chronique

Les Quarantièmes rugissants | Par François Lenglet

"Enfin, les ennuis commencent!" La phrase, prêtée à François Mitterrand au soir de sa victoire le 10 mai 1981, a dû traverser l’esprit du plus jeune chef de l’État que la France a porté à sa tête depuis deux siècles, lors de sa première journée hier.

En apparence, les ennuis ne commencent pas si mal que cela. Élu avec 66,06% des voix – les esprits superstitieux y verront le triple 6 qui signe la combinaison du diable – le nouveau président fait mieux qu’il ne l’espérait. Le débat calamiteux de l’entre-deux tours a apporté un surcroît de voix, qui lui a permis de contenir le score de l’extrême droite. Macron a donc su rassembler deux Français sur trois. Le rêve de Giscard d’Estaing, qui avait ainsi caractérisé la majorité de gens de bon sens susceptibles de soutenir les réformes dont le pays avait besoin.

En apparence. Car dès lors qu’on entre dans les détails, c’est justement du diable dont Macron va avoir besoin pour réussir. Le nombre des abstentions étant très élevé, tout comme les quatre millions de votes blancs ou nuls, Macron n’a été élu qu’avec 44% du corps électoral français. Plus grave, 43% de ses électeurs disent l’avoir choisi pour faire barrage au Front national. Seuls 16% se sont déterminés sur son programme, et 8% seulement sur sa personnalité. En clair, les Français ont élu, à cause de circonstances exceptionnelles, un inconnu.

Plus préoccupant encore, selon un sondage: 61% des Français ne souhaitent pas qu’il obtienne la majorité absolue lors des prochaines législatives, les 11 et 18 juin prochains. Pour tous ceux-là, la fonction de Macron était soit de dynamiter le jeu politique classique, soit d’éviter la catastrophe Le Pen. Pas de gouverner.

Ces lézardes, occultées par les belles images du jeune président marchant d’un pas grave dans la cour du Louvre au soir de sa victoire, vont réapparaître à la première difficulté politique. Comme le cristal qui, dit-on, garde la mémoire des chocs qu’il a subis et se brise alors sans raison apparente.

Toute la stratégie politique de Macron va tenir en quelques mots: faire du Front National son opposant principal.

Macron va bien sûr travailler à consolider cette base fragile avec le choix de son Premier ministre. Pas besoin de le prendre à gauche, tous les fruits sont mûrs de ce côté-là, il suffit de passer avec son panier entre les allées pour les ramasser à la pelle pour pas cher. C’est à droite que tout va se jouer. Un Premier ministre proche des Républicains permettrait d’aimanter quelques personnalités significatives, et de faire exploser la fragile coalition des conservateurs, toujours sonnés par la défaite. Toute la stratégie politique de Macron va tenir en quelques mots: faire du Front National son opposant principal, pour rallier tous les autres derrière lui, de gauche comme de droite. Le voici allié objectif de Le Pen, pour quelques mois au moins.

Restera le terrain social. Le premier chantier économique du président sera la refonte du code du travail. Un sujet explosif, sur lequel le nouveau locataire de l’Élysée veut légiférer par ordonnance. Le nouveau Parlement, court-circuité, pourrait en prendre ombrage. Tout comme les syndicats, eux aussi mis sur la touche. Sans oublier la rue, qui peut être mise à feu par la gauche radicale. Ce serait alors les quarantièmes rugissants. Dès l’été.

Retrouvez la chronique de François Lenglet tous les samedis dans "L’Echo"

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