portrait

Turkish connection

À voile et même pas peur. La députée bruxelloise d’origine turque (ex- cdH) est en passe de devenir l’égérie de toute une communauté – et plus si affinités – après avoir été mise à la porte de son parti vendredi dernier.

Elle a donc sauté, la prise centriste a été retirée. Sa faute? Ne pas reconnaître le génocide arménien. Elle ne lâche rien. Rien de rien. Malgré son format de poche, Özdemir (32), ne s’en laisse pas conter, donne du fil à retordre à son Ardennais de président de parti Benoît Lutgen. "La manière dont il m’a traitée est tout simplement honteuse, en dehors de tous les principes humanistes qu’il prétend défendre", dit-elle.

Si le nom d’Özdemir vous était jusqu’ici étranger, il y a peu de chance qu’il le reste à l’avenir tant le ramdam fait autour de son éviction constitue pour la Schaerbeekoise la meilleure des publicités. Née à Bruxelles en 1982, Mahinur n’obtient la nationalité belge que onze années plus tard – lorsque la loi permettant la double nationalité est effective. Hasard et coïncidence, ça ne s’invente pas, c’est à Bastogne dans le Luxembourg – oui, oui, la ville de Lutgen – que les grands-parents Özdemir débarquent un jour de 1969 en provenance d’Emirdag dans le centre du pays. Ils y resteront jusqu’en 1977 – année où ils monteront à Bruxelles.

  • Mahinur Özdemir naît le 11 novembre 1982 à Bruxelles.
  • À onze ans, elle est naturalisée belge. Elle a donc la double nationalité belgo-turque. Elle porte le foulard islamique depuis ses 14 ans.
  • En 2006, elle entre au cdH et est élue à Schaerbeek, en 2009. Elle devient députée bruxelloise.
  • Elle est réélue en 2014 au Parlement bruxellois.
  • Elle est exclue du cdH le vendredi 29 mai pour non-reconnaissance du génocide arménien, après un reportage diffusé la veille sur RTL.

Le père Özdemir, professeur lui, a le nationalisme turc chevillé au corps. Il est d’ailleurs actif chez les Loup gris jusqu’il y a une dizaine d’années. Mais qu’importe Mahinur va à l’école catholique et, à quatorze ans, choisit de porter le voile islamique. Appliquée, studieuse, elle prend le chemin de l’ULB où elle effectue une licence en administration publique. 2004, année électorale, son père lui dit: "tu voteras pour le voisin, c’est un bon Turc". Elle compare les programmes et se trouve pas mal de points communs avec le cdH: "Je suis une vraie centriste.". Elle croise alors la route d’un des pontes historiques de la démocratie chrétienne, le Schaerbeekois Denis Grimberghs. C’est lui qui mettra le pied d’Özdemir à l’étrier politique. Elle fait un carton en 2006 et intègre le conseil communal de Schaerbeek.

La louve est dans la Belgerie – façon de parler.

"C’est quelqu’un d’intelligent, qui a de l’habileté politique et un contact chaleureux, pointe aujourd’hui Grimberghs. Il n’y a personne dans la section cdH de Schaerbeek qui se réjouisse de la voir partir." La suite s’appelle Milquet. Joëlle – qui a le nez pour le scouting – fait monter Özdemir en grade, notamment à l’occasion des élections régionales de 2009. La voilà députée: Özdemir prête serment sous l’œil des caméras du monde entier – curieuses de voir cette élue voilée dans un hémicycle belge.

Mahinur Özdemir dit être "avant tout" loyale aux lois et règles belges. Sur la question du génocide arménien, elle veut attendre une position de la Belgique avant de prendre elle-même attitude.

Erdogan

Le président turc – dont le parti l’AKP – domine le cours de la vie politique depuis plus de dix ans et en dicte l’agenda. Conservateur, religieux, il connaît bien et apprécie Mahinur Özdemir. Il était d’ailleurs présent à son mariage à Istanbul en 2010.

Milquet

L’ex-présidente du cdH Joëlle Milquet a toujours poussé et protégé la députée, notamment contre les médias. Milquet la Bruxelloise aux antipodes de Lutgen le Wallon, cdH des villes et cdH des champs: clivage vivace chez les humanistes.

"J’étais un peu la bête curieuse", admet-elle.

Populaire, elle aligne les cartons électoraux, ratisse évidemment les voix de la communauté belgo-turque. Et son ascension s’effectue finalement en parallèle d’un certain Recep Erdogan – big boss de l’AKP, le parti conservateur au pouvoir en Turquie.

Erdogan, nous y voilà. Ce n’est ni un conte ni une légende: l’actuel président turc était bel et bien présent à sa cérémonie de mariage au bord du Bosphore quand en 2010 la députée a épousé un juriste stambouliote. "On l’a invité, comme on a invité l’ambassadeur de Belgique en Turquie", dit-elle. N’empêche: l’AKP a pris fait et cause pour la jeune parlementaire en en dénonçant son éviction du cdH dès ce week-end. Elle dit: "Il faut bien comprendre que la question provoque un tollé en Turquie et que même les laïcs me soutiennent."

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