Ceuta, là où l'Europe se barricade l'arme au poing

D'un côté l'Europe, de l'autre l'Afrique. Ceuta est une poudrière sur le front des migrations. ©BELGAIMAGE

Enclave espagnole en bordure du Maroc, Ceuta recourt à la manière forte pour maintenir serrées les mailles du filet dressé contre les migrations africaines vers l’Europe.

A Ceuta, zone frontalière tenue avec le continent africain, la Guardia civil espagnole hésite de moins en moins à employer la force. L’Europe fait-elle fausse route en utilisant la manière forte pour se protéger des flux migratoires?

Ceuta, une des portes d’entrée du Vieux continent, a connu son lot de drames humains. Les acteurs locaux sont formels, l’Espagne a une politique de plus en plus dure face à ses hommes en quête d’une vie meilleure. Ils dénoncent des zones de non-droits. Aux portes de l’Europe.

Des hommes d’affaires, une bande de jeunes qui rigolent, des touristes équipés pour faire du trek, dans le ferry d’Algésiras pour Ceuta, cette ville espagnole de 19km² et de 85.000 habitants totalement enclavée dans le Maroc, rien ne laisse présager que l’on se rend dans l’un des points migratoires les plus chauds d’Europe.

Pourtant, ici, les drames humains sont fréquents. Des migrants meurent dans la baie, se blessent en tentant de passer la frontière. Les migrants qui devront finir leurs jours handicapés ou borgnes ne sont jamais repris dans les statistiques. "Ce qui se passe là-bas, ça nous choque beaucoup", nous dit d’ailleurs un jeune depuis le continent à la simple évocation de notre déplacement à Ceuta. Il faut dire que les 12km de grillages triples installés en 2007 n’ont pas suffi à endiguer le phénomène.

Moyens disproportionnés

Les membres de la Guardia civil, la gendarmerie espagnole, qui ripostent à coups de bâtons, se retrouvent souvent débordés au niveau de la barrière. En février, ils ont ouvert le feu avec des balles en caoutchouc sur des migrants qui essayaient de passer par la mer. Quinze d’entre eux se sont noyés. La nouvelle a fait le tour d’Europe, suscité beaucoup d’indignation, mais n’a pas pour autant changé d’un iota la politique espagnole et par extension européenne, mise en œuvre à Ceuta.

Les habitants de la ville, eux, sont habitués au phénomène et les migrants font partie intégrante de l’enclave. "Il y a de tout ici: des Marocains, des subsahariens, des Syriens, même des Palestiniens. Ça dépend du moment, de ce qui se passe", nous dit un taximan. "Il n’y a rien à faire pour eux ici, car à Ceuta il n’y a pas grand-chose: des militaires, un port et c’est tout. Leur seul but c’est d’aller jusqu’en Espagne, sur le continent. C’est ce qu’ils nous disent tout le temps", ajoute-t-il.

Les migrants, une fois passée la frontière, sont pris en charge par la Croix rouge d’abord puis par le Ceti, un centre pour réfugiés où ils sont logés et nourris, mais dont les capacités sont totalement insuffisantes. Une étape néanmoins autrement plus confortable que les conditions de vie du côté de la frontière marocaine.

Mixité assumée

Ceuta est une ville de contrastes. Une ville qui, dans son architecture, a quelque chose de colonial, mais aussi de très andalou. Une ville d’une très grande mixité sociale avec une multiculturalité assumée de manière évidente.

"Mon opinion c’est que la frontière du sud de l’Europe est à Ceuta et que chaque morceau de la baie appartient à un Européen", nous dit un habitant. Ce qui se passe à Ceuta serait, selon lui, de la responsabilité de tout Européen. "Il faudrait donc être conséquent", ajoute-t-il.

Pour Helena Maleno, spécialiste de la question migratoire, membre du collectif "Caminando Fronteras" et qui travaille de l’autre côté de la frontière, à Tanger, si la violence envers les migrants a diminué au Maroc, elle augmente en Espagne. Et quand la violence est moins présente, les migrants font moins de choses désespérées. "Quand les Marocains étaient plus répressifs, il y a de ça un an, tout le monde a sauté à l’eau et il y a eu 60 morts en un mois", dit-elle.

"Plusieurs études le montrent, avec le discours axé sur la sécurité de l’Union européenne, la situation des droits de l’Homme s’est détériorée le long des frontières." Pour elle, le comportement des garde-frontières s’est vraiment empiré. "Avant, ils se cachaient pour faire leurs exactions, maintenant ils les font devant le monde entier sans avoir la moindre honte. Ils veulent normaliser le renvoi systématique des demandeurs d’asile, des mineurs et faire qu’un accord entre deux pays ait plus de valeur qu’une convention internationale", dénonce-t-elle.

Elle en appelle donc à l’Union européenne qui devrait condamner l’Espagne pour non-respect des droits fondamentaux. "La Cour européenne des droits de l’homme n’a pas suffisamment de force, dit-elle. En Amérique latine, par exemple, un tribunal similaire condamne les États."

L’Espagne grossit le trait

De son côté, au nom du gouvernement, le ministre de l’Intérieur espagnol, Fernández Díaz, se défend. Son pays a des capacités réduites, a-t-il dit, à plusieurs reprises, expliquant vouloir imperméabiliser les frontières alors que, selon lui, la pression migratoire va grandissant et que "80.000 migrants essayent de pénétrer sur le territoire espagnol. 40.000 rien qu’au Maroc".

"Ils enflent les chiffres, comme l’a fait le Maroc en son temps, pour obtenir de l’argent. L’État espagnol, avec la crise économique, voudrait qu’on le paye davantage que ce qui est nécessaire pour cette frontière du Sud", répond Helena Maleno, qui indique que les chiffres officiels marocains font état de 20 à 30.000 migrants sur tout le pays. Un nombre qui n’a pas vraiment bougé depuis 2005 alors que le ministre espagnol parle de 40.000 rien que près des enclaves espagnoles.

"Le gouvernement espagnol veut montrer que nous sommes dans une situation de guerre, que les immigrés sont violents et qu’ils répondent donc par la force. Mais ça ne correspond pas à la réalité. L’autre jour, la Guardia Civil a fait une conférence de presse sur les armes des immigrants avec lesquelles ils les ‘attaquent’, et ils ont montré des crochets. Mais ce ne sont pas des armes, mais des moyens de s’accrocher à la baie en les utilisant comme des harpons pour ensuite remonter le long d’une corde", détaille-t-elle encore.

En attendant, les urgences sanitaires restent fréquentes à Ceuta, comme nous l’explique Germinal Castillo, responsable de communication de la Croix Rouge espagnole de Ceuta. "Quasi 99% des interventions ont lieu dans le port. On a la capacité d’être dans n’importe quel point de la ville en 15 minutes", explique-t-il.

Lui aimerait que l’on remette les migrants au centre du discours. "On ne peut pas regarder l’immigration comme un problème, car elle est aussi vieille que l’humanité. Aujourd’hui, Il y a une perversion de langage, ils parlent d’avalanches, de pression, de problème, de mafias ou de flux, mais jamais d’êtres humains. On déshumanise cette question, car derrière chaque chiffre, chaque tentative de passage, d’embarcation en plastique pour enfant de 2 mètres avec 6 à 8 personnes à bord, derrière tout ça, il y a des êtres humains, des familles, des amis", détaille Germinal Castilo.

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