "L’agroalimentaire et le tourisme étaient déjà des secteurs majoritaires en Andalousie il y a 40 ou 50 ans et le sont encore aujourd’hui. Les secteurs qui auraient pu créer de la valeur ajoutée ou de la richesse n’ont jamais décollé", explique-t-il.

Une aide diluée

L’argent européen n’aurait dans ce contexte que consolidé les secteurs traditionnels qui ont surtout gagné en taille sans réellement améliorer leur efficacité. "Du café pour tous", comme on dit en Espagne. De l’argent distribué de manière non pragmatique, sans réel critère de sélection. "On a par exemple le plus grand secteur d’huile d’olive au monde avec les meilleures coopératives et la meilleure qualité. Mais ce secteur est très peu compétitif au niveau international. On a une dispersion de l’offre et un millier de coopératives qui possèdent toutes des presses et un équipement industriel de dernière génération. C’est inefficace. On a mis des moyens européens dans ce secteur, avec des critères très peu sélectifs", détaille-t-il. Résultat des courses: les investissements, plutôt que de rendre le secteur efficace et compétitif, ont juste consolidé l’inefficacité du secteur. Son pendant optimiste veut néanmoins croire que la crise obligera la région à prendre des choix plus sélectifs et pragmatiques et que l’Andalousie mettra sur pied des incitants pour diminuer le nombre de ces coopératives.

Son pendant pessimiste se rappelle que les problèmes structurels ont 40 ans et que l’Andalousie a toujours connu un taux de chômage plus grand que la moyenne. En attendant une reprise, c’est la classe moyenne de la région qui trinque et qui tient tout le modèle social andalou à bout de bras. Les jeunes vivent chez leurs parents assez tard et se partagent les maigres revenus des aînés pour vivre. Le vrai défi pour les Andalous est de voir si le temps que prendra cette difficile transition vers une nouvelle phase de croissance ne s’éternisera pas.

"Beaucoup de jeunes vivent de la pension à 600 euros des grands-parents. Le gouvernement a coupé ça aussi et a condamné beaucoup de gens à l’exclusion sociale. Aujourd’hui, les gens ne vont pas voter car ils n’ont pas la perception que l’Europe peut changer les choses. Les gens pensent d’abord au gouvernement local, régional et national", nous dit Alejandro Díaz del Pino à Malaga. "Les conditions de travail ont empiré à un tel point que l’on fait la promotion du travail indépendant même au sein des entreprises comme ça tu prends toi-même en charge tes coûts. Les nouveaux contrats de travail dans les entreprises, ça n’existe plus ici", conclut le journaliste, lui-même devenu indépendant.

Les grands enjeux pour l'Europe

Le 25 mai, vous allez élire vos représentants au Parlement européen. Une nouvelle Commission sera également désignée. "L’Echo" propose une série de huit reportages: autant de facettes de l’Europe, autant de grands enjeux pour l’Europe de demain, autant de défis pour les futurs nouveaux élus. Huitième défi: les régions en profonde crise.  Ces régions ont fait la Une de l’actualité depuis le début de la crise. Quand on parle de région en crise en Europe, on pense d’abord à la Grèce. L’Europe du Sud a été particulièrement touchée par la crise et a fait un bond d’au moins 10 ans en arrière en termes de niveau de vie, parfois plus.  L’Andalousie, son chômage des jeunes à 50% et son chômage global à 37% est l’une de ces régions particulièrement touchées du Vieux Continent. Ayant peu de secteurs à forte valeur ajoutée à faire valoir, la région semble subir plutôt que de pouvoir se relever d’elle-même.  Ici, beaucoup partent trouver leur bonheur ailleurs. Le vrai problème se situe néanmoins au sein de cette génération sans qualifications qui a souvent fait ses armes dans la construction. Reportage de Malaga à Cordoue et de Cordoue à Séville, au sein d’une région privilégiée des touristes du nord de l’Europe. Une union européenne qui a néanmoins perdu en popularité chez les Andalous.

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